Chapitre 1 226
Abaddon apparut au sein d'une église, quelque part en dehors de l'Amérique.
C'était une vieille cathédrale délabrée, emplie de poussière et de toiles d'araignées.
La lumière du soleil se déversait à travers un vitrail fissuré. La pièce était baignée d'une teinte bleu rougeâtre.
Une silhouette était agenouillée devant l'autel. Une femme.
Son corps n'était recouvert que d'un linceul blanc.
Abaddon pouvait voir une main tannée utiliser une unique bougie pour en allumer d'autres sur l'autel.
Abaddon remua les pieds. La femme finit par l'entendre.
« ... Je savais que les mortels trouvaient la prière terrifiante. Désirer si désespérément être entendu, tout en ignorant si quelqu'un écoute réellement. Je le savais, oui, mais... je crois que l'expérimenter moi-même m'a permis de voir les choses sous un jour nouveau. C'est, en vérité, des plus effrayant. »
La femme se leva et se retourna.
Elle était âgée. Tant dans son esprit que dans sa chair.
Sa peau ridée n'était pas dénuée de grâce et d'élégance. Quelques mèches de cheveux noirs semblaient s'échapper de son foulard.
Ses yeux étaient fatigués, mais empreints d'émotion et de compassion.
Abaddon sentit ses yeux s'embuer à sa vue.
« Asherah... ? »
La femme lui adressa un sourire amer.
« Apaise ton cœur. Il n'est nul besoin de trouver de la tristesse en moi. Tout ce qui a mené à cet instant est le fruit de mes propres choix. »
« Mais Asherah, tu... »
« J'ai accompli mon rôle, Abaddon. Comme il a toujours été prévu. Je me tiens à nouveau devant toi, après tant de temps séparés. N'est-ce pas là une raison de célébrer, aussi bref soit cet instant... ? Dans les jours à venir, je t'assure que de telles occasions pourraient se faire rares... »
Abaddon ne put que hocher la tête. Il baissa les yeux, se mordant la lèvre.
« Approche. Laisse-moi te contempler comme au temps de ta jeunesse. »
Le cœur et les pieds lourds, Abaddon s'avança pour se poster devant Asherah.
Il s'agenouilla face à elle, la tête basse, le bébé toujours dans les bras.
Doucement, l'une de ses mains flétries s'étira pour effleurer sa joue.
Il releva la tête et croisa le visage, familier et pourtant totalement nouveau, de la femme qu'il connaissait depuis sa naissance.
« Tu portes à nouveau les cheveux courts ? Cela te va bien. Ton beau visage doit être l'émerveillement de tous ceux qui posent les yeux sur toi. Mais je suppose que tu n'es guère étranger à ce genre de chose, n'est-ce pas ? »
« ... Mes épouses apprécient. Leur avis est tout ce qui compte. »
Asherah sourit à ses mots. Elle avait toujours chéri la relation entre Abaddon et ses épouses. Il était la raison pour laquelle leur cœur battait chaque matin. Tout comme elles étaient la sienne.
« Après tout ce temps, tu es toujours aussi loyal... Mais ce n'est guère surprenant. » Asherah gloussa. « Je serai ravie de les revoir. »
Abaddon fixait la fragilité du visage d'Asherah. Il sentait la faiblesse irradier de son toucher et comprit instantanément qu'elle était devenue pratiquement humaine. Une mauvaise chute suffirait à causer sa perte.
« ... » Abaddon commença à ouvrir la bouche.
Asherah déplaça sa main de sa joue vers ses lèvres pour les maintenir closes de sa paume.
« Je suis telle que je dois être. Je n'ai pas besoin de ton pouvoir pour me réparer ou inverser ce qui a été fait. Cette forme, bien que moins puissante que mon ancienne, n'en est pas moins la mienne. Tu n'as pas à m'en offrir une nouvelle. »
Le sourire d'Asherah s'élargit jusqu'à ce que ses yeux semblent clos.
« Ne suis-je plus aussi séduisante qu'au temps de ma jeunesse ? »
« Je ne dirais jamais une chose pareille. Je m'inquiétais seulement de... »
« Ma faiblesse, je sais. Mais cela ne me dérange pas. C'est une nouveauté pour moi. J'ai vécu et vu tant de choses. Et pourtant, je n'ai jamais été aussi banale. Je dois toucher le monde qui m'entoure avec plus de douceur, et espérer qu'il m'accorde la même courtoisie. Il y a une certaine intimité là-dedans, ne trouves-tu pas ? Une forme de poésie, même. »
Abaddon déglutit.
« ... Je ne te contredirai pas. »
« Mais tu es inquiet. »
« C'est dans ma nature. »
Asherah rit. Le son était doux et plein d'humour.
« Oh, Abaddon. Il est bon de voir que ton inquiétude pour moi n'a pas faibli, et que ta compassion demeure telle une source vive. Bien que tu pourrais... comment dit-on... te détendre un peu ? »
Abaddon ne put qu'émettre un reniflement.
Finalement, Asherah retira sa main de sa joue et se pencha pour inspecter le paquet somnolent qu'il tenait dans ses bras.
« Maintenant... qui est ce petit miracle adorable... ? »
-
Odessa ne semblait entendre que le tic-tac incessant de l'horloge dans sa salle de classe.
Le son résonnait dans sa tête sans discontinuer. À tel point qu'il lui était impossible de se concentrer sur la feuille de papier devant elle.
Elle fit osciller son regard entre l'horloge et la fenêtre.
Tout était encore normal. Mais pour combien de temps... ?
Peut-être que sa famille s'était trompée.
Elle s'attendait à ce que le ciel devienne rouge ou quelque chose du genre. Peut-être même qu'il pleuvrait des cordes.
Il n'y avait qu'une légère bruine. Et l'application météo sur son téléphone indiquait que le ciel se dégagerait dans les cinq prochaines minutes.
Odessa ne l'avait pas remarqué, mais son pied commençait à trembler.
Elle ne pouvait rester en place, peu importe ses efforts. Sa tête semblait marteler.
« Hé, Odessa ! Ça te dirait de m'aider avec cette fiche d'exercices ? »
Un autre élève déplaça son bureau à côté de celui d'Odessa, brandissant une feuille et un paquet de chips.
« Je te revaudrai ça... ! Allez, si je me tape encore une mauvaise note, ma mère va se transformer en Hannibal Lecter ou un truc du genre. »
Odie sourit nerveusement en tapant sur sa tablette.
J'ai un peu de mal moi-même... je ne sais pas si je serais d'une grande aide.
« Oh, je ne te crois pas. T'es genre la plus intelligente de la classe. » Le garçon sourit. « Disons deux paquets, et... »
Soudain, le garçon se pencha et inspecta Odie avec un sourcil curieux.
« Tu transpires beaucoup, dis donc... Ça va ? »
Odie hocha la tête, bien qu'elle n'ait même pas remarqué qu'elle transpirait.
Juste un peu chaud. Tapa-t-elle.
« Tu transpires beaucoup pour "juste un peu chaud"... Tu devrais peut-être aller voir l'infirmière ou un truc comme ça. »
Ce ne sera pas nécessai-
« Hé, M. Mackelroy ! Odessa ne se sent pas bien ! Je crois qu'elle a chopé le corona ! »
« Fred, tais-toi. » soupira le professeur.
Il jeta un coup d'œil à Odessa et convint qu'elle n'avait pas l'air bien du tout.
« ... Mlle Williams, avez-vous besoin d'aide pour vous rendre à l'infirmerie ? »
Odie secoua la tête tandis que ses doigts s'agitaient sur l'écran.
Je vais bien, vraiment. C'est juste qu'il fait un peu chaud, c'est tout.
Leur professeur jeta un coup d'œil au thermomètre de la pièce.
Il faisait vingt degrés à l'intérieur.
« ... Je sais que vous insistez sur le fait que tout va bien, mais je pense vraiment que vous devriez aller voir l'infirmière un moment. Venez ici, je vais vous faire un mot. »
À contrecœur, Odessa se leva de son siège.
Elle pouvait sentir les yeux de tous ses camarades braqués sur elle alors qu'elle se dirigeait vers le bureau du professeur.
Il lui fallut une grande concentration pour ne pas trembler. Mais elle était certaine de ne pas y parvenir très bien.
Combien de ses camarades allaient mourir aujourd'hui... ?
Verrraient-ils seulement minuit ? Ou le trafic de 17 heures ?
N'y avait-il vraiment rien qu'Odessa puisse faire pour les sauver... ?
Les lois de sa famille, du royaume divin tout entier, étaient-elles vraiment si immuables... ?
Elle ne voulait pas voir cela leur arriver. C'étaient des enfants, tout comme elle. Ses professeurs, bien que parfois bourrus, méritaient de garder la vie sauve.
Alors qu'Odessa prenait le mot de son professeur, elle se trouva incapable de garder le silence plus longtemps.
« En fait... je ne vais pas bien. Rien ne va aujourd'hui. »
Son professeur fut si déconcerté qu'il renversa sa chaise et se colla contre le mur.
Il venait d'entendre une voix qu'il ne connaissait pas, et directement dans son esprit, qui plus est.
« C-Comment avez-vous fait ça... ? »
« C-Ce n'est pas important ! J'ai juste besoin que vous m'écoutiez ! » Odessa se tourna vers la classe. « Vous devez tous m'écouter, maintenant ! »
Des cris et des pleurs de stupeur éclatèrent dans la classe alors que les autres élèves bondissaient de leurs sièges.
« L'apocalypse arrive ! Aujourd'hui ! Vous devez tous prendre vos téléphones et prévenir vos amis, vos familles, tout le monde ! L-L'apocalypse arrive, et tout va être... »
Odie marqua une pause.
Les occupants de la pièce étaient totalement figés. Tous, arborant les mêmes expressions de choc qu'ils avaient quelques instants plus tôt.
Odie sentit une boule se former dans sa gorge.
« Si vous m'aimez, s'il vous plaît, laissez-moi faire ça... »
Odessa sentit une paire de bras s'enrouler autour de ses épaules. Des mèches de cheveux dorés flottèrent au coin de ses yeux.
« Je t'aime si intensément que cela en devient douloureux, petite sœur. C'est pourquoi je ne te laisserai pas subir le jugement de la révélation. »
Thea fit doucement pivoter sa sœur et lui tint le visage entre ses mains.
Les larmes dévalèrent les joues d'Odessa plus vite que Thea ne pouvait les essuyer.
« Ne t'en fais pas, sœur... Tu n'as pas encore appris que si tu veux quelque chose, il suffit de le demander. Notre famille l'obtiendra pour toi, par le feu ou par la ruse. Mais cela pourrait ne pas se produire comme tu l'attends. »
Odessa sanglota bruyamment. « J-Je veux juste que tout le monde ici soit en sécurité... ! Peux-tu faire ça pour moi, s'il te plaît !? »
Thea hocha la tête en serrant sa sœur contre elle.
« Je te le promets... ce sera fait. »
Odie voulait serrer sa sœur en retour. La remercier du fond du cœur.
Mais elle ne le pouvait pas.
Avant même qu'elle ne puisse prononcer un mot, la tête d'Odessa fut assaillie par le fracas de sabots battant la pierre...