Chapitre 2
Heure : 23 h 20
Position : Bastion du Zénith, à l'est de l'Empire d'Ygdil
Les pas de Constantine s'enfonçaient dans la neige, ralentissant sa progression. La tempête hurlait autour de lui, un mur blanc et furieux qui masquait toute visibilité au-delà de cinq pas. Le froid lui brûlait les poumons, comme s'il avalait un tord-boyaux glacé à chaque respiration. En clair, rien n'allait.
Voilà plus de vingt minutes qu'il avançait dans les bois aux abords du Bastion, traquant d'hypothétiques traces à demi effacées par la neige. Lui et son unité avaient été dépêchés après qu'une Sentinelle avait juré avoir entendu une femme hurler. En temps normal, personne de sensé ne serait sorti en pleine nuit, encore moins par une météo pareille. Mais Constantine n'était pas dupe : ses supérieurs lui faisaient encore payer son coup de gueule de la semaine dernière. Il avait brisé le nez d'un garde après que celui-ci eut craché dans sa soupe en l'insultant de bâtard. Et, au fond, il n'avait pas tort. Constantine faisait partie des innombrables enfants que les Sedmirav avaient laissés orphelins. L'Empire, dans son infinie bonté proclamée, avait recueilli ces survivants pour mieux les façonner. On les envoyait dans les différents Bastions, où ils recevaient une éducation sommaire avant d'être forcés de choisir un poste afin de « rembourser » leur dette envers l'Empire. Comme si la mort de leurs parents n'avait pas été un prix suffisant. Trois choix s'étaient offerts à lui : fermier, homme d'Église ou Sentinelle. Sa décision avait été immédiate.
Les Sentinelles jouissaient de libertés rares : une formation militaire, maigre mais réelle, le droit de porter une arme, et surtout l'espoir d'intégrer un jour l'armée impériale. Monter en grade, apprendre à tuer... et massacrer des Sedmirav en toute légitimité. Officiellement, leur rôle était simple : garder les remparts et soutenir la garnison du Bastion en cas d'attaque. En réalité, une Sentinelle n'était rien de plus qu'un esclave armé, un défouloir pour des gardes trop lâches ou trop paresseux pour croiser le fer avec les monstres qui rôdaient au-delà des murs.
Cela faisait quatre mois que Constantine était devenu Sentinelle, et il avait déjà failli assassiner ses supérieurs cinquante-six fois. Le reste de son année de formation promettait d'être interminable. Les Sentinelles fraîchement sorties de l'académie devaient endurer un an de service sur le terrain avant de pouvoir demander une mutation dans l'armée impériale. Une promotion risquée, certes... mais indispensable au plan de Constantine. Depuis la nuit où les Sedmirav avaient massacré ses parents et sa sœur, il s'était juré de devenir assez puissant pour les éradiquer jusqu'au dernier. Pas seulement survivre. Pas seulement les repousser. Mais les anéantir. Il s'était entraîné sans relâche pour atteindre ce but, et il n'avait pas l'intention d'abandonner maintenant. Pas avant que le sang de ses ennemis ne noircisse la terre.
Un hurlement de loup le ramena brutalement à la réalité. Constantine serra instinctivement la poignée de l'épée pendue à sa ceinture. Il n'avait pas particulièrement peur, après tout il avait déjà effectué plusieurs sorties nocturnes ; il avait tué des bêtes sauvages, et même aperçu de loin quelques Crevards. Pourtant, ce soir-là, une boule lui nouait l'estomac. Une sensation sourde, persistante, comme l'annonce d'une tempête à venir. Il relâcha sa prise sur l'arme et resserra le manteau de bête posé sur ses épaules qu'il était bien content d'avoir. Une Sentinelle novice n'aurait jamais pu se payer un tel vêtement en temps normal. Mais Constantine avait passé ses quatre premiers mois à jouer les larbins pour des gardes qui avaient la fâcheuse habitude de s'endormir en laissant leur bourse ouverte. Voler des ordures pareilles ne lui semblait pas un prix trop élevé pour survivre au froid... et manger chaud de temps à autre. Il reprit sa marche puis son pied produisit un bruit étrange, sourd, creux. Il baissa les yeux et vit qu'il venait de poser le pied sur la glace qui s'était formée sur une petite rivière longeant le Bastion, figée par le froid. Constantine soupira : sans s'en rendre compte, il était allé trop loin. Il fit demi-tour et se retrouva nez à nez avec une Sentinelle qu'il connaissait que trop bien.
- Morty... qu'est-ce que tu fous là, bordel ? lâcha Constantine.
- Baaa... je-je-je su-su-suis ve-ve-venu te di-dire de de... de ren-rentrer. C'é-tait u-une fau-fausse a-a-lerte.
- Une fausse alerte, oui. J'avais compris.
Morty faisait partie de la même promotion que Constantine, mais c'était là leur seul point commun. Constantine avait terminé major de promotion. Morty quant à lui avait finit dernier. Il portait la tenue « d'hiver » des Sentinelles : une armure de cuivre maigre et mal ajustée, de la tête aux pieds, avec pour seule concession une étroite bande de fourrure autour du visage. En clair, la même tenue d'été... avec un peu de poil. Petit brun d'à peine un mètre soixante avec un physique frêle, il avait les dents cassées, un strabisme marqué et un bégaiement qui empirait à mesure que le froid mordait l'air, il avait tout de la victime parfaite et cela se vérifier facilement. Il avait été la risée de l'académie et il l'était encore à la garnison. Morty passait ses nuits à lire sur son lit de camp, murmurant parfois pour lui-même, comme s'il parlait à des voix que personne d'autre n'entendait. Constantine l'avait défendu une fois, sans faire exprès et depuis ce jour, Morty le suivait comme son ombre. Morty lui adressa un sourire maladroit. Sa lance lui glissa des mains et tomba dans la neige. Ses doigts engourdis mirent plusieurs secondes à la rattraper et il pesta. En vérité, Morty aurait dû entamer une formation d'homme d'Église. Mais le manque cruel de bras sur les remparts avait fait rejeter sa demande sans discussion. Constantine soupira et se mit en route vers le Bastion.
- Att... at-attends-moi, Con-Constantine !
Morty s'élança derrière lui, peinant à suivre le rythme, ses pas résonnant faiblement dans la neige battue par le vent. Les deux marchaient côte à côte dans la tourmente. Morty parlait sans discontinuer, débitant anecdotes et phrases sans queue ni tête, sa voix étouffée par le vent. Constantine n'écoutait qu'à moitié, concentré sur le crissement de la neige sous leurs pas, puis...
- Chut.
- E-et a-après le me-mec s'est le-levé et il...
- Ferme-la, Morty.
Constantine s'arrêta net. Il tendit l'oreille, tourna lentement sur lui-même. Il en était certain. Il avait entendu quelque chose.
- T'as en-entendu un br-bruit ? murmura-t-il.
- Bordel, Morty, tu peux la fermer cinq secondes ? BAISSE-TOI !
Constantine plaqua Morty au sol par réflexe. Une masse surgit de la tempête et leur passa au-dessus avant de s'écraser violemment contre un arbre dans un craquement humide.
Morty se redressa péniblement, les yeux écarquillés.
- C'é-c'était quoi ça, pu-putain... ?
Constantine dégaina aussitôt son épée et recula d'un pas. La tempête lui avait masqué la vue. Il n'avait aperçu qu'une forme. Une biche ? Un loup ? Il s'approcha prudemment du tas de neige qui recouvrait leur assaillant. Le tas bougea. La chose se redressa brusquement et il vit un humain... ou ce qu'il en restait. La créature se tenait à quatre pattes. Sa peau verdâtre collait à ses os saillants, son corps émacié semblait à peine tenir debout. Lorsqu'elle releva la tête, Constantine aperçut un visage décharné, ravagé par la faim et la mort. La mâchoire pendait, totalement disloquée, et un trou béant marquait son front, une ancienne blessure de flèche. La créature grogna, un son humide et étranglé, tout en avançant.
- Me-me dis pas que c'est...
Morty n'osa pas finir sa phrase. Constantine, lui, la termina dans son esprit. Un Sedmirav, mais heureusement c'était un Crevard, le plus bas dans leur hiérarchie. À l'académie, on leur avait appris qu'un humain tombait dans cet état peu de temps après une morsure... ou lorsqu'un Sedmirav était affamé depuis trop longtemps. Les instructeurs les avaient mis en garde : malgré leur apparence frêle, ces choses possédaient la force d'un homme en pleine santé et...
Le Crevard se jeta sur lui, interrompant sa réflexion. Constantine recula d'un bond, juste assez pour se mettre hors de portée. La créature retomba dans la neige en grognant. Morty, lui, n'avait toujours pas saisi sa lance. Figé, livide, incapable de bouger. Constantine comprit qu'il devrait affronter la chose seul. Il en avait déjà vu de loin, tapi dans l'ombre ou fuyant à l'approche des patrouilles... mais jamais d'aussi près. Jamais face à face. Et pourtant, au fond de lui, quelque chose vibrait. Une chaleur étrange comme une excitation coupable. Il leva son épée, planta son regard dans les orbites mortes de la créature.
- À nous deux, connard.
Aussi excité qu'il fût par ce combat, Constantine ne savait pas réellement comment l'engager. Pendant les cours théoriques, il lui arrivait souvent de s'endormir, contrecoup de ses entraînements nocturnes qu'il s'imposait en secret. Résultat : il n'était pas certain de la tactique à adopter.
Rester à distance ? La lance de Morty aurait été idéale... si son propriétaire n'avait pas été totalement tétanisé. De plus la vapeur qui s'élevait de la neige fondue autour de ses pieds, mêlée à une nette odeur de pisse, confirmait que la lance n'était définitivement pas une option.
Le corps à corps, alors ? Pourquoi pas... mais Constantine pensa que les morsures des Crevards pouvaient contaminer un homme.
Il restait la fuite. Ou plutôt... un sourire stupide étira lentement ses lèvres. En voyant la créature tourner autour de lui, le regard affamé, il se convainquit qu'il tenait la bonne idée. Il raffermit sa prise sur l'épée et... fuit courageusement dans la direction opposée au Bastion. Les pas précipités derrière lui, crissant dans la neige, lui confirmèrent que la première phase de son plan avait fonctionné : éloigner cette chose de Morty. Aussi agaçant fût-il, Constantine n'avait aucune intention de laisser mourir un innocent. Il courut jusqu'à sentir ses poumons brûler, puis atteignit enfin la rivière gelée. Elle n'était pas assez large pour lui permettre de semer le monstre sur la glace... mais elle offrait un avantage non négligeable : l'eau. Profitant de son avance, Constantine frappa la surface gelée avec le pommeau de son épée, cherchant à fragiliser la couche de glace. Un grognement rauque résonna juste derrière lui. La créature l'avait rattrapé. Il se retourna d'un mouvement sec, brandissant son épée, tout en continuant à frapper la glace de son talon. Le Crevard, le visage lacéré de branches arrachées lors de la poursuite, sans doute la raison pour laquelle Constantine avait pu prendre un peu d'avance, paraissait encore plus immonde qu'auparavant. Espérant que son plan fonctionne, Constantine le nargua :
- Allez... viens voir papa.
La réponse fut immédiate, le monstre se projeta sur lui avec la même violence que précédemment. Constantine se jeta sur le côté au dernier instant. La créature atterrit exactement à l'endroit qu'il occupait une seconde plus tôt. La glace céda dans un craquement sinistre et le Crevard passa au travers, chutant dans l'eau glacée. La rivière n'était pas assez profonde pour l'engloutir entièrement, mais seule sa tête et un bras émergeaient encore, se débattant frénétiquement. Constantine se releva avec peine sur la glace instable et observa la scène, un sourire de satisfaction aux lèvres.
- On fait moins le fier, là, hein ?
Il leva son épée et trancha net le bras encore libre, puis la tête. Celle-ci vola plus loin dans la neige. Un sang noir et visqueux jaillit du cou tranché, maculant la lame. Constantine inspira profondément, savourant une brève victoire, puis il entendit un autre grognement. Puis un deuxième. Un troisième et finalement un quatrième. Il se retourna lentement. Quatre autres Crevards se tenaient devant lui, disposés en demi-cercle, les crocs découverts, le fixant avec une faim manifeste. Un souvenir lui revint alors. La seconde mise en garde de ses instructeurs : les Crevards étaient aussi forts qu'un homme en pleine santé... et ne chassaient jamais seuls.
- Fait chier.
Constantine savait qu'il n'était absolument pas capable de reproduire son plan pour tuer quatre nouveaux assaillants. Pas dans son état, car malgré lui il sentit un début de peur nouer son ventre. Alors il choisit la seule option logique, fuir. Encore. Il se mit à courir à toute allure vers le Bastion, les bottes frappant le sol enneigé dans un rythme désespéré. L'air glacé lui brûlait la gorge à chaque inspiration, ses poumons protestaient, et ses cuisses hurlaient déjà de fatigue. Il espérait, sans trop y croire, que Morty avait réussi à rentrer de son côté. Derrière lui, il les sentait entrain de gagner du terrain. Leurs râles déformés dégageant cette odeur de charogne qui semblait s'accrocher à lui comme une malédiction. Constantine pria à contrecœur, il pria n'importe quel foutu Dieu qui voudrait bien se sortir les doigts du cul et intervenir maintenant. Peu importait lequel. Même un dieu qu'il avait insulté la veille ferait l'affaire. Ses prières se mélangeaient à sa respiration sifflante, chaque souffle lui lacérant la poitrine comme s'il avalait des braises. Il força encore, la vision légèrement trouble, quand un faible sifflement fendit l'air devant lui. Il eut juste le temps de se jeter sur le côté et une lance passa à quelques centimètres de son visage allant se ficher dans le sol dans un bruit sec. Aussi courageux que parfaitement inconscient, Morty s'était posté devant la muraille du Bastion. Les jambes tremblantes mais la mâchoire serrée, il venait de lancer sa lance pour tenter de tuer l'un des Crevards dans le dos de Constantine.
Problème majeur : Morty ne savait absolument pas lancer une lance. Surpris, Constantine s'arrêta net. Son pied glissa sur une pierre humide et il trébucha lourdement, manquant de s'étaler, mais lâcha son épée. La lance vibrant encore à ses pieds. Les quatre Crevards étaient maintenant à quelques mètres à peine. Leurs silhouettes tordues se découpaient dans la lueur tremblante des torches, leurs yeux morts braqués sur lui. Puis une voix puissante tonna depuis la muraille, déchirant la nuit :
- TIREZ !
Le sifflement des flèches emplit l'air et une pluie mortelle s'abattit sur les créatures. Trois d'entre elles s'effondrèrent dans un concert de cris étouffés et de chairs transpercées. Le dernier, criblé mais encore animé par une rage absurde, poussa un hurlement rauque et se jeta sur Constantine dans un ultime baroud d'honneur. Le temps sembla se ralentir. Pris de panique, Constantine attrapa la lance à ses pieds et la leva devant lui sans réfléchir. L'impact fut brutal. La lance vibra violemment dans ses mains tandis que le monstre s'empalait de plein fouet. Le choc lui remonta le long des bras, lui arrachant presque l'arme. Un liquide noir, chaud et visqueux éclaboussa son plastron, dégageant une odeur de cuir chaud et de pourriture. La créature se figea, trembla encore une seconde... puis s'effondra, libérant son dernier soupir de non-vie. Constantine resta immobile un instant, le souffle court, le cœur battant à s'en faire éclater la poitrine. Puis il jura à pleins poumons.
- Bordel de merde !
Il se tourna vers Morty, encore sous le choc.
- Morty ! Comment t'as su pour les quatre autres ?!
Morty avala sa salive, les mains crispées sur le rebord de la muraille.
- J-j'ai p-peut-être f-fini d-dernier en p-pratique... m-mais j-j'ai f-fini p-premier en t-théorie...
Cette réponse lui rappela douloureusement que lui avait terminé bien plus bas dans le classement. Constantine grimaça, repoussa le cadavre du Crevard et se redressa avec un grognement.
- Merci d'avoir prévenu les gardes. Franchement, je pensais pas qu'ils se bougeraient.
- I-il p-paraît qu'il y a u-un h-haut g-gradé d-dans le B-Bastion a-aujourd'hui... a-alors i-ils s-sont t-tous s-sur le p-pied d-de g-guerre...
Constantine laissa échapper un ricanement fatigué. Même les gardes pouvaient se rendre utiles, parfois. Il essuya le sang noir qui maculait son torse et ramassa la lance.
- T-tu p-peux g-garder c-celle-là... e-elle est p-pleine de... ça. J-j'en p-prendrai u-une a-autre...
Constantine rigola malgré lui, probablement sous le contrecoup de l'adrénaline. Il rengaina son épée, encore tremblant. Ils se dirigèrent vers l'échelle laissée contre la muraille. Les gardes les observaient, certains nerveux, d'autres déjà en train de recharger. Constantine leur adressa un bref signe de tête avant de descendre. Il décida alors d'inviter Morty à boire avant d'aller se coucher. Après tout, ils l'avaient bien mérité. Morty tenta de refuser, mal à l'aise.
- J-j's-sors p-pas t-trop d-d'habitude...
Mais Constantine passa un bras autour de ses épaules et l'entraîna sans ménagement vers la taverne la plus proche. Ils descendirent les escaliers intérieurs de la muraille. En contrebas, le Bastion était loin d'être endormi. Des torches s'allumaient, des silhouettes couraient, des voix inquiètes s'élevaient. La ville se divisait en quatre quartiers.
Le quartier des plaisirs, saturé d'odeurs d'alcool, de sueur et de fumée, où se mêlaient rires forcés et désespoir discret.
L'académie militaire, austère et disciplinée, où résonnaient parfois les cris des instructeurs et le choc des armes.
Le quartier des marchands, plus calme à cette heure, mais jamais vraiment silencieux.
Et le quartier religieux, dominé par la cathédrale, sombre et imposante, gardienne des prières et des hypocrisies.
Au centre du Bastion s'étendaient les habitations et quelques tavernes, dominées par la résidence du Gouverneur, perchée au-dessus de tous, protégée par ses murailles secondaires et ses troupes d'élite. Un nid de riches corrompus convaincus d'être au-dessus du reste du monde. Constantine et Morty se dirigeaient vers les tavernes quand soudain... une explosion éventra la nuit. Le sol vibra sous leurs pieds. Une détonation assourdissante fit trembler les murs, suivie d'une colonne de flammes jaillissant du quartier des plaisirs. Les cris s'élevèrent aussitôt, mêlés au crépitement du feu. Morty se figea, livide, et balbutia :
- M-mais... m-mais q-qu'est-ce q-qui s-se p-passe l-là-bas... ?
La voix de Morty sembla parvenir à Constantine comme à travers un tunnel. À cet instant précis, il ne pensa qu'à une seule chose. Sarah. Sarah, qui travaillait dans le quartier des plaisirs.
Heure : 23h20
Position : Bastion du Zénith, à l'est de l'Empire d'Ygdil
Kota en avait assez. Assez des fonctionnaires corrompus, assez des sourires hypocrites, assez de devoir répéter les mêmes menaces voilées à des hommes persuadés d'être intouchables. C'était la septième fois qu'il devait rendre visite au Gouverneur du Bastion pour le même motif, et la simple idée de cette entrevue suffisait à lui tirer un soupir las. Il venait de quitter sa demeure, située dans le quartier religieux. Pour l'occasion, il avait troqué son uniforme habituel contre une tenue volontairement sobre : une chemise de lin clair, un pantalon de cuir finement travaillé, et de simples bottes bien entretenues. Une cape de fourrure reposait sur ses épaules pour le protéger du froid, même si, en vérité, il n'avait jamais froid. Habillé ainsi, on aurait pu le prendre pour un simple quadragénaire aisé. Sa barbe soigneusement taillée, les fines rides au coin de ses yeux et son port droit lui donnaient une allure respectable, presque banale. Presque. Il marchait d'un pas décidé vers la résidence du Gouverneur, observant distraitement la ville. Malgré l'heure tardive, les rues étaient animées : des silhouettes pressées, des lanternes oscillantes, des voix lointaines. Le Bastion ne dormait jamais vraiment. En passant devant la cathédrale, il ralentit légèrement. L'intérieur était faiblement éclairé, baigné d'une lueur dorée filtrant à travers les vitraux. Il aurait volontiers fait une halte pour une prière tardive, mais le temps lui manquait, et sa patience encore plus. Au loin, les rires gras et les cris étouffés du quartier des plaisirs lui parvinrent. Kota soupira. Rien qu'à l'idée d'y remettre les pieds le lendemain, une fatigue sourde lui pesa sur les épaules. Voilà plus de trois semaines qu'il y menait une enquête sur un trafic mêlant prostitution et drogues. Il arriva finalement devant les portes de la résidence du Gouverneur. Deux soldats montaient la garde. Leurs armures flambant neuves, richement décorées, brillaient sous les torches. À première vue, on aurait pu les confondre avec des troupes d'élite aguerries. Mais Kota n'était pas dupe. Aucune cicatrice. Aucun regard durci par les combats. Aucune aura martiale. Seulement deux gardes trop grassement payés, gonflés d'orgueil, probablement plus habitués à intimider les habitants qu'à affronter un réel danger. Lorsqu'il approcha, ils firent mine de lui barrer le passage.
- Halte-là ! Personne ne peut entrer ici.
- Ouais, dégage papi !
Les deux éclatèrent de rire, visiblement fiers de leur répartie. Kota soupira intérieurement. Rien qu'à l'idée de devoir leur adresser la parole, une pointe d'agacement lui traversa l'esprit.
- Je dois voir le Gouverneur. Laissez-moi passer.
- Ouais, ben le Gouverneur a aucune envie de te voir, alors dégage.
- Moi j'veux voir la femme de l'Empereur dans mon lit, pourtant ça se réalise pas ! HAHAHA !
- Sans accréditation, tu passes pas.
Kota inspira lentement, puis soupira de nouveau. Il défit calmement les premiers boutons de sa chemise, révélant sur sa poitrine, juste au-dessus du cœur, un tatouage doré aux motifs complexes, à peine lumineux.
- Est-ce une accréditation suffisamment élevée pour vous ?
Le changement fut immédiat. Les deux gardes écarquillèrent les yeux, se redressèrent brusquement, leurs visages soudain livides.
- E-excusez-nous, m-monsieur... euh... votre E-Excellence. On-on vous avait pas reconnu.
Sans attendre de réponse, ils ouvrirent précipitamment les lourdes portes et s'inclinèrent profondément. Kota reboutonna sa chemise et passa sans un mot. Derrière lui, il entendit leurs murmures fébriles :
- Bordel... j'y crois pas. On en a croisé un en vrai...
- Grave... ces types-là, c'est des putains de légendes.
Autrefois, ce genre de réactions l'amusait. Aujourd'hui, elles ne lui inspiraient plus rien. Seulement une lassitude profonde face à ces hommes qui ne respectaient que la hiérarchie, jamais la justice. Alors qu'il avançait dans les couloirs, une voix féminine résonna dans son esprit.
- Tu aurais dû les réprimander plus sévèrement. Il ne faut pas que cela se reproduise.
- Ce n'est pas nécessaire, répondit-il intérieurement. Ils sont simplement ignorants.
- Pffff. Tu es bien miséricordieux.
- N'est-ce pas pour cela que vous m'avez choisie, chère déesse ?
Le silence lui répondit. Il avait dû la convaincre. Pour l'instant, du moins. Tout en poursuivant cet échange mental, Kota gravit les escaliers menant au bureau du Gouverneur. Devant la porte massive, un majordome s'inclina profondément et annonça d'une voix claire en ouvrant :
- Sa Sainteté l'Inquisiteur, Kota Varron, entre !
Kota était l'un des Saints de l'Empire d'Ygdil. L'un des très rares mortels à avoir conclu un pacte avec une divinité, lui conférant des pouvoirs divins et une influence politique colossale. Mais ce n'était pas tout. Il était également Inquisiteur, membre d'une unité d'élite conjointe entre l'Armée impériale et l'Église, créée pour traquer et combattre les Sedmirav en première ligne. Kota entra dans le bureau du Gouverneur et, à sa grande déception, la décoration n'avait pas changé. La pièce donnait l'impression d'avoir glissé dans une autre dimension. Une dimension dédiée exclusivement au mauvais goût. Du sol au plafond, des tapisseries et des tentures de velours pourpre pendaient lourdement, étouffant presque l'air. La couleur dominait tout, agressive, suffocante. Au centre de la pièce trônait une vaste table en or massif, si ostentatoire qu'elle en devenait indécente, couverte de coupes débordant de fruits aux couleurs trop vives pour être honnêtes. Sur la gauche, une large cheminée crépitait, projetant une chaleur inutile dans la pièce déjà étouffante. Autour, des sofas eux aussi pourpres semblaient plus faits pour exposer la richesse de leur propriétaire que pour offrir le moindre confort. À droite, une série de tableaux accaparait tout un pan de mur. Tous représentaient le Gouverneur. De face, de profil, assis, debout, vêtu d'armures ridicules, de robes brodées, parfois de tenues si suggestives que Kota détourna instinctivement le regard. Enfin, au centre de ce théâtre grotesque, trônait le Gouverneur lui-même, affalé derrière un bureau bien trop rangé pour un homme censé administrer une ville entière. Il était drapé dans un pyjama de soie pourpre, un verre de vin à la main, l'air parfaitement satisfait de lui-même. Malgré sa confiance il ressemblait au résultat d'un croisement entre un porc et un nain avec assez d'argent pour vivre trois vies dans l'excès. Ses cheveux gras lui collaient au front. Malgré la fraîcheur nocturne, il suait abondamment, de grosses gouttes roulant le long de ses tempes et de son cou épais, comme s'il venait de courir un marathon, chose strictement impossible compte tenu de son gabarit. Kota fit abstraction de cette vision écœurante, comme il l'avait appris avec le temps, et s'adressa à lui d'un ton neutre.
- Bonsoir, Gouverneur Pit Bull. Comment allez-vous ?
- Très bien, merci de me demander, Kota.
Kota tiqua légèrement. Comme à son habitude, le Gouverneur se passait allègrement de toute formule de politesse.
- Je venais aux nouvelles concernant la demande que je vous ai adressée il y a une semaine.
Le Gouverneur esquissa un sourire paresseux.
- Je sais pourquoi vous êtes là. Vous me rendez visite presque tous les jours. Mais sincèrement... cela ne pouvait pas attendre demain matin ?
- J'ai reçu des rapports il y a peu, parlant d'une grosse cargaison devant arriver ce soir. Nous ne pouvons plus attendre, Gouverneur.
Pit Bull porta son verre à ses lèvres, but une longue gorgée, puis fit claquer sa langue avec satisfaction.
- Voyez-vous, le souci, c'est que je manque d'hommes en ce moment. Et les mobiliser pour ce genre de... désagrément me coûterait énormément d'argent. Vous comprenez, n'est-ce pas ?
La mâchoire de Kota se crispa imperceptiblement. Voilà une semaine que ce fonctionnaire corrompu jusqu'à l'os lui mettait des bâtons dans les roues. Et sa patience, pourtant légendaire, avait des limites.
- Gouverneur, avec tout le respect que je vous dois, l'argent ne devrait pas entrer en ligne de compte. J'ai été mandaté par Sa Majesté l'Empereur pour enquêter sur ce trafic, et je compte bien aller au bout de cette mission, avec ou sans votre aide.
Il marqua une pause, puis ajouta, plus froidement :
- J'irai moi-même mobiliser vos soldats si nécessaire.
Il avait haussé le ton malgré lui. Derrière les lourds rideaux pourpres, deux silhouettes bougèrent. Les gardes personnels du Gouverneur firent un pas en avant, leurs mains se posant sur les poignées de leurs épées. Le sourire de Pit Bull disparut et son regard se durcit.
- Voyez-vous, Kota... malgré vos titres et votre rang, vous n'avez aucun pouvoir juridique sur mes soldats ni sur mes décisions. Si je décide de ne pas mobiliser mes hommes, alors ils ne seront pas mobilisés.
Dans l'esprit de Kota, une voix féminine résonna à nouveau, douce et moqueuse.
- Eh bien... je pense qu'il est temps de remettre ce Gouverneur à sa place, tu ne crois pas, mon cher ?
Kota inspira profondément et il avança lentement jusqu'au bureau pour planter son regard dans celui du Gouverneur.
- Je pense avoir été poli assez longtemps.
Sa voix se fit plus grave, plus lourde.
- Vous vous trompez sur un point fondamental. Je suis l'officier le plus haut gradé PARTOUT où je pose les pieds. Et vous feriez bien de vous en souvenir à l'avenir.
Les deux gardes dégainèrent précipitamment leurs épées et s'élancèrent d'un pas. Kota ne leur accorda même pas un regard, il libéra juste une infime partie de son pouvoir divin. Le sol se fissura sous ses pieds dans un grondement sourd. Une aura écrasante, teintée d'une lumière dorée et brûlante, jaillit de lui, faisant vibrer l'air lui-même. Les rideaux ondulèrent violemment, les flammes de la cheminée vacillèrent. Les deux gardes s'effondrèrent à genoux, pris de panique, leurs épées tombant au sol dans un fracas métallique. Le Gouverneur recula dans son fauteuil, tentant de se faire le plus petit possible, suffoquant presque, ruisselant de sueur.
Kota reprit, d'une voix glaciale :
- Je vais mobiliser les Chevaliers Sacrés ainsi que les soldats de votre garnison. Et soyez certain que Sa Majesté l'Empereur sera informée de votre loyauté... plus que douteuse.
Il n'attendit aucune réponse.
Il tourna les talons et quitta la pièce d'un pas vif. Dans son esprit, la déesse éclata de rire.
- HAHAHAHA ! T'as vu sa tête ?! On devrait faire ça plus souvent, je te le dis !
Kota sourit malgré lui, amusé par le ridicule absolu de la scène qu'il venait de laisser derrière lui. Dans les couloirs, il croisa plusieurs gardes accourant, alertés par la déferlante d'énergie divine. Aucun n'osa l'arrêter. Il sortit finalement du château et reprit sa route vers le quartier des plaisirs, s'adressant mentalement à la déesse.
- Uriel ? Tu es là ?
- Tu sais très bien que je suis toujours connectée à toi. Pourquoi tu demandes encore, après tout ce temps ?
- Vieille habitude. Peux-tu envoyer un message au lieutenant des Chevaliers Sacrés stationnés dans le quartier religieux ? Dis-lui de mobiliser ses hommes et de m'apporter mon équipement. Nous allons régler cette affaire ce soir.
- Et les hommes du Gouverneur ?
- Nous ferons sans eux. Je n'ai pas envie d'avoir des boulets dans les pattes.
- Soit. Comme tu veux.
Kota se rendit donc devant le bâtiment d'où provenaient les rumeurs du trafic. Il se tenait au beau milieu de la rue centrale du Quartier des Plaisirs, artère vivante et suffocante même en pleine nuit. L'air y était saturé d'odeurs contradictoires : parfums sucrés et entêtants, encens bon marché, alcool fort, sueur rance et effluves chimiques de drogues brûlées à même des pipes grossières. Kota agita la main devant son nez avec un profond soupir de dégoût. Il pouvait comprendre que certains aient besoin de « décompresser », comme ils disaient... mais étaler cette déchéance en pleine rue, sous les yeux de tous, lui était inconcevable. De chaque côté de la chaussée, le spectacle était incessant. Des prostituées, drapées de soies colorées ou presque nues malgré le froid, faisaient leur publicité devant les maisons closes, voix mielleuses et sourires artificiels aux lèvres. Plus loin, des trafiquants hurlaient pour vendre leurs poudres, leurs pilules et leurs fioles aux couleurs douteuses. Entre deux enseignes clignotantes se succédaient salons de tatouage, tripots illégaux et étals proposant des marchandises plus suspectes les unes que les autres : talismans contrefaits, armes dissimulées, reliques d'origine inconnue. Kota savait qu'il ne pouvait pas tout contrôler. Et surtout, ce chaos mesuré n'allait pas à l'encontre de la politique impériale. Tant que les sujets restaient obéissants, productifs et prêts à se battre contre les Sedmirav, l'Empire fermait les yeux. Une vérité qu'il acceptait... sans jamais vraiment l'approuver. Il se glissa dans l'ombre d'une ruelle adjacente afin d'observer le bâtiment qui se dressait devant lui. Le Moby Dick. Une façade massive, illuminée par des lanternes rouges et bleutées, d'où s'échappaient rires, musique graveleuse et silhouettes titubantes. Un nom on ne peut plus révélateur pour une maison close de cette ampleur. Des clients entraient et sortaient sans discontinuer, certains déjà ivres, d'autres visiblement impatients. Dans son esprit, la voix d'Uriel se fit entendre.
- Si tu veux des informations, je pense qu'il faudrait que tu entres.
- Je sais. Et je sais aussi que ça t'amuserait de me voir dans un lieu pareil.
- Haha, tu m'étonnes. Le Saint de la Santé dans un bordel rempli de drogués... celle-là, je vais te la ressortir pendant très longtemps.
Kota grimaça intérieurement. N'ayant toujours aucune nouvelle des Chevaliers Sacrés, il se résigna. Il quitta son abri et traversa la rue avant de pousser la porte du Moby Dick. Grâce à ses renseignements, il connaissait déjà la disposition des lieux. Le bâtiment comptait quatre étages.
Au rez-de-chaussée se trouvait la taverne principale : un vaste espace enfumé, dominé par un long bar poisseux où les clients beuglaient pour obtenir à boire. Des serveuses allaient et venaient entre les tables, jonglant entre plateaux chargés, sourires forcés, pourboires gras et mains baladeuses qu'elles repoussaient, ou acceptaient, selon l'humeur et le montant proposé.
Au sous-sol, une salle plus feutrée permettait de consommer toutes sortes de substances « en toute tranquillité », à l'abri des regards... du moins en apparence. Le premier étage était réservé aux chambres, utilisées pour les « rendez-vous » avec les femmes de joie. Quant au dernier étage, il abritait la direction. L'accès en était surveillé par un véritable colosse posté dans l'escalier : un gorille de muscle et de cicatrices, clairement un ancien mercenaire reconverti, dont le regard seul suffisait à dissuader les curieux.
Uriel reprit, moqueuse :
- Alors ? On commence par quoi ? On leur botte tous le cul ou on joue les clients modèles ?
- Ni l'un ni l'autre. Pas tant que je ne suis pas certain que les Chevaliers Sacrés encerclent le bâtiment. Toujours aucune nouvelle ?
- Ils m'ont envoyé une prière. Ils sont en chemin, rien de plus.
Kota hocha imperceptiblement la tête. Selon certaines rumeurs persistantes, des Sedmirav auraient été aperçus ici. Une hypothèse qui aurait dû être impossible. Tous les Bastions étaient protégés par de puissantes bénédictions destinées à empêcher leur intrusion. Pour les contourner, il aurait fallu briser ces barrières... or elles avaient été posées par des hauts dignitaires de l'Église. Une tâche loin d'être simple. Pourtant, il sentait toujours la présence de la barrière. Elle était intacte. Deux possibilités s'offraient donc à lui : soit les rumeurs étaient infondées... soit les Sedmirav avaient trouvé un moyen de passer outre les protections divines. Et dans ce cas, le problème dépassait de très loin un simple trafic du Quartier des Plaisirs. Ne voulant pas paraître plus suspect qu'il ne l'était déjà, Kota décida de s'asseoir à une table et de consommer comme n'importe quel client. Il leva la main et fit signe à une serveuse de lui apporter une pinte de bière. Uriel réagit aussitôt dans son esprit :
- Fais attention à ne pas te retrouver ivre en service.
- Haha, très drôle... surtout quand on sait que je ne peux pas être ivre. L'un de mes nombreux avantages grâce à toi.
Il sentit la déesse rire doucement en lui. Au fil des années, leur relation avait évolué. Les formules cérémonieuses avaient disparu, remplacées par une complicité étrange, presque intime. Pourtant, Kota demeurait profondément respectueux : il restait un fervent croyant, conscient à chaque instant de la puissance qu'il hébergeait et de l'honneur que cela représentait. La serveuse déposa la pinte devant lui. Kota porta le verre à ses lèvres et fit mine de boire, se contentant d'humecter sa bouche, tandis que son regard scrutait méthodiquement la salle. C'est alors qu'il le vit. Une silhouette entièrement vêtue de noir venait d'entrer. Une cape sombre, une capuche tirée bas sur le visage. L'individu ne se mêla pas à la foule ; il se dirigea droit vers l'escalier menant au dernier étage. Il échangea quelques mots avec le colosse qui montait la garde. L'ancien mercenaire sembla d'abord réticent, presque agacé... jusqu'à ce que l'inconnu retrousse légèrement sa manche, un tatouage rouge vif apparut. À cet instant précis, le sang de Kota se mit à bouillir.
- Déesse... vous avez vu ça ?
- Impossible de le manquer. Ce salaud est l'un des leurs.
Aussi insensé que cela puisse paraître, tous les humains ne haïssaient pas les Sedmirav. Certains allaient jusqu'à les vénérer, les considérant comme des divinités supérieures. Ces fanatiques s'étaient regroupés sous le nom d'Adeptes Vampiriques, reconnaissables à leurs tatouages rouge sang gravés dans la chair. Les Adeptes n'étaient pas de simples fidèles. Ils étaient des serviteurs, parfois même des soldats. Beaucoup recevaient la morsure des Sedmirav, acte de domination absolue. À la première morsure, l'humain devenait soumis. À la première goutte de sang vampirique ingérée, ses capacités physiques étaient décuplées. Une hérésie vivante. Une abomination aux yeux de Kota. Ils avaient été l'une des raisons majeures de l'échec des Expéditions.
Kota serra les dents.
- Changement de plan. Envoie un message au lieutenant. Dis-lui d'accélérer. On commence sans lui.
- Enfin de l'action, j'adore !
Kota se leva calmement et se dirigea vers l'escalier. De près, le garde était encore plus impressionnant : plus de deux mètres de muscle dense, sans doute plus de cent vingt kilos. Des cicatrices anciennes striaient sa peau. Kota n'avait plus aucun doute : lui aussi était un Adepte. Et un danger sérieux pour les Chevaliers Sacrés encore en route. Le colosse grogna en le voyant approcher :
- Halte là. Tu montes pas à cet étage. Retourne boire en bas.
Kota continua d'avancer jusqu'à se tenir juste devant lui.
- Je t'ai dit de...
Le poing de Kota s'abattit sur son torse. L'impact fut monstrueux. Le corps du mercenaire fut projeté en arrière, traversa le mur du fond dans une pluie de pierres et de bois, et termina sa course dans la rue, plusieurs mètres plus loin. Sa phrase resta suspendue dans l'air. Étrangement, le bruit passa presque inaperçu, noyé dans la musique, les cris et l'ivresse générale.
- HAHA ! Magnifique envoi, mon Saint ! jubila Uriel.
Kota monta les marches et atteignit le dernier étage. Un seul bureau occupait l'espace. Il ouvrit la porte. Vide. Un bureau banal, presque décevant : une table, un siège, quelques piles de documents. Rien d'occulte. Rien d'incriminant. Kota fouilla rapidement les papiers : uniquement des registres financiers, des comptes, des pots-de-vin à peine dissimulés.
- Où est passé cet enfoiré... ?
Un cri retentit soudain depuis le rez-de-chaussée. Kota se précipita hors du bureau. En contrebas, la scène avait basculé dans l'horreur. Les clients fuyaient en hurlant vers la sortie. Au centre de la salle, l'homme à la capuche brandissait un couteau dégoulinant de sang. Un corps gisait à ses pieds, la gorge ouverte, une mare écarlate s'étendant sur le sol tandis que l'Adepte psalmodiait quelque chose, calme, presque extatique.
Kota n'entendait pas les mots... mais Uriel, elle, les entendait.
- Kota ! Stoppe son incantation, vite !
- Qu'est-ce qu'il fait ?!
- DÉPÊCHE-TOI !
Cela faisait très longtemps que Kota n'avait pas entendu la déesse paniquer ainsi alors il n'hésita pas et sauta du dernier étage. Son corps s'écrasa sur l'Adepte avec une violence écrasante. Les os cédèrent sous l'impact dans un craquement écœurant. L'homme hurla, cracha du sang, son couteau glissa sur le sol.
- Que fait un Adepte ici ?! Et qu'est-ce que tu faisais ?!
- Hahahahaha... trop tard... cher Inquisiteur...la mort est proche.
- Tu sais qui je suis ?! La seule mort qui t'attend, c'est moi. Parle !
Malgré la douleur, l'homme éclata d'un rire hystérique et hurla :
- Réjouissez-vous, pauvres mortels ! VOUS ALLEZ MOURIR DE LA MAIN DE MON SEIGNEUR !
- ATTENTION ! cria Uriel.
À cet instant, Kota sentit un pic d'énergie terrifiant surgir du sous-sol et une explosion titanesque engloutit le bâtiment. Les flammes jaillirent dans la nuit, déchirant le ciel du Quartier des Plaisirs.