Chapitre 2
Tout en fredonnant, je déambulais dans les ruelles les plus reculées, inspectant les bâtiments un à un. Après avoir innocemment questionné chaque personne croisée sur ma route, je me retrouvai devant l’enseigne d’un bar assez connu dans les bidonvilles. Le nom en était simple : Hellfire. Littéralement, le feu de l’Enfer.
Il fallait avouer que la situation avait son charme : je m’échappais de l’Enfer pour entrer dans un établissement qui en portait le nom. Ici, je n’étais qu’un adolescent de passage ; dès que je franchirais cette porte, je cesserais d’être le souverain pour devenir un simple résident. L’expérience méritait d’être tentée.
Derrière cette apparence de brasserie tout à fait charmante se cachait une immense organisation criminelle. On y achetait des informations, on y blanchissait de l’argent, on y commandait même la mort — et, pour qui y mettait le prix, on pouvait repartir avec une existence entière, acte de naissance et diplômes à la clé.
Comment une telle organisation parvenait-elle à satisfaire toutes ces demandes ? La réponse tenait en un mot : la corruption. Même les plus vertueux y sont sensibles, et beaucoup y avaient succombé. L’humanité préfère se chercher des excuses plutôt que d’assumer ses actes, ses pensées, le moindre de ses gestes. Il était tellement plus simple de tout imputer à une existence diabolique qui serait la cause de tout. C’était attendrissant, à sa manière.
Je décidai donc d’entrer, un immense sourire aux lèvres. Des frissons d’excitation me parcouraient ; je n’y pouvais rien. J’étais en quête d’amusement, et pour commencer, cette organisation ferait très bien l’affaire.
— Mais il fait frais, ici ! Une bière, s’il vous plaît ?
Je lançai cela en fredonnant, avant d’aller m’asseoir au comptoir et de considérer le serveur avec un brin de malice dans le regard.
Cela faisait bien cinq ans que je travaillais ici comme serveur. J’étais évidemment le point d’entrée vers les autres services que nous proposions. Les employés que nous recrutions n’avaient aucune connaissance de l’envers du décor — moins il y avait de gens au courant, mieux cela valait.
J’en ai vu passer, des cinglés, pendant ces cinq ans. Des petits voleurs, des criminels recherchés, des gens parfaitement ordinaires, et même quelques authentiques psychopathes. Mais ce que j’avais sous les yeux ce soir-là relevait d’une tout autre catégorie.
À le voir, je lui donnais entre seize et dix-huit ans. Plutôt petit, le corps frêle, un visage d’enfant. Ce qui me terrifia jusqu’au plus profond de mon être, ce fut le décalage entre sa tenue et son sourire enfantin, presque angélique. Il était proprement habillé, certes, mais trempé d’un sang à peine séché, au point que ses cheveux noirs en avaient pris une teinte rouge sombre.
Et cela se voyait : ce n’était pas le sien. Un blessé ne plaisante pas et ne donne pas l’impression de s’amuser.
— Eh, le gosse, on ne vend pas d’alcool aux mineurs. Si t’es pas content, tu dégages.
Nous devions garder une façade de légalité : ce bar dissimulait un empire criminel. La brasserie nous permettait de blanchir l’argent tiré des divers services que nous fournissions. Nous avions des contrats, aussi était-il courant que nos partenaires ou nos employés passent par la salle pour rejoindre leur secteur. On pouvait dire que l’endroit faisait office de quartier général.
— Oh, allons, c’est méchant ! Je suis bien plus âgé que j’en ai l’air. Et je viens surtout parce qu’il faut que je parle à votre patron. Pas celui qui tient ce bar, non : le vrai, celui qui est derrière tout cet empire, dit-il en levant simplement un doigt.
Je n’en revenais pas. Ce gamin sorti de nulle part connaissait l’envers du décor. Avait-il un contrat avec l’organisation ? De là à vouloir rencontrer le patron en personne, il y avait un monde. Même moi, gérant de la brasserie, je ne pouvais pas le voir quand bon me semblait. Ce n’était pas un gosse surgi de la rue qui allait se permettre une chose pareille. L’insolence avait ses limites.
— Désolé, gamin, mais ça ne ser—
— Ah, avant que tu refuses catégoriquement, je te demande seulement de transmettre un message : j’ai une proposition qui pourrait changer à jamais l’avenir de votre empire. Précise aussi que cela vient de L. M. Un petit gage de sympathie de ma part, ajouta-t-il en me coupant la parole.
Ces initiales-là, nous savions tous ce qu’elles signifiaient : l’un des secrets les mieux gardés du patron. La consigne était unique et sans appel — toute personne détenant des informations sur un certain Lorei Martins devait lui être amenée. Je ne connaissais pas cet homme ; on le disait proche du chef. Je préférais ne pas creuser, la curiosité étant souvent fatale dans ce milieu.
J’avais beau être abasourdi qu’un adolescent haut comme trois pommes puisse savoir quoi que ce soit sur ce fameux Lorei Martins, je ne pouvais pas ignorer les ordres. Je suis donc passé en arrière-boutique pour appeler le patron et lui exposer la situation.
— Bonjour, patron. Je vous appelle au sujet de votre consigne concernant Lorei Martins. J’ai devant moi un gamin de seize ou dix-huit ans, un peu dérangé, qui m’a sorti ces initiales et demande à vous rencontrer. Il prétend avoir une proposition susceptible de changer à jamais l’avenir de l’organisation. Que dois-je faire ?
Une voix me répondit à l’autre bout du fil. Grave, chargée d’une autorité qui ne se discutait pas. Quiconque l’entendait comprenait d’instinct qu’on n’avait pas intérêt à sous-estimer cet homme.
— Je vais le recevoir. Conduisez-le jusqu’à mon bureau. Je jugerai par moi-même de la valeur de ses informations.
— Bien, patron. Ce sera fait.
J’ai raccroché, puis je suis ressorti de l’arrière-boutique pour reprendre ma place devant le jeune homme, qui m’attendait patiemment. Le voir couvert d’un sang qui n’était pas le sien, dans un calme parfait et presque raffiné, me glaçait toujours autant. D’où pouvait bien sortir ce fou, pour se trouver si à l’aise dans une pareille situation ?
— Bien, gamin. Le patron accepte de vous recevoir. Je vous conduis à son bureau.
— Parfait ! En revanche, c’est méchant de m’appeler « gamin ». Je vous ai dit que j’étais plus âgé que j’en ai l’air !
J’ai ignoré ses divagations et l’ai mené directement devant la porte du bureau, en passant par l’arrière-boutique. Il me suivait en fredonnant, ce qui n’avait aucun sens : rencontrer le patron en face à face, c’est aussi risquer d’y rester.
L’homme s’entourait de plusieurs gardes armés jusqu’aux dents, dont certains étaient d’anciens militaires surentraînés. Et lui avançait comme s’il ne risquait rien. Non — pire : comme si c’était lui qui se trouvait en position de force. Comment un adolescent aussi frêle aurait-il pu inquiéter des soldats de ce calibre ?
Nous sommes bientôt arrivés devant la porte. J’ai jeté un coup d’œil à celui qui m’accompagnait.
— Voilà, gamin. Il ne te reste plus qu’à toquer. Un conseil d’ami : ne manque pas de respect au patron, sinon tu mourras. Ce serait dommage qu’un enfant, aussi dérangé soit-il, finisse tragiquement.
— Oh, que c’est gentil ! Mais ne t’inquiète pas : le danger, ici, c’est moi. Au contraire, s’ils avaient la moindre chance de me faire du mal, ce n’en serait que plus amusant, me répondit-il avec un grand sourire.
C’était un fou furieux, et il me faisait peur, je dois l’avouer. Il n’avait beau rien avoir d’impressionnant, mon instinct me hurlait de ne pas l’approcher. Comme si rester à ses côtés ne pouvait mener qu’à ma perte. La sensation était profondément dérangeante.
Il a toqué sous le regard acéré des gardes, qui le dévisageaient, prêts à frapper à la moindre alerte. Peu après, cette même voix grave est montée de l’autre côté du battant.
— Entrez.
J’ai préféré m’éclipser : je ne tenais pas à m’attirer d’ennuis supplémentaires. Je l’avais prévenu. S’il devait y passer, ce n’était plus mon problème.