Chapitre 546
Livre 5 : Chapitre 32 : Mantra de la Grande Compassion
Le mendiant se tenait derrière l’Interprétation captivante, les yeux brillants de curiosité.
Puisque la Terre sainte de la Montagne spirituelle déployait tant d’efforts pour obtenir ce mendiant, il devait bien avoir quelque chose d’extraordinaire.
Long Shenwu se tourna alors vers Gu Hai.
Gu Hai était un homme entreprenant qui ne faisait rien sans y trouver son compte. Savait-il ce qui rendait ce mendiant si extraordinaire ?
« Ce n’est qu’un mendiant ordinaire. Bodhisattva Jie Dong, pourquoi tout ce remue-ménage ? Puisqu’il fait déjà partie de la Salle d’élite, je vous demande de ne pas insister, Bodhisattva Jie Dong », déclara Long Shenwu avec un sourire.
Bien qu’il n’eût pas compris la situation, Long Shenwu avait pris clairement position : cette fois, il avait choisi d’aider Gu Hai.
Gu Hai lança un regard méfiant à Long Shenwu. Il savait que celui-ci se méfiait beaucoup de lui ; pourtant, il venait de prendre son parti.
« Non, non. Il a rejoint la Salle d’élite après coup. Nous avons trouvé ce jeune homme avant cela. Troisième Prince héritier, au nom de la Terre sainte de la Montagne spirituelle, Jie Dong vous prie sincèrement de faire régner la justice et d’honorer la promesse que l’Empereur céleste de Qian nous a faite. Remettez-nous ce jeune homme. » Le porte-parole de Bodhisattva Jie Dong insista.
« Oh ? » Long Shenwu plissa légèrement les yeux en regardant Bodhisattva Jie Dong.
Malgré ma prise de position, Bodhisattva Jie Dong refuse encore de renoncer ?
« Et si ce prince ne le souhaite pas ? » demanda Long Shenwu.
« Dans ce cas, je ne peux que vous présenter mes excuses par avance », répondit Jie Dong.
Les moines alentour firent la grimace et levèrent leurs bâtons, manifestant leur intention d’en venir aux mains.
Long Shenwu haussa les sourcils, surpris.
Ce mendiant est-il si important ?
« Mes frères bouddhistes, mon Bouddha est bienveillant et a proclamé solennellement qu’il purifierait les foules. Ce démon est malfaisant ; nous devons le ramener à la Terre sainte de la Montagne spirituelle afin de le purifier et de le rendre bon. Telles sont les paroles de nos trois Bouddhas. Telle est la volonté de mon Bouddha. Je vous prie sincèrement de demander au Troisième Prince héritier de rendre ce démon à mon Bouddha pour qu’il le purifie ! » Bodhisattva Jie Dong s’adressa soudain aux citoyens alentour par l’intermédiaire de son porte-parole.
Comme il s’agissait d’une ville de la cour céleste, Long Shenwu ne laisserait évidemment pas Bodhisattva Jie Dong le faire chanter. Il afficha aussitôt un sourire froid et s’apprêta à le repousser.
« Nous supplions sincèrement le Prince Shenwu de faire régner la justice ! Rendez le mendiant à la Terre sainte de la Montagne spirituelle ! »
« Prince Shenwu, ce mendiant est un démon. La Terre sainte de la Montagne spirituelle veut simplement le purifier ! »
« Sa Sainte Éminence a déjà donné son accord. Prince Shenwu, allez-vous désobéir au décret ? »
Les citoyens alentour protestèrent aussitôt à grands cris. Ils avaient récemment assisté au sermon du Bouddha du Futur et en avaient tiré de grands bienfaits. À présent que Bodhisattva Jie Dong plaidait en son nom, d’innombrables habitants lui emboîtèrent le pas.
Ce n’était qu’un mendiant. La plupart des citoyens n’y attachaient pas beaucoup d’importance. De plus, ils étaient tous bouddhistes. Ils gardaient encore du ressentiment envers Gu Hai, qui avait tiré au Canon à explosion céleste sur Bodhisattva Zi Zhu, et étaient donc prêts à remettre le mendiant à la Terre sainte de la Montagne spirituelle.
La voix d’un seul citoyen n’aurait guère eu d’influence. Mais ils furent des centaines, puis des milliers, des dizaines de milliers, et enfin des centaines de milliers à supplier le Prince Shenwu.
Long Shenwu, qui s’apprêtait à repousser Bodhisattva Jie Dong, marqua une pause, le visage assombri.
Bodhisattva Jie Dong se sert des citoyens pour me menacer ?
Voilà pourquoi Long Shenwu n’aimait pas la Terre sainte de la Montagne spirituelle. Elle égarait les citoyens à coups de superstitions. Or, ces gens étaient les citoyens du royaume de Qian, pas les fidèles de la Terre sainte de la Montagne spirituelle.
Pourtant, Long Shenwu ne pouvait pas faire la sourde oreille aux protestations des citoyens. La Convention des dix mille sages approchait, et chacun de ses actes aurait des conséquences amplifiées. Mais il ne pouvait pas non plus rester les bras croisés pendant que Bodhisattva Jie Dong exploitait la stupidité des citoyens pour le menacer.
« Ha ! Ha ha ha ha ! Faire régner la justice ? » Long Shenwu afficha un sourire glacial.
Les nombreux citoyens qui assistaient à la scène soutenaient Bodhisattva Jie Dong, ce qui le rendait arrogant. Il croyait que Long Shenwu n’oserait pas s’opposer à la volonté du peuple.
Fou de colère, Long Shenwu éclata de rire. Sima Changkong sourit toutefois et déclara : « Prince, Monsieur Gu affirme que le mendiant est membre de la Salle d’élite, tandis que Bodhisattva Jie Dong prétend qu’il appartient à la Terre sainte de la Montagne spirituelle. Et si nous laissions le mendiant décider lui-même ? »
« Oh ? Le laisser décider lui-même ? » Les yeux de Long Shenwu s’illuminèrent.
Le mendiant voulait clairement suivre l’Interprétation captivante. Si Long Shenwu le laissait choisir, il se rangerait forcément du côté de Gu Hai.
Bodhisattva Jie Dong protesta aussitôt : « Troisième Prince héritier, l’Interprétation captivante a dupé ce mendiant. De plus, un démon se trouve en lui. Il ne voudra pas nous suivre. Sinon, je n’aurais pas demandé au Troisième Prince héritier de faire régner la justice. »
« C’est vrai ! Prince Shenwu, cet homme est la réincarnation d’un démon. Il a porté malheur à toute sa famille, qui en est morte ! »
« Prince Shenwu, laissez donc Bodhisattva Jie Dong emmener ce démon ! »
Les citoyens protestèrent de plus belle, assombrissant le visage de Long Shenwu.
Sima Changkong haussa les sourcils et regarda Gu Hai. Celui-ci ne dit rien, car il voulait ménager Long Shenwu. Si ce dernier soutenait Bodhisattva Jie Dong, Gu Hai ne manquerait pas de réagir.
« Prince, ce mendiant a tout de même rejoint la Salle d’élite. La Convention des dix mille sages approche, et nous ne pouvons pas recourir à la force à la légère dans les villes de la cour céleste. La Terre sainte de la Montagne spirituelle est ici en tant qu’invitée, après tout. Ses membres ne peuvent pas se mettre à combattre comme bon leur semble. Mais le royaume de Qian n’est pas déraisonnable non plus. L’Interprétation captivante et les cinq cents arhats se sont affrontés dans un duel de la Voie de la musique pour obtenir le mendiant, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas les laisser s’affronter à nouveau pour décider qui l’emportera ? » suggéra Sima Changkong avec un sourire.
Selon Sima Changkong, Gu Hai avait déjà atteint la perfection dans la Voie de la musique. Il était convaincu que Gu Hai pourrait tenir tête à Bodhisattva Jie Dong.
Gu Hai sourit avec amertume. Il était le seul à savoir que ses talents dans la Voie de la musique n’étaient pas fiables.
Si vous me proposiez une partie de go, j’aurais confiance. Mais la Voie de la musique ? Comment m’y prendre ? Je n’en suis pas sûr.
« Très bien. Nous réglerons le sort du mendiant par un duel de la Voie de la musique », acquiesça le Prince Shenwu.
Le Prince Shenwu avait lui aussi une confiance absolue dans les talents de Gu Hai en matière de Voie de la musique.
« Le prince est sage ! » s’exclamèrent aussitôt d’innombrables citoyens.
Après tout, nous sommes dans le royaume de Qian. Nous ne pouvons pas nous battre ici. Nous vénérons le Bouddha du Futur, mais nous sommes aussi citoyens du royaume de Qian. Nous vous avons déjà aidés autant que possible. Si l’Écriture de purification des démons ne marche pas, tant pis. En plus, elle a vaincu l’Interprétation captivante tout à l’heure. Qu’importe si vous devez recommencer ?
Bodhisattva Jie Dong regarda le Prince Shenwu avec un léger sourire. Quelqu’un à ses côtés prit la parole en son nom : « Merci beaucoup au Troisième Prince héritier d’avoir fait régner la justice. »
« Ce prince rendra son jugement ici. Si la Terre sainte de la Montagne spirituelle remporte le duel de la Voie de la musique, Monsieur Gu rendra le mendiant à la Terre sainte de la Montagne spirituelle et n’en reparlera plus. Si le camp de Monsieur Gu l’emporte, la Terre sainte de la Montagne spirituelle cessera de s’acharner sur cette affaire. Le mendiant n’aura plus aucun lien avec vous », déclara le Prince Shenwu.
« Très bien ! » s’écria le porte-parole de Bodhisattva Jie Dong.
« Le prince est sage ! » lancèrent aussitôt les citoyens alentour.
Tous les regards se tournèrent vers Gu Hai.
Gu Hai haussa les sourcils, plongé dans ses pensées.
« Monsieur Gu ? » le pressa Ao Shun, visiblement inquiet.
« Très bien. Je vais essayer avec l’Interprétation captivante », dit Gu Hai après avoir pris une profonde inspiration.
Après tout, l’Empereur céleste de Qian avait bien promis de les aider. Même si je m’empare du mendiant, je devrai encore faire de gros efforts pour le protéger. Autant tenter ma chance aujourd’hui. Si un morceau échoue, j’en ai encore beaucoup d’autres. Il y en aura bien un qui fonctionnera, non ?
« Mille arhats ! Formation des cinq cents arhats en double cercle ! Écriture de purification des démons en double incantation ! » déclara le porte-parole de Bodhisattva Jie Dong, les paumes jointes.
« Oui ! » répondirent les moines.
Le groupe de moines s’assit aussitôt en deux cercles concentriques autour du navire volant de Gu Hai.
« La Formation des cinq cents arhats en double cercle ? Bodhisattva Jie Dong ne serait-il pas un peu trop prudent, cette fois ? »
« Tout à l’heure déjà, l’Interprétation captivante ne résistait plus à la Formation des cinq cents arhats. »
« Deux Formations des cinq cents arhats ? Comment la Voie de la musique de l’Interprétation captivante pourrait-elle y faire face ? Hum ! »
Les citoyens ne croyaient guère en Gu Hai et en l’Interprétation captivante. Tous les regardaient avec mépris ou pitié.
La flotte de navires volants de Long Shenwu s’éleva dans le ciel afin de surveiller depuis les hauteurs la place du Pavillon du Bouddha à l’écoute.
Bodhisattva Zi Zhu affichait un air glacial. Les moines attendaient en formation, gardant manifestement le mendiant à l’œil.
« Amitābha ! Gu Hai, Interprétation captivante, nous allons commencer », annonça le porte-parole de Bodhisattva Jie Dong.
Les dragons froncèrent légèrement les sourcils et regardèrent Ao Shun.
« Prince héritier Ao Shun, c’est une querelle entre la Salle d’élite et eux. Le duel de la Voie de la musique pourrait être dangereux. Pourquoi ne pas emmener les dragons au loin, pour commencer ? » suggéra Gu Hai en regardant Ao Shun.
« Ha ha ha ! Dangereux ? Depuis quand notre race des dragons craint-elle le danger ? Ne vous inquiétez pas. Nous attendrons simplement à côté. Lors du duel précédent de l’Interprétation captivante, quelqu’un a tenté d’enfreindre les règles pour l’assassiner. Nous allons vous protéger, cette fois. Voyons qui osera encore recourir à de telles manigances ! » Ao Shun secoua aussitôt la tête.
Naturellement, les dragons suivirent Ao Shun. Personne ne s’y opposa.
« Hum ! Hum ! Hum ! » Bodhisattva Zi Zhu, tout près, se remit à tousser de rage.
« Que l’Écriture de purification des démons commence ! » cria le porte-parole de Bodhisattva Jie Dong.
« Démons et malfaiteurs, la lumière purificatrice du Bouddha efface tout mal. Le Seigneur Bouddha, là-haut, nous a accordé les saintes écritures afin de purifier tous les êtres… »
« Démons et malfaiteurs, la lumière purificatrice du Bouddha efface tout mal. Le Seigneur Bouddha, là-haut, nous a accordé les saintes écritures afin de purifier tous les êtres… »
Les deux groupes de la Formation des cinq cents arhats récitèrent aussitôt l’Écriture de purification des démons, allant même jusqu’à la seconde moitié.
Bzzz !
D’innombrables svastikas jaillirent de la bouche des mille arhats et formèrent un immense svastika au-dessus d’eux. En tournoyant, il projeta une vive lumière dans le ciel, illuminant toute la Ville céleste de Mao.
La récitation de l’Écriture de purification des démons emplit toute la ville, grandiose et puissante. Elle attira aussitôt tous les citoyens, qui tournèrent avec stupeur les yeux vers la place du Pavillon du Bouddha à l’écoute.
Dans la Ville céleste de Mao, d’innombrables bouddhistes joignirent les paumes et rendirent hommage à la Voie bouddhique.
« Purifiez le démon ! Purifiez le démon ! Purifiez le démon ! » D’innombrables citoyens regardaient la place du Pavillon du Bouddha à l’écoute.
Long Shenwu afficha un air sombre, l’air quelque peu inquiet.
« Quand deux chiens se mordent, ils ne récoltent qu’une gueule pleine de poils. » Long Aotian fit une grimace méprisante.
[Note du traducteur : « Quand deux chiens se mordent, ils ne récoltent qu’une gueule pleine de poils » est une expression qui désigne une querelle injustifiable.]
Une lumière dorée déferla sur la place du Pavillon du Bouddha à l’écoute et s’amassa pour former un brouillard doré. Des Gardiens dompteurs de démons se condensèrent alors dans la brume, le regard féroce. Certains brandissaient des marteaux, d’autres des masses, et tous se ruèrent sur Gu Hai.
Un… dix… cent… cinq cents…
Les Gardiens dompteurs de démons arboraient des mines féroces et voulaient purifier et détruire tout le monde.
« Maître de salle, je… j’ai l’impression que ce chant s’attaque à mon esprit et l’influence », dit Mu Chenfeng, inquiet, comme les autres disciples de la Salle d’élite.
« L’Écriture de purification des démons soumet ceux qu’elle purifie et les pousse à obéir. Malgré son nom, il s’agit en réalité d’un chant démoniaque qui contrôle l’esprit », dit Ao Shun en fronçant les sourcils.
« Maître, que devons-nous faire ? J’ai joué votre “Sonate pathétique” et votre “Marche du général”, mais elles n’ont pas fonctionné. » L’Interprétation captivante joua la « Sonate pathétique » et fit apparaître un guerrier.
Boum !
Le guerrier se rua en avant, mais un Gardien dompteur de démons le repoussa. Un autre le projeta ensuite au loin. Face aux Gardiens dompteurs de démons, il ne valait pas même un coup.
Plusieurs morceaux vinrent aussitôt à l’esprit de Gu Hai. Il connaissait quelques écritures bouddhiques. Depuis qu’il avait commencé à cultiver, ses souvenirs s’étaient éclaircis ; il pouvait se rappeler tout ce qu’il avait entendu dans sa jeunesse. Parmi ces souvenirs figurait un chant qu’on entendait chaque fois qu’on se rendait dans un certain temple, sur Terre. Il le connaissait donc très bien.
« Je vais t’enseigner le “Mantra de la Grande Compassion”. Mémorise-le. Nous pouvons opposer le bouddhisme au bouddhisme », dit Gu Hai.
[Note du traducteur : Le Mantra de la Grande Compassion est une écriture rédigée et récitée en sanskrit. Utilisé dans l’hindouisme et le bouddhisme, il fait référence à de nombreux bodhisattvas. Voici un lien vers sa page Wikipédia : https://en.wikipedia.org/wiki/N%C4%ABlaka%E1%B9%87%E1%B9%ADha_Dh%C4%81ra%E1%B9%87%C4%AB#In_Buddhist_practice. Vous trouverez ci-dessous un essai consacré au Mantra de la Grande Compassion, accompagné d’une traduction anglaise à l’annexe A. Les traductions du Mantra de la Grande Compassion dans ce roman s’en inspireront. https://bwflc0.tripod.com/CKWong2009-B.pdf.]
Après avoir parlé, il posa la main dans le dos de l’Interprétation captivante et lui transmit le chant par télépathie, à destination de sa cithare de rang céleste.
« Opposer le bouddhisme au bouddhisme ? Monsieur Gu, ne vous donnez-vous pas trop de mal ? Vous comptez utiliser une écriture bouddhique contre une autre écriture bouddhique ? Allez-vous en composer une sur-le-champ ? » demanda Ao Shun, stupéfait.
Au loin, Bodhisattva Jie Dong afficha un sourire froid.
Le bouddhisme contre le bouddhisme ? Quelle plaisanterie !