Chapitre 8
Quatre heures s’étaient écoulées depuis que Zac s’était réveillé après avoir été blessé. Même après avoir marché pendant des heures, ses blessures ne faisaient que pulser sourdement, et il fut une fois de plus stupéfait par l’efficacité de sa constitution. Si son Endurance et sa Vitalité atteignaient cent, pourrait-il faire repousser ses membres ?
Il avait passé les dernières heures à observer discrètement les environs, cherchant une solution au fait qu’il était coincé dans les bois. Il avait fait quelques découvertes durant ce temps, certaines plus bouleversantes que d’autres.
La première chose que Zac avait faite après avoir compris les bases du Système avait été de retourner sur les lieux du combat pour récupérer sa hache.
À son arrivée près du rocher, le monstre s’y trouvait toujours et, entre-temps, une odeur putride avait commencé à se dégager de la carcasse. Le Système ne ferait donc pas disparaître les corps comme dans un jeu. Ce qui était mort le restait. Après avoir inspecté le cadavre, et même l’avoir un peu déplacé pour regarder dessous, il constata qu’il n’avait pas non plus laissé tomber d’objets, comme de l’or ou de l’équipement.
Il ne savait toujours pas si c’était simplement la faute à pas de chance ou si le Système n’était pas aussi pratique et ne distribuait tout bonnement pas les objets de cette manière. Peut-être faudrait-il se contenter de ce qui existait déjà, ou bien y avait-il des coffres disséminés à travers le monde.
À en juger par l’odeur et l’apparence de la bête de son vivant, sa viande ne serait pas comestible, même fraîche. La hache reposait à côté du corps, le manche et la tête couverts de sang séché. Heureusement, elle n’avait pas encore été corrodée ni rouillée et, après un bon nettoyage, elle était presque comme neuve, quoique légèrement émoussée.
Il fit sa découverte suivante sur le chemin du retour au camp. Puisque le monde s’était en quelque sorte transformé en jeu, il s’était dit qu’il existait peut-être un système d’équipement. Mais comme le Système ne réagissait pas lorsqu’il prononçait des mots comme « équiper », « équipement » ou « inspecter », il en déduisit qu’il n’y en avait probablement pas. Une hache n’était qu’une hache. Peut-être trouverait-il de l’équipement magique plus tard, mais pour l’instant, il n’avait aucun moyen de le distinguer. Il avait toutefois l’impression d’avoir raté quelque chose, car l’une de ses quêtes devait lui rapporter ce qu’on appelait de « l’équipement de rang E », quoi que ce fût.
Pourtant, il n’était pas plus près d’accomplir cette quête qu’auparavant. Une chose à la fois.
Sa découverte suivante fut que la volonté et la détermination ne faisaient pas de vous un mécanicien. Après avoir soulevé le capot de la voiture, il avait fixé le moteur d’un regard vide pendant quelques minutes, espérant qu’une solution évidente et facile se présenterait. Mais il dut simplement se rendre à l’évidence : il ne pourrait pas reprendre la route, du moins pas avec cette voiture. La batterie était bel et bien morte.
Mais les découvertes les plus inquiétantes vinrent ensuite. Comme abandonner la voiture semblait être la seule option, Zac s’était mis à explorer la route du retour pour voir s’il était possible de l’emprunter ou si elle grouillait de monstres.
Il avança furtivement le long de la route qu’ils avaient suivie, en restant près des arbres et des buissons, sa hache prête et les sens aux aguets, attentif au moindre signe de danger. À ce rythme, le trajet du retour lui prendrait probablement une semaine, et l’idée de dormir à la belle étoile ne l’enchantait guère.
Mais avant d’avoir parcouru plus d’un kilomètre, la route s’interrompit brusquement et la forêt dense céda la place à une falaise d’environ cinq mètres de haut. La route, bon sang, tout le terrain avait tout simplement disparu.
À la place, il découvrit une vue panoramique sur l’océan. Du moins le pensait-il, car aucune terre n’était visible à l’horizon, et il avait encore trop mal pour descendre et vérifier s’il s’agissait d’eau douce ou d’eau salée. Il supposa toutefois que c’était de l’eau salée, à en juger par l’odeur de l’air. Dans tous les cas, c’était ahurissant : le campement se trouvait à des centaines de kilomètres de toute étendue d’eau de cette taille.
Enfin, il se rappela certaines paroles du Système au début, qu’il avait complètement ignorées dans sa panique. Celui-ci avait dit avoir fusionné la planète avec d’autres et avoir, d’une manière ou d’une autre, tout randomisé. À quel point le Système était-il puissant, au juste, pour prendre plusieurs planètes dans l’espace et les mélanger sans qu’il s’en aperçoive ?
Cette pensée était presque plus terrifiante que la menace immédiate des démons.
Il comprit aussi qu’il devrait probablement renoncer à la plupart de ses projets de rentrer chez lui et de retrouver sa famille. Si le Système pouvait faire apparaître un océan au milieu du pays, sa famille pouvait se trouver de l’autre côté de la planète, à sa connaissance.
Ce qui le ramena au présent. Zac regagna le camp d’un pas traînant et muet, cette fois bien moins vigilant qu’avant. Malgré tout, il semblait qu’il n’y avait, du moins pour le moment, aucune menace dans les environs immédiats.
Il était maintenant assis sur une des chaises de camping, ne sachant que faire. Épuisé physiquement et moralement par cette journée, il avait en grande partie perdu le sens du but qui l’avait animé jusque-là. Il avait toujours hâte de retrouver sa famille et ses amis, mais il ne savait même plus par où commencer à les chercher. Étaient-ils seulement encore ensemble après les téléportations et le remaniement du monde ?
À sa connaissance, il se trouvait peut-être en fait sur une île, et non près d’une vaste étendue d’eau. Il serait alors bel et bien coincé dans une sorte de cauchemar de naufragé. Au moins avait-il un camping-car, ce qui était une chance, car il n’avait aucune idée de la façon de construire un abri convenable. Il regrettait toutefois de l’avoir sali de sang, mais après coup, on est toujours plus malin.
Il savait qu’il lui faudrait sans doute longtemps avant de retrouver quelqu’un qu’il connaissait et qu’il devait d’abord se concentrer sur sa survie dans cette forêt de démons. Il avait déjà renoncé à tenter de nager en direction de la ville la plus proche d’avant l’apocalypse : il ignorait quelle était l’étendue de cette masse d’eau et, plus important encore, ce qui rôdait dans ses profondeurs. S’il y avait des chiens démons dans la forêt, pourquoi pas des requins démons dans l’eau ? Très peu pour lui. Il devait faire un peu confiance au Système : celui-ci n’était pas complètement cinglé et avait prévu quelques garde-fous dans les zones tutoriels, qui protégeraient sa famille.
Il ouvrit de nouveau sa page de statut et sa page de quêtes pour voir s’il n’y avait pas quelque chose qu’il avait manqué plus tôt et qui pourrait l’aider dans sa situation actuelle. Au bout d’un moment, il tira un indice de ses quêtes.
Maître des Incursions (Unique) : fermer ou conquérir une incursion et protéger la base des habitants d’autres alignements pendant 3 mois. Récompense : 5 cristaux de Nexus de rang E, avant-poste amélioré en ville, statut amélioré au rang de Seigneur. (0/3)
Deux de ses quêtes faisaient référence à une sorte de construction de base, et cela semblait important, presque comme la quête principale de la région.
« Avant-poste », dit Zac, espérant qu’une invite quelconque lui indiquerait la marche à suivre.
[Conditions remplies pour créer un avant-poste d’incursion. Créer maintenant ?]
Cette fois, il n’entendit aucune voix robotique : seule une invite apparut, qui ressemblait toujours à une vieille fenêtre de jeu de rôle.
Il existait donc une fonction de ce genre. Une fois de plus, une pointe de rage s’embrasa contre le Système, incapable chronique d’expliquer correctement ce qui était possible. Combien d’autres choses ignorait-il parce que le Système ne l’avait pas téléporté dans un village tutoriel ?
Zac ne répondit pas tout de suite à l’invite, qu’il laissa flotter devant lui. Il ne savait pas si c’était le bon choix. La création d’un avant-poste était-elle une action irréversible ? L’enchaînerait-elle encore davantage à cet endroit ? Cela ferait-il du bruit et attirerait-il des bêtes curieuses ?
D’un autre côté, il n’était pas sûr d’avoir beaucoup le choix. Soit il créait un avant-poste en espérant que cela l’aiderait d’une façon ou d’une autre, soit il partait dans les bois pour gagner des niveaux en tuant des démons, en espérant devenir assez fort pour partir avant de se faire tuer. Vu l’état lamentable dans lequel il se trouvait après une seule rencontre, ça ne lui semblait pas être une option. Et s’il tombait sur une meute de chiens démons plutôt que sur un charognard solitaire ?
Les dents serrées, il décida qu’il n’avait qu’à suivre le mouvement, cette fois, et répondit d’un ton ferme : « Oui. »
Il se leva, les yeux rivés sur les environs, en attendant qu’il se passe quelque chose. Peut-être qu’une ville médiévale surgirait autour de lui ? À défaut, quelques fortifications rudimentaires ? Il s’accroupit, sa hache prête, prêt à fuir à la moindre alerte. Mais la seule chose qui l’accueillit fut la vision d’une forêt luxuriante et le chant des oiseaux et des insectes.
Perplexe, Zac soupira et s’apprêtait à essayer différentes commandes pour créer son avant-poste quand une voix retentit soudain derrière lui.
« Qu’est-ce que tu fais ? »