Chapitre 33
« Où t'as trouvé ça ? »
Sa voix trembla, au bord des larmes.
Elias garda la main tendue une seconde de trop, puis la laissa retomber sur son genou.
« Je l'ai trouvé dans un camp de gobelins, pas très loin d'ici. »
Camille serra un peu plus fort. Le plastique du croissant de lune mordait sa paume, assez pour laisser une marque.
« Il était sous une couverture, dans une tente un peu à l'écart », dit Elias. Il marqua une pause. « Y avait personne dedans, pas de corps ni de vêtements, juste ça. »
Lyna avait cessé de parler. Kael, de l'autre côté du feu, ne bougeait plus, la lance toujours appuyée contre sa jambe. Kiki ouvrit un peu plus les yeux, un filet de fumée qui filait entre ses dents.
« C'est à maman », dit Camille.
Le mot sortit trop fort. Elle baissa la voix, les yeux fixés sur le croissant de lune.
« C'est les clés de maman. Elle les avait tout le temps accrochées à son sac avant d'arriver ici. »
Elias regarda le poing fermé de Camille.
« Alors garde-les. Elles sont à toi. »
Il ne demanda pas qu'elle les rende, et elle ne tendit rien. Le silence tint juste assez pour que Lyna se lève, maladroite, et ramasse les bols autour du feu.
« Je… je vais ranger. »
Kael se contenta de reprendre sa lance un peu plus haut contre sa cuisse. Ilya échangea un regard avec Renn, puis se tourna vers Camille.
« Ton pied a assez marché pour aujourd'hui. Tu vas dormir à l'infirmerie, et tu ne sors pas dehors cette nuit. »
Camille hocha la tête. Les clés restaient serrées dans sa main.
L'intérieur sentait encore les herbes écrasées et le bois tiède. Ilya déroula une fourrure près du mur, assez loin de la porte pour que le courant d'air n'y passe pas, puis tapota l'espace d'un geste.
« Tu poses le petit à côté de toi par contre, pas sur ta jambe. Il a besoin de dormir autant que toi. »
Camille s'assit, Kiki calé contre sa hanche. Elle glissa l'anneau dans la poche de sa tunique, celle qui n'avait plus de trou, et sentit le plastique froid contre sa cuisse.
Lyna apparut sur le seuil, un seau à la main, les oreilles légèrement penchées vers l'avant.
« Demain, si Ilya dit que ton pied tient, on pourra y aller ensemble. Chercher de l'eau.
— D'accord. »
Dehors, Kael parlait bas à Elias, assez près du seuil pour qu'elle entende le bout de la phrase.
« …une enfant, et un truc qui crache de la fumée.
— Elle reste », répondit Elias, sans hausser le ton.
Ilya vérifia le bandage de Camille une dernière fois, assez vite pour que ça ne tire pas de trop, puis se redressa.
« Tu ne marches pas cette nuit. Si tu as besoin de quelque chose, tu appelles, d'accord ?
— Je suis pas un bébé..
— Je sais bien. Mais c'est important que ton pieds guérisse. »
Kiki s'étira contre elle, et Camille lui posa la main sur son dos.
« Dormons Kiki. »
Ilya s'éloigna vers Renn, dehors. Lyna resta une seconde sur le seuil, les oreilles encore en avant, puis partit sans ajouter un mot.
Camille resta seule avec le dragonnet et le bruit du feu.
Il s'éloigna du seuil. Kael le suivit du regard jusqu'au noyau, puis reprit son poste près de l'entrée, la lance basse.
Elias ouvrit Territoire, puis Guilde, et la fenêtre s'empila devant lui avec la même lumière pâle que d'habitude.
Guilde
Nom : —
Maître de guilde : Elias Varen
Membres : Camille
Recrutement : autorisé
Le champ vide clignait doucement.
Il ouvrit Assistance et parla bas, assez pour que Kael n'entende pas.
« Qu'est-ce que je fais avec le nom ? »
Le maître de guilde peut attribuer un nom.
Rien de plus. Il referma la fenêtre, un peu dépité par la brièveté de la réponse.
Il ne tapota rien pour le moment.
Elle n'arrivait pas à dormir.
Le bandage tirait à chaque petit mouvement, et Kiki respirait trop fort, ou trop peu, elle ne savait plus. Dans sa poche, le croissant de lune appuyait contre sa cuisse dès qu'elle changeait de côté.
Elle leva la main, presque par habitude, et la lumière vint comme tout à l'heure.
Elle ouvrit l'inventaire. Il était presque vide : un rien de baies qu'elle n'avait pas fini, le bandage qu'Ilya lui avais fais, puis Kiki. Elle referma, et ouvrit autre chose.
Statut du joueur
Nom : Camille
Statut : Connectée — Membre de guilde
Territoire personnel : Détruit
Territoire lié : Elias Varen
Talent : Familier Dragon [Rang A]

Elle lut les lignes deux fois, en s'attardant sur la dernière, Familier Dragon, puis regarda Kiki, roulé en boule contre la fourrure.
« C'est toi », murmura-t-elle.
Kiki n'ouvrit pas les yeux. Elle sourit quand même, un peu de travers, et chassa la fenêtre d'un geste.
Les clés étaient là, le Système aussi, mais Samy n'y figurait nulle part.
Elle serra le tissu de la poche et ferma les yeux pour de vrai.
2H plus tard, le feu avait baissé quand Camille ressortit, appuyée au montant de l'infirmerie, Kiki sur l'épaule. Ilya n'était pas là pour l'arrêter, et Lyna dormait déjà contre un pieu, la queue enroulée autour de sa cheville.
Elias releva la tête.
« Tu devrais dormir.
— J'ai dormi un peu. Ça me suffit. »
Elle s'assit de l'autre côté des braises, assez loin pour ne pas se brûler et assez près pour que Kiki sente la chaleur. L'anneau tintait faiblement dans sa poche à chaque mouvement.
« T'as trouvé ça où, déjà ? Je veux dire… tu es sûr que c'était bien ce camp-là ?
— T'en fais pas, je ne pense pas qu'un porte clé de ce genre existe en double ici, tu ne crois pas ?
— Oui, c'est vrai. » Elle croisa les bras, le regard dans les braises. « C'était mon camp, avant. Enfin… pas mon vrai territoire. Juste un endroit où on dormait, Kiki et moi. Ca n'as durée qu'une nuit, mais c'étais tout de même terrifiant.. »
Elias ne répondit pas tout de suite.
« Les gobelins sont revenus après, dit-il.
— Je sais. Kiki les a faits partir. Avec sa fumée.
— Ils reviendront pas forcément jusqu'ici. Mais ailleurs, dans la forêt, oui. »
Camille baissa les yeux sur Kiki, puis vers le noyau qui battait au milieu de la cour.
« Mon… territoire. Il est cassé. J'ai plus rien à moi.
— Je sais.
— Si le tien casse… »
Elle s'arrêta. Elias comprit la suite sans qu'elle finisse.
« On fera en sorte que non. »
Ce n'était pas une promesse solide. C'était juste ce qu'il avait à offrir de mieux pour l'instant.
Il rouvrit Guilde. Le champ vide attendait toujours, clignotant doucement au-dessus du nom de Camille.
« Faut que je lui donne un nom.
— À quoi ?
— À la guilde. Celle qui ta fait revenir ton Système. »
Camille pencha la tête, les sourcils tirés.
« Comme une équipe ?
— Ouais. Exactement comme une équipe. »
Il grimaça, déjà un peu gêné par ce qui lui venait en tête.
« Les Lames Éternelles… Non. Trop… jeu.
— C'est nul », dit Camille sans hésiter.
« La Confrérie du Mur, alors.
— Encore plus nul. »
Kiki éternua. Un nuage de cendre s'éleva du foyer, assez pour que Camille tousse et qu'Elias écarte la main avant que ça lui tombe dessus. Un morceau de bois chaud roula à ses pieds, Elias réfléchis un moment.
« J'ai une idée, pourquoi pas Braise ? », dit-il.
Camille cligna des yeux, surprise.
« Braise ?
— C'est ça, ce qu'il reste quand on croit que tout est perdu. »
Elle réfléchit une seconde.
« C'est moins nul... Je pense ? Mais sa sonne bien, dit-elle en souriant.
— Merci. Je prends ça comme un compliment alors. »
Il confirma.
Guilde nommée.
Nom : Braise
Maître de guilde : Elias Varen
Membres : Camille
Devant Camille, une ligne s'afficha, plus petite, juste à hauteur de ses yeux.
Guilde : Braise.
Elle la lut à voix haute, une fois, pour goûter le mot.
« Braise », répéta-t-elle. « D'accord. Je peux vivre avec ça. »
Kiki se frotta contre sa joue. Dehors, Kael changea d'appui près du seuil.
Camille glissa la main dans sa poche. Les clés de maman étaient encore là, contre sa paume.
« Bonne nuit, Elias.
— Bonne nuit, Camille. »
Elle rentra à l'infirmerie sans traîner. Elias resta près des braises jusqu'à ce qu'elles ne soient plus que des points rouges dans la cendre.