« Alors… te voilà enfin, jeune Farceur ? »
Une voix résonna dans mes oreilles.
Le monde autour de moi n’était fait que de formes abstraites et de mana, et je ne parvenais pas à distinguer où l’une finissait et où l’autre commençait.
Zuka m’entraînait avec elle tandis qu’Arza me suivait, la main dans la mienne, mais aucune des deux ne réagit à la voix.
Je les regardai, guettant le moindre changement dans leur expression, mais Zuka continua comme si elle n’avait rien entendu. Arza, elle, ne tourna son attention vers moi que lorsque j’ouvris la bouche.
« Qui… êtes-vous ? »
Toutes deux me dévisagèrent d’un air étrange.
« À qui tu parles ? »
J’ignorai sa question et attendis que la voix réponde. Puisqu’elle m’avait appelé jeune Farceur, je doutais que ces mots s’adressent à quelqu’un d’autre.
Mais même après plusieurs minutes, je n’obtins ni réponse ni explication. Alors que je commençais à me demander si je l’entendrais de nouveau ou si je l’avais simplement imaginée, elle résonna dans mon esprit.
« … Je ne peux pas parler longtemps. Viens aux tombes des Rois : IL y a laissé ce qui ne peut être dit. »
Avant que je puisse demander ce que ça voulait dire, le monde reprit sa place et nous fûmes tous trois expulsés du portail, au beau milieu d’une forêt dense.
Zuka lâcha ma main dès que nous atterrîmes. Pendant un instant, ma tête me parut si lourde que je peinai à comprendre où nous étions arrivés. Mes genoux flanchèrent, mais Arza me rattrapa avant que je m’écrase au sol.
« Ça va ? » Sa voix était aussi calme que d’habitude. « Et à qui tu parlais, tout à l’heure ? »
J’allais répondre quand Zuka prit la parole à côté de moi.
« Ne t’inquiète pas. Les personnes à la volonté fragile ont parfois des hallucinations et des maux de tête quand elles traversent la fissure spatiale. » Elle me désigna comme si je venais de lui donner raison. « Ton ami a l’air d’avoir… l’esprit particulièrement fragile. »
Arza n’avait évidemment pas compris un traître mot : elle ne possédait pas de Mythes, qui traduisaient automatiquement les langues étrangères avec une facilité déconcertante.
D’ordinaire, j’aurais peut-être répliqué à sa pique, mais mon esprit était encore accaparé par la voix que j’avais entendue.
Qui était-ce ?
Il parlait comme s’il m’avait attendu ici, mais je ne savais même pas où j’étais censé le retrouver.
Les tombes des Rois ne me disaient rien, et son explication à propos de quelque chose qu’on y aurait laissé ne faisait qu’embrouiller davantage les choses.
Et qu’est-ce qu’il voulait dire par « ce qu’IL avait laissé » ?
Parlait-il du Farceur ?
C’était la première personne qui m’était venue à l’esprit.
Après tout, qui d’autre aurait pu me laisser quelque chose avant même mon arrivée ? La voix m’avait aussi appelé jeune Farceur, ce qui rendait encore plus difficile de croire que mon prédécesseur n’avait rien à voir avec tout ça.
Mais si c’était vraiment le cas, ça voudrait dire qu’il avait aussi prévu que je me retrouve coincé sur cette planète après l’escarmouche avec les pirates, non ?
Je n’avais pas embarqué dans ce vaisseau spatial avec l’intention de venir ici. Pour moi, mon arrivée sur cette planète était le résultat d’une série de merdes.
Et pourtant, quelqu’un venait de me parler comme si mon arrivée avait été prévue depuis le début.
Venir sur cette planète faisait-il déjà partie de mon destin bien avant que j’embarque dans ce vaisseau ?
Une foule de questions jaillit dans mon esprit, chacune en entraînant une autre avant même que je puisse commencer à répondre à la première.
J’aurais voulu y réfléchir, mais ça ne rimait pas à grand-chose : tout ce dont je disposais, c’était une voix qui avait à peine prononcé quelques mots avant de disparaître.
En plus, j’ignorais même si je pouvais lui faire confiance.
Qui disait que ce n’était pas un monstre antique qui en voulait au Farceur et cherchait à m’attirer dans son domaine ? Le fait qu’il m’ait appelé jeune Farceur ne signifiait pas forcément qu’il était de mon côté. C’était peut-être justement pour ça qu’il s’intéressait à moi.
Enfin, d’après tout ce que j’avais vu jusqu’ici, ce salaud de prédécesseur s’était fait un paquet d’ennemis. Il ne serait pas étonnant que l’un d’eux décide de passer sa colère sur moi.
Et la voix ne m’avait pas vraiment donné de raison de le croire. Elle m’avait indiqué où aller, mentionné quelque chose qu’on y avait laissé, puis avait disparu avant que je puisse poser la moindre question utile.
À mes yeux, c’était le comportement typique d’un escroc qui appâtait un agneau innocent avec un trésor.
Alors ouais, je n’allais pas courir vers des tombes juste parce qu’un inconnu m’avait murmuré quelques paroles mystérieuses dans la tête.
Et surtout, si c’était vraiment quelque chose que le Farceur avait prévu, je doutais que cette voix soit le seul indice qu’il m’ait laissé.
Après tout, c’était un type malin.
S’il avait pu prévoir mon arrivée sur cette planète, il aurait aussi dû comprendre que je ne ferais pas aveuglément confiance à quelqu’un que je ne pouvais même pas voir. Il devait y avoir autre chose ou, du moins, c’était ce que j’espérais.
Quoi qu’il en soit, j’avais largement le temps de tirer ça au clair.
Pour l’instant, il me fallait un endroit sûr où récupérer et réfléchir à la suite. Je pourrais m’inquiéter de ce que mon prédécesseur avait bien pu laisser derrière lui une fois que j’aurais mieux compris ma propre situation.
« T’as fini ? »
Une voix me tira de mes pensées.
« Quoi ? »
Je me tournai vers Zuka, qui se tenait là, les bras croisés.
« Tu te prends pour le protagoniste, celui pour qui le monde s’arrête le temps qu’il finisse de réfléchir ? » lança-t-elle. « Je n’ai pas autant de patience. La prochaine fois que tu décides de rester planté là à rêvasser, je te laisse derrière. »
« … »
Apparemment, prendre une seconde pour réfléchir, c’était trop demander.
Tss, quelle connasse.
« Bon. Alors, on est où ? »
Je changeai de sujet et me redressai tandis que ma cape époussetait mes vêtements.
Quoi que je pense de son attitude, elle connaissait les lieux. Mieux valait la questionner que chercher la dispute alors que j’ignorais où nous étions.
Zuka promena un instant son regard autour de la forêt, puis répondit.
« Même si la fissure spatiale mène à des endroits plutôt aléatoires, je ne pensais pas que notre chance serait aussi mauvaise. En fait, dire qu’elle est mauvaise, c’est encore un euphémisme : ça ne s’est jamais produit. »
« Qu’est-ce qui s’est passé, exactement ? »
« La fissure nous a apparemment envoyés au niveau le plus bas de Rockwave. »
« Le niveau le plus bas ? »
« Rockwave est divisée en plusieurs niveaux, reliés par d’étranges chemins. Il y en a sept en tout. » Elle m’expliqua : « Les quatre niveaux supérieurs sont habitables ; les Spandals s’en servent donc comme zones résidentielles. Le cinquième abritait autrefois la capitale et le centre de transport. C’est aussi là que les Murgins ont aujourd’hui leur quartier général. »
Je l’écoutai sans l’interrompre tandis qu’elle poursuivait.
« Ce niveau est aussi relié à la seule sortie de Rockwave, et c’est là que se trouve la Source de Necrol. Quant aux deux niveaux en dessous… on n’en sait pas grand-chose. »
Elle avait dit tout ça avec tant de calme que, pendant un instant, je crus que notre situation ne devait pas être si mauvaise. Être envoyés au mauvais niveau était contrariant, mais si les niveaux étaient reliés, il devait bien y avoir un moyen de passer de l’un à l’autre.
Ses derniers mots me firent toutefois hésiter.
Il y avait une sacrée différence entre se trouver dans un endroit qui m’était inconnu et se trouver dans un endroit inconnu même de la personne sur qui je comptais.
« Alors, à quoi ressemble ce niveau tout en bas ? demandai-je. Et comment on est censés remonter ? »
Zuka eut un rire amer.
« … Ça, je n’en sais rien. Je n’y suis jamais allée. »
Je la fixai un instant, en essayant de concilier sa réponse avec le calme qu’elle avait affiché en m’expliquant tout ça.
« Tu n’es jamais venue ici ? »
« Non. Personne n’a jamais été téléporté ici. » Elle marqua une pause avant d’ajouter : « Et puis, vu le comportement imprévisible de cette fissure, peu de gens l’empruntent… à part quelques cinglés. »
« Donc, on a pris un passage que la plupart des gens évitent parce qu’ils ignorent où il les mènera, et il nous a envoyés dans un endroit où tu n’es jamais venue. »
« C’est ce que je viens de dire. »
« … »
Cette connasse…
J’avais demandé où nous étions parce que je pensais que la réponse m’aiderait à décider quoi faire ensuite.
Au lieu de ça, j’avais appris que nous nous trouvions au fond de Rockwave, que la seule sortie était quelque part au-dessus de nous et que Zuka, la guide tellement digne de confiance que j’avais choisie, n’en savait pas plus que moi sur la façon d’y aller.
« Mais tu ne t’étais pas vantée de connaître toutes les sorties, tout à l’heure, avant qu’on entre dans cette fissure ? »
Je me maîtrisai tout de même et lui posai la question sans m’énerver.
Elle acquiesça, visiblement amusée.
« C’est aussi ce que je ne comprends pas. Si mes calculs étaient bons, on aurait dû être téléportés quelque part au troisième niveau… C’est pour ça que ça me paraît si étrange. Comme si le monde nous avait délibérément envoyés ici. »
Ses paroles me firent naître un doute. Je lui demandai d’une voix légèrement plus basse :
« … Par hasard, est-ce qu’il y a des tombes de Rois dans ces niveaux inférieurs ? »