Chapitre 1
J’étais en enfer. Oui, vous avez bien entendu : l’enfer, au sens le plus littéral du terme.
Mon rôle dans cet endroit ? Ni serviteur, ni âme damnée — on pouvait plutôt me considérer comme le gérant des lieux. On m’affublait de toutes sortes de noms depuis la nuit des temps, mais j’avais une nette préférence pour celui-ci : Lucifer. Les autres me faisaient passer pour un être détestable qui ne cherchait qu’à se venger d’un père absent, ou quelque sottise de ce genre.
Cela dit, je comprenais ces humains : ils cherchaient tous un moyen de justifier leurs mauvaises actions.
« Le Diable cherche à nous corrompre », « Le Diable veut envahir le Paradis, la demeure du Créateur, et pour ce faire il doit passer par la Terre » — autant d’inepties. La vengeance ? Une occupation d’un ennui mortel. Et puis me venger de mon frère, pourquoi faire ? Il faisait très bien son travail, et je n’avais aucune envie de m’en charger à sa place.
Je n’avais qu’un seul but dans l’existence : m’amuser. Avec quelques limites, évidemment — détruire le monde, par exemple. Si je détruisais le monde, cela contrarierait profondément mon frère et, surtout, cela me donnerait du travail. Chose que je détestais au plus haut point !
Ce jour-là, j’étais tranquillement assis sur le trône qui m’était réservé. De là, je contemplais un magnifique décor de flammes d’une blancheur éclatante. Contrairement aux flammes ordinaires, celles-ci ne s’éteignaient jamais et consumaient jusqu’aux âmes. Je pouvais bien sûr les souffler d’un seul geste : le souverain de l’Enfer qui serait faible, cela n’aurait aucun sens.
De nombreuses personnes se trouvaient en contrebas, certaines hurlant de douleur sous la torture incessante des démons. C’était là que toutes les âmes coupables des pires atrocités échouaient pour l’éternité. Les plus corrompues d’entre elles devenaient parfois des démons à leur tour, et passaient ainsi du côté des bourreaux. Tous m’évitaient. Dès que je posais les yeux sur eux, ils baissaient la tête et priaient Dieu de me faire regarder ailleurs. Des démons de la pire espèce implorant mon frère pour leur salut : l’ironie ne m’échappait pas.
Je regardai quelques secondes une âme se faire torturer. Un professeur qui aimait contraindre ses étudiantes à des rapports avec lui, et qui en avait tué une petite dizaine par-derrière. Un simple tueur en série, un amateur parmi tant d’autres. Quelques décennies plus tôt, je recevais en mon sein des tyrans, des criminels d’une tout autre envergure… mais plus les années passaient, plus les péchés perdaient en saveur.
C’est alors qu’un éclair de génie me traversa. Et si je devenais professeur ? Je pourrais ainsi observer tous ces pécheurs en devenir et m’amuser à ma guise. Le jeu n’aurait évidemment aucun intérêt si l’on connaissait ma véritable identité. Plus on tombait de haut, plus c’était divertissant.
J’étais beaucoup trop puissant pour que quiconque puisse rivaliser avec moi. Démon primordial ou humains armés de leur technologie nucléaire, rien ne pouvait réellement m’atteindre ; il fallait donc bien trouver de quoi me distraire.
Et à force de jouer, j’avais fini par le découvrir : l’espoir. Plus on faisait espérer quelqu’un, plus il se sentait fort — et c’était à cet instant précis que le lui retirer devenait délicieux. Quand ils découvraient avec stupeur que tout reposait sur des prémisses fausses, le désespoir qui s’ensuivait n’en était que plus savoureux.
Je me levai donc de mon trône, m’étirai tranquillement, et disparus.
Je venais de me téléporter sur Terre, et ma première mission consistait à me créer une identité. Il était tout de même plus simple de devenir professeur quand on en possédait une, et je ne pouvais décemment pas annoncer que j’étais le Diable. Soit on me prendrait pour un fou, soit on chercherait à fuir… Dans les deux cas, ce serait ennuyeux. Encore que passer pour un fou aurait eu son charme.
Il existait chez les humains des gens dont le métier était précisément ce que je cherchais : fabriquer des identités. Je décidai donc d’arpenter les bidonvilles de Chicago en quête de mon faussaire. Mais avant toute chose, il me faudrait me faire respecter : les humains avaient une fâcheuse tendance à juger sur l’apparence, et la mienne était celle d’un adolescent frêle. Dans un endroit pareil, j’avais tout de la proie facile.
— Eh, toi, le gosse. T’as pas l’air du coin. File-moi ton blé avant que je te fasse la peau.
L’homme qui m’interpellait avait sans doute la trentaine, à peine vêtu, avec un visage qui criait « je suis un criminel, arrêtez-moi ». Je ne pus m’empêcher de rire, ce qui l’agaça considérablement.
— T’as un grain ou quoi, ma parole ?! Tu oses te foutre de moi ?! Tu vas v—
— Oh, ne t’embête pas à finir. J’aurais bien aimé m’amuser un peu avec toi, mais disons que quelque chose de plus distrayant m’attend. Ne t’inquiète pas, je t’envoie directement dans mon royaume. Tu devrais t’y plaire.
Je lui coupai la parole en claquant des doigts.
Ma vie était complètement foutue. Né d’un père alcoolique et d’une mère absente, j’ai essayé de survivre. Je n’ai jamais été particulièrement intelligent, mais j’avais la chance d’être plutôt costaud.
À un moment, j’ai cru pouvoir me démarquer par la force… puis j’ai compris que je n’avais rien d’exceptionnel. Alors, qu’ai-je fait ? J’ai choisi de vivre en reclus, d’intimider les faibles et de les extorquer.
Je n’étais pas un saint, mais je n’avais pas d’autre choix. Aussi, quand j’ai vu cet adolescent déambuler dans une ruelle des bidonvilles, je me suis dit que c’était ma chance : un gamin frêle, plutôt bien habillé. Clairement un de ces fils à papa assis sur une fortune colossale — sa démarche le trahissait, pleine d’assurance, comme si le monde lui appartenait.
Mais je ne m’attendais pas à tomber sur un fou. Dans ce genre de situation, abordé et menacé par un adulte visiblement plus costaud que lui, il n’a montré aucune peur. Au contraire, il a ri, comme si je venais de lui raconter une bonne blague. Et alors que je commençais à m’énerver, il m’a coupé la parole avec une histoire d’amusement, de royaume, et d’autres choses encore auxquelles je ne comprenais rien. Il devait sortir d’un asile ; je ne voyais pas d’autre explication.
Alors, au claquement de ses doigts, au moment même où je m’apprêtais à lui coller mon poing dans la figure pour le ramener à la raison, j’ai senti quelque chose d’étrange. Je voyais le monde à l’envers… non, en fait, je voyais mon corps. Sans sa tête.
La mort.
Je venais de mourir de la main d’un gosse de riche qui n’avait fait que claquer des doigts. Une chose était sûre : ce n’était pas un humain. Mais que pouvait-il bien être ?
Devant cette scène, je n’ai ressenti qu’une chose : un immense… un profond regret pour la vie que j’avais menée. Jusque-là, je n’avais fait que me reposer sur des excuses — mes parents, mon manque de talent, ma carrure. Mais j’aurais pu faire de meilleurs choix. Ne pas m’en prendre à ceux qui étaient plus faibles que moi. Me servir de ma force pour aider au lieu de prendre. Je n’aurais jamais dû extorquer qui que ce soit, et le monde venait de me le faire comprendre.
Puis il s’est effacé sous mes yeux, petit à petit, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.
Je me suis réveillé dans un endroit étrange : une plaine déserte au sol craquelé, couverte de flammes d’une blancheur aveuglante qui semblaient tout brûler sur leur passage. Des cris retentissaient de toutes parts. Des cris de douleur existentielle, des cris effroyables qui me donnaient la chair de poule. Tout cela était horrifiant. Je n’en pouvais plus ; je ne souhaitais qu’une chose, partir d’ici. Puis, comme si le monde avait répondu à mes prières, une voix a retenti face à moi.
— Ké-ké, bienvenue en enfer, le nouveau. Je vais me faire un plaisir de te faire vivre cette éternité de souffrance.
L’être qui me parlait affichait un grand sourire sadique. Une peau rouge, des cornes… exactement la représentation qu’on se faisait d’un démon. Je tremblais de peur — rien de plus normal, j’étais terrifié. J’ai jeté un coup d’œil vers le haut, où lévitait, bien au-dessus du ciel rouge, un trône vide.
J’ai compris alors avec stupeur que j’étais bel et bien en enfer. Et que le Diable, lui, était sur Terre. Je n’avais jamais été croyant, mais force était de constater que la religion avait raison : l’enfer existait. Et le paradis devait exister aussi.
C’était donc ça, la réponse à toutes mes actions. La souffrance éternelle. Cela m’a détruit au plus profond de moi-même ; le peu d’espoir qu’il me restait m’a été arraché, et j’ai connu le véritable désespoir.