Chapitre 214
Chapitre 214 : Bon garçon
Lorsqu’ils arrivèrent dans l’immense salle de cours en amphithéâtre où devait se tenir le séminaire, ils trouvèrent Cassian assis tout seul au fond, dans la rangée la plus élevée.
Tous deux montèrent les marches au pas de course. Sans la moindre hésitation, Celine prit place à la droite de Cassian, et Lunox s’installa à sa gauche. Se retrouver ainsi flanqué de ces deux têtues ne lui arracha qu’un léger soupir.
Peu après que la salle fut comble, la porte s’ouvrit et la professeure entra.
C’était une femme aux cheveux ondulés vert sombre tombant jusqu’à la taille, vêtue d’une robe d’académie élégante mais quelque peu élimée. Les légères cernes sous ses yeux et l’expression lasse sur son visage trahissaient clairement son manque de sommeil et son peu d’entrain pour son travail.
Cassian reconnut la femme à l’instant même où il la vit. C’était celle qui dormait, la tête sur son bureau, dans la petite pièce où il s’était rendu quelques jours plus tôt pour remplir son formulaire d’inscription à l’Académie.
Une lueur malicieuse apparut dans les yeux de Cassian. Avant de quitter la pièce ce jour-là, il lui avait dessiné une moustache et une barbe ridicules sur le visage. À sa manière, c’était une petite vengeance pour son attitude condescendante et indifférente à son égard.
« Je me demande... » pensa Cassian. « Quelle tête a-t-elle faite en se réveillant et en découvrant cette barbe et cette moustache dans le miroir ? Cela devait valoir le coup d’œil. »
La professeure laissa tomber son lourd sac en cuir sur le pupitre avec un bruit sourd. Elle en sortit quelques épais grimoires et un morceau de craie. Attendant que les murmures dans la salle s’apaisent, elle laissa retomber ses épaules.
« Silence », dit-elle, d’une voix si lasse et réticente qu’on aurait dit que chaque mot lui coûtait un morceau de sa vie.
« Je m’appelle Pharsa Vance. Je suis votre professeure de Théorie de la magie et de Manipulation du mana », déclara-t-elle en écrivant son nom en lettres capitales sur le tableau.
Jetant la craie sur le bureau, elle se tourna vers la classe et croisa les bras sur sa poitrine. « Soyons brefs pour les présentations. Ce que j’aime : le sommeil, le café fort et le silence. Quant à ce que je n’aime pas... » Roulant des yeux, elle balaya la salle du regard. « Les gens qui posent trop de questions inutiles, ceux qui font du bruit en classe, ceux qui n’écoutent pas mon cours et s’endorment au fond... »
Pharsa marqua une brève pause, son expression lasse laissant place à une pointe de dégoût. « ... Les hommes qui ne sont pas beaux et ceux qui ne sont pas riches. »
Un silence momentané s’installa dans la salle. Ces deux derniers points n’avaient absolument rien à voir avec un cours de théorie magique. Mais quelques secondes plus tard, des rires s’élevèrent parmi les étudiants. Ils trouvaient l’attitude discriminatoire et honnête de la professeure amusante.
Ignorant les rires, Pharsa leva la tête vers les rangées supérieures pour continuer. « Le fonctionnement de mon cours est assez sim... »
Sa phrase fut interrompue.
Les yeux verts de Pharsa s’étaient fixés sur ce jeune homme aux cheveux blancs et aux yeux rouges assis au tout dernier rang : Cassian. Le corps de la femme se raidit soudainement. Ses yeux s’agrandirent comme s’ils allaient sortir de leurs orbites, et l’expression somnolente sur son visage disparut totalement.
En réponse à sa stupeur, Cassian inclina simplement la tête sur le côté.
Remarquant l’étrange réaction de la professeure, Celine se pencha vers Cassian et murmura : « Est-ce que la professeure nous fixe, ou c’est moi qui me fais des idées ? »
Réalisant que les étudiants la regardaient bizarrement, Pharsa se reprit rapidement en s’éclaircissant la gorge. « Hum ! Oui... Où en étions-nous », dit-elle en détournant le regard pour commencer son cours, expliquant les théories du manuel. Cependant, tout au long de la séance, ses yeux ne cessèrent de revenir involontairement vers ce dernier rang, vers Cassian.
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Après le long et ennuyeux cours théorique, la sonnerie de fin apporta un soulagement à toute l’académie. Tandis que les étudiants rangeaient rapidement leurs affaires et commençaient à quitter la salle, Cassian passa son sac sur son épaule et se dirigea vers la porte, accompagné par les regards compétitifs et incessants entre Lunox et Celine.
Mais juste au moment où il s’apprêtait à sortir, la voix familière et fatiguée venant du pupitre le retint.
« Étudiant Cassian. Venez ici. »
Bien que les derniers étudiants se soient retournés avec curiosité, le regard sévère de Pharsa les fit se hâter vers la sortie. Cassian s’arrêta net et s’approcha lentement du bureau de la professeure.
Pharsa haussa les épaules et pointa du doigt son sac massif, rempli d’épais grimoires, posé sur le bureau.
« Porte-moi ça », ordonna-t-elle.
Cassian fixa le sac, puis la professeure, d’un air absent.
« Pourquoi ? »
Croisant les bras, Pharsa esquissa un léger sourire, bien que la lassitude fût toujours présente dans ses yeux. « Premièrement, tu aideras une femme belle, fatiguée et élégante comme moi. Deuxièmement... Tu peux considérer cela comme le paiement de ta punition. »
« Punition ? »
Pharsa fit un pas vers lui en plissant les yeux. « Ce jour-là... Le jour où je me suis endormie dans la salle d’inscription. C’est ta punition pour avoir vu mon visage dans cet état sans m’avertir. »
Bien que Cassian ne montrât aucune réaction extérieure, il fut intérieurement très surpris. Pharsa ne savait pas que c’était lui qui avait dessiné les gribouillages. Elle pensait qu’il n’était qu’un témoin indifférent qui avait haussé les épaules. *Elle croit donc que quelqu’un d’autre l’a fait*, pensa-t-il. Il n’avait absolument aucune intention de corriger ce malentendu amusant.
Cassian tendit la main et souleva le sac sans effort, d’une seule main, comme s’il était rempli de plumes.
« Très bien », se contenta-t-il de répondre.
Ensemble, ils quittèrent la salle et commencèrent à parcourir les longs couloirs de pierre vers la salle des professeurs. En chemin, Pharsa ne put s’empêcher d’examiner Cassian.
« Honnêtement », commença Pharsa, une pointe de sarcasme dans la voix. « Je ne m’attendais pas à ce que tu puisses rejoindre l’académie ou réussir l’examen d’entrée en un seul morceau. Avec ton allure de petit rat de rue ce jour-là, j’imaginais que tu serais éliminé dans les dix premières minutes. »
Cassian haussa les épaules. « Bien que je n’en aie pas l’air, je suis l’être le plus fort du monde, j’ai même tué un dieu une fois. »
Ne prenant pas ses paroles au sérieux, Pharsa gloussa.
« Alors, à quel rang as-tu fini l’examen, Monsieur le tueur de dieux ? »
« Trente-septième. »
Les pas de Pharsa ralentirent un instant, ses sourcils se haussant de surprise. Finir 37e sur plus de deux mille jeunes talents... c’était bien, bien au-delà de ses attentes. « Hmm... » murmura-t-elle, avec une pointe d’appréciation cachée dans la voix. « Pas mal. Je suppose que tu n’es pas juste un petit chanceux avec un joli minois. Tu es digne de porter mon sac. »
En chemin, Pharsa parla surtout pour elle-même des règles de l’académie, des excentricités des autres professeurs et de l’attitude indifférente de Cassian ce jour-là. Cassian se contenta d’écouter, la balayant de réponses courtes et claires.
Finalement, ils arrivèrent devant la salle des professeurs, d’où s’échappaient des rires et une odeur de café.
Pharsa s’arrêta et reprit son sac des mains de Cassian. Alors qu’elle le passait sur son épaule, elle plongea l’autre main dans la poche de sa robe et en sortit un petit bonbon enveloppé dans un papier argenté brillant.
En offrant le bonbon à Cassian, elle parla avec un sourire légèrement moqueur mais sincère :
« J’allais en fait donner ça à une de mes étudiantes, douce et mignonne. Mais... Puisque tu as été un "bon garçon" qui a porté mon sac jusqu’ici sans se plaindre, tu as mérité cette récompense. »
Cassian regarda le petit bonbon qu’on lui offrait. Puis le visage de Pharsa.
Soudain, l’expression terne de Cassian fut remplacée par un air de sérieux absolu. Il tendit lentement la main droite et prit le bonbon dans sa paume. Puis, posant une main sur sa poitrine, il s’inclina très profondément et respectueusement devant la professeure, comme s’il recevait un artefact sacré et inestimable qui sauverait le monde d’un empereur.
« Je vous offre mon éternelle gratitude pour votre générosité et ce don inestimable, Ô Grande Professeure », dit Cassian, sa voix aussi grave et profonde que celle d’un acteur de théâtre.
Pharsa fut stupéfaite par cette performance exagérée, sérieuse et totalement ridicule que Cassian offrait pour un simple bonbon. Puis, incapable de se retenir, elle éclata d’un rire sonore et sincère qui résonna dans le couloir.
« Ahahaha ! Tu es vraiment un sacré phénomène, gamin ! » dit-elle en lui faisant signe de partir. Avec un immense sourire, elle ouvrit la porte de la salle des professeurs et entra.
Au moment où la porte se referma, Cassian se redressa. Le masque théâtral sur son visage s’évanouit instantanément, laissant place à son expression habituelle, sans âme et sans émotion. Il jeta négligemment le bonbon dans sa poche, fit demi-tour et commença à marcher dans le couloir.
Alors qu’il s’éloignait, il entendit une énorme vague de rires provenant de tous les professeurs réunis derrière la porte close.