Chapitre 1 400
Les beaux jours étaient terminés.
Le domaine des cinq éléments vacilla, tandis que la marée de chair se rapprochait. Au moins une centaine de Rois des bêtes avaient été attirés par la source spirituelle apparue juste au pied de la base, sans compter les innombrables descendants. Le bassin était si rempli qu’une couche de bêtes piétinées en était devenue la nouvelle surface.
En temps normal, une telle scène n’aurait pas fait ciller Carl. Il ne savait pas si « fiable » était le mot qu’il aurait employé pour Iz Tayn, mais, en général, plus il y avait de bêtes, plus le bûcher qu’elle allumait était grand. Cette fois, Carl devait affronter seul la marée de bêtes. Et ça se passait plutôt mal. Il n’y avait aucune armée derrière laquelle se cacher, et les flèches qu’il avait tirées l’avaient déjà désigné comme cible à abattre dès l’effondrement de la barrière élémentaire.
« On dirait que je n’ai pas le choix », dit Carl entre ses dents serrées en sortant un jeu de flèches en or spirituel.
Chacune était couverte de runes qui, bien que grossières, correspondaient parfaitement aux circuits de sa classe. Il n’avait réussi à en fabriquer que vingt-six durant leurs brèves périodes de repos. Ce n’était pas beaucoup, surtout que [Soleils empyréens de Yi] en exigeait au moins huit pour être activé. La dépense n’était pas aussi préoccupante que le contrecoup.
Carl prit une profonde inspiration pour se calmer et planta les flèches devant lui, bien alignées. Leurs fûts se mirent à vibrer tandis qu’il puisait dans les flammes de sa voie, et les cris lointains des corbeaux divins résonnèrent dans son esprit. Pendant une minute, tout resta immobile. Puis Carl ne fit plus qu’un avec le soleil.
Il encocha et décocha ses flèches selon une cadence mystérieuse qu’il ne comprenait toujours pas pleinement, mais son Dao terrestre le guidait dans ses gestes. Les flèches décochées se changèrent en traînées de flammes brûlantes, entourées de plumes rouge doré faites de feu pur. Carl ne visa aucune bête en particulier, mais le ciel au-dessus de la marée.
Les flèches d’énergie qu’il utilisait d’ordinaire pouvaient parcourir une douzaine de kilomètres avant de s’essouffler. Ces flèches physiques auraient dû aller encore plus loin, mais elles explosèrent en conflagrations intenses peu après avoir franchi la barrière. Les bêtes levèrent les yeux, perplexes, puis reprirent leur assaut contre la barrière des cinq éléments.
Carl n’avait pas le temps de s’inquiéter de leur réaction. Il n’en était qu’à sa troisième flèche, et de la fumée lui sortait déjà des narines. Des flammes terrifiantes lui dévoraient les organes, et chaque flèche supplémentaire aggravait le supplice. À la cinquième, la douleur était si écrasante qu’il ne parvenait plus à penser clairement. À la septième, son être tout entier était consumé par les flammes.
Son Noyau cosmique vidé trembla de faim, et Carl jeta un regard à la source spirituelle comme s’il mourait de soif. Peut-être juste une… Il secoua la tête et se concentra sur l’essentiel. Les flammes dans son corps s’étaient rassemblées en huit soleils miniatures, en suspension autour de son cœur. La même scène se reproduisait sur le champ de bataille.
Les explosions instables ne l’étaient plus. Elles s’étaient changées en véritables soleils, chargés de toute la cultivation de Carl et de la puissance insufflée dans les flèches au fil des mois. Des dizaines de corbeaux à trois pattes gravitaient autour de chacun d’eux, dégageant une chaleur encore plus intense que celle des soleils. Quand les bêtes comprirent qu’un problème se posait, il était déjà trop tard.
Les corbeaux plongèrent vers le sol avec une ardeur suicidaire, et leur forme se déforma à mesure qu’ils accéléraient. Lorsqu’ils s’écrasèrent sur les bêtes en contrebas, ils ressemblaient surtout à des flèches de feu. Des explosions assourdissantes secouèrent la vallée, réduisant des milliers de bêtes en cendres. Les flèches ne s’éteignirent pas après avoir déchiré leurs cibles.
Les flammes s’accrochèrent aux fourrures et aux peaux, puis grandirent et se propagèrent hors du contrôle de Carl. Même l’environnement jouait en sa faveur. Une énorme veine spirituelle affiliée au feu se cachait sous le bassin. L’apparition soudaine de la source spirituelle des cinq éléments avait déséquilibré les flux d’énergie ambiante, mais les flammes ne manquaient toujours pas de combustible.
De nouveaux corbeaux jaillirent des soleils dès que la première génération eut péri. C’était Carl qui contrôlait le processus par l’intermédiaire des soleils miniatures dans sa poitrine. Il y avait assez de combustible pour deux autres volées, mais Carl savait qu’il n’en avait pas le temps. Une douzaine de Rois des bêtes avaient péri sous la première salve, et tout autant s’employaient à éteindre les flammes qui les dévoraient. Il en restait donc largement assez pour continuer, et ils n’allaient pas laisser Carl transformer tout le bassin en fournaise sans réagir.
Mieux valait faire exploser ce qu’il en restait pour attaquer plutôt que de voir les soleils se faire déchiqueter. Bien sûr, il y avait une deuxième option, qui aurait peut-être suffi à faire reculer la marée. Le cœur en guise de bois, l’âme en guise de flèche : un art sacrificiel qui transformait son pratiquant en neuvième soleil pour tenter d’anéantir les deux camps. Même le Roi des bêtes de rang D supérieur qui dominait l’arrière-garde aurait dû se méfier de cette déflagration.
Non que Carl ait jamais eu l’intention d’utiliser cette technique, sauf pour protéger sa femme et sa fille. Ce n’était pas un fou qui vivait pour le champ de bataille et glorifiait l’idée de mourir en martyr. Carl écrasa mentalement les soleils, qui se transformèrent en feux d’artifice infernaux, retombant en pluie sur la marée agonisante.
Ces traînées étaient moins puissantes que les corbeaux-flèches, mais elles se comptaient par milliers et par milliers. Les flammes fusionnèrent avec l’environnement et devinrent un véritable brasier. Carl eut un sourire amer devant le spectacle. Quel dommage. Il aurait pu en tirer une sacrée quantité d’énergie meurtrière. Il se remit péniblement debout et, titubant vers la source spirituelle, s’enfourna quelques pilules de guérison dans la bouche.
Carl savait qu’il n’était pas une armée à lui tout seul, contrairement à l’empereur Atwood. Il restait au moins soixante-dix Rois des bêtes, et ceux qui étaient tombés étaient pour la plupart les plus faibles. Cependant, les flammes portaient une trace de l’aura véritable du corbeau à trois pattes — grâce à Iz, bien sûr —, et la plupart des bêtes y réfléchiraient à deux fois avant de s’en approcher.
Les attaques contre la barrière avaient cessé, et celle-ci récupérait déjà une partie de l’énergie perdue. Quand les bêtes à l’extérieur comprendraient la supercherie, la barrière serait encore plus solide. Carl estima que son petit tour lui avait acheté au moins vingt minutes de tranquillité.
Des remous spirituels d’une densité extraordinaire, mais mêlés, s’élevaient des eaux cristallines. Carl n’y comprenait rien. Il aurait cru qu’une source apparaissant dans son jardin était une bénédiction. Sa nature s’accordait même, dans une certaine mesure, avec les défenses des cinq éléments qui protégeaient la base frontalière. Le problème était lié à cette fichue route.
L’Atelier impérial avait jugé que ce tronçon nécessitait un nœud affilié au feu, stabilisé par les cinq éléments, et que l’émergence naturelle de ces derniers déstabiliserait le réseau routier. Iz et lui avaient donc été chargés de régler le problème pendant que les défenseurs tenaient à distance les bêtes assoiffées. Voilà ce qu’il restait de leur plan.
Carl fit sa part en plongeant toute sa tête dans l’étang et en avalant goulûment des gorgées d’eau de source. Celle-ci apaisa temporairement la douleur dans ses circuits et lui rendit son énergie perdue plus vite que n’importe quel Cristal cosmique. Comme la source était apparue juste au-dessus de la Route impériale, elle était également dépourvue de la plupart des impuretés dégoûtantes qui imprégnaient l’Étendue impériale occidentale.
Comme il aurait aimé avoir le goût du chef pour l’ingestion ! Zachary Atwood pouvait engloutir la moitié d’une montagne alors qu’il n’était encore qu’un cultivateur de rang E. Cette petite source n’était rien pour lui. Il aurait pu l’avaler d’un trait et priver la marée de bêtes de toute raison de rester. Carl ne parvint à entamer que très légèrement la source avant d’être rempli à en éclater. Il rots, puis se tapota le ventre rebondi en s’asseyant sur la rive ; son manque d’énergie immédiat était en partie résolu.
Et maintenant ?
Carl jeta un regard à la base en flammes. Des signes indiquaient qu’un combat acharné s’y poursuivait. S’il avait couru jusqu’à la ligne de front, c’était autant pour échapper aux flammes d’Iz que pour retenir la marée. La jeune femme était soudain devenue folle et s’était retournée contre ceux qu’ils avaient été envoyés aider. À présent, la puanteur de la chair brûlée qui s’échappait de la forteresse était encore plus forte que celle qui venait de l’extérieur de la barrière.
Certains dégâts étaient irréparables. Qu’est-ce qu’il était censé raconter à leur retour à la Cour de Farsee ?
« C’est ma faute, à croire que les courses de l’Empereur se passeraient sans accroc », marmonna Carl.
Avec Iz Tayn pour leur ouvrir la voie, ils avaient réussi à explorer trois Domaines de mémoire en chemin, puis deux autres après avoir atteint la région intérieure. Les résultats parlaient d’eux-mêmes. Iz avait érigé un halo fondé sur ses flammes, et depuis leur entrée réussie à la Cour de Farsee, ils s’efforçaient d’en faire apparaître un deuxième.
La Cour de Farsee était liée à trois Pics du Dao : les Éléments, la Nature et l’Ordre. Elle était chargée de dompter les régions sauvages et de soumettre les éléments pour construire la formation ahurissante qui s’étendait à travers le continent. Les autres cours avaient contribué de diverses façons, mais c’était la Cour de Farsee qui imposait l’Ordre à l’Étendue impériale occidentale — l’ordre à la sauce impériale, du moins.
Une tâche aussi monumentale ne pouvait jamais avoir trop de bras, et ils avaient été mis au travail dès leur arrivée à la cour. Les Porteurs de sceau avaient été envoyés par la Porte terrestre — essentiellement une porte dérobée capable de téléporter l’Atelier impérial n’importe où sur la route — dans des zones problématiques choisies au hasard, aux quatre coins du continent, pour régler tout ce qui empêchait la route de fonctionner correctement.
Dans ce cas, c’était l’apparition de la source qui perturbait les flux d’énergie de la région. Les deux missions précédentes étaient différentes : l’une concernait un Maître des réseaux incompétent, l’autre le vol de ressources cruciales. Carl s’était attaqué à chacune avec enthousiasme, persuadé que chaque problème résolu le rapprochait du véritable siège du pouvoir de la Cour de Farsee. C’était là qu’il pourrait faire avancer les projets de l’empereur Atwood.
Carl avait cru qu’Iz partageait ses objectifs. S’était-il bercé d’illusions ?
Jusqu’à aujourd’hui, Iz ne lui avait jamais donné de raison de penser que leurs buts étaient incompatibles, et voyager avec une cuillère en or dans la bouche avait indéniablement ses avantages. Les poches de Carl débordaient de trésors naturels qui n’intéressaient pas la jeune femme. [Soleils empyréens de Yi] était aussi un cadeau qu’elle lui avait fait en retour de l’aide qu’il lui apportait depuis quelque temps, et la puissance qui donnait leur force aux flèches provenait de son propre sang.
Iz Tayn ne s’intéressait pas aux trésors abandonnés dans les souvenirs, et ne semblait pas non plus très curieuse de comprendre le sens des fils du destin qu’ils croisaient. Elle paraissait surtout vouloir mettre le feu à tout ce qui l’entourait et débiter des inepties sur le destin. Elle avait le visage d’un ange, mais l’esprit de ces diablotins pyromanes de chez lui.
La façon dont elle fonçait à travers les épreuves comme une météorite faisait paraître mesurés les empereurs fous de la Terre. Carl avait mené toutes les enquêtes, et il avait réglé tous les problèmes sociaux après qu’Iz eut failli mettre à l’épreuve le destin d’un groupe d’ingénieurs de l’Atelier impérial. Il aurait dû comprendre alors que le désastre n’était qu’une question de temps.
Tuer les employés de l’Atelier impérial était absolument interdit, et le seul moyen de rentrer passait par la Porte terrestre, au milieu de la forteresse en flammes. S’ils sortaient par la frontière du domaine, ils réapparaîtraient quelque part au hasard sur le continent, réduisant à néant des mois de voyage d’un seul coup.
Carl essaya de comprendre la situation tandis que les flammes à l’extérieur commençaient à faiblir. Iz Tayn était folle, mais pas complètement folle. Il devait y avoir autre chose. Mais il était impossible qu’elle ait découvert des traîtres parmi les habitants. Ils avaient à peine eu le temps de sortir de la Porte terrestre qu’elle s’était mise à lancer des boules de feu dans tous les sens.
Était-ce une manœuvre pour approcher le Clan de Pomul ?
L’Atelier impérial contrôlait la Cour de Farsee, mais il n’était pas seul à l’origine de la Route impériale. Le Clan de Pomul était une race ancienne que l’on croyait éteinte bien avant l’époque de l’Empire Sans-Limites. Iz ne connaissait son existence que parce que ses ruines se dressaient encore aujourd’hui. Les cultivateurs en quête de trésors datant des débuts de l’Ère en faisaient une cible de choix.
Le grand empire de Pomul avait été réduit à un petit clan, mais ses membres possédaient une compréhension extraordinaire de l’Ordre. L’Atelier impérial avait retrouvé les survivants dans un recoin de l’univers et les avait enrôlés de force pour les aider à concevoir la route. Même si la coopération paraissait harmonieuse en surface, les deux camps entretenaient clairement certaines tensions.
Iz Tayn avait aussi eu une réunion privée avec les membres de la race à quatre bras quelques jours plus tôt.
« Rester assis ici ne changera rien », marmonna Carl avant de se mettre, à contrecœur, en route vers le fort.
Le tumulte avait enfin cessé, et Carl trouva Iz au milieu de la place principale. Un cadavre carbonisé au point d’être méconnaissable gisait devant elle. L’homme avait été réduit au charbon, et Carl n’aurait pas su qu’il s’agissait du capitaine de la milice sans le gros maillet qu’il tenait à la main.
« Euh, tout va bien, ici ? » demanda Carl en jetant un coup d’œil au cadavre.
« Maintenant, oui », répondit Iz en libérant une nouvelle vague de flammes.
« Euh, tu ne crois pas que c’est un peu comme frapper un mort… » Carl s’interrompit, stupéfait, quand les flammes dévorèrent la peau calcinée, révélant un éclat doré en dessous. « Mais qu’est-ce que… Ces chauves sont partout ! »
Sous la couche de peau calcinée se trouvait un moine bouddhiste. Il ne s’agissait clairement pas d’un homme qui avait simplement perdu ses cheveux dans la bataille. Six petites marques lui barraient le front, et il dégageait l’aura indéniable du Karma. Carl n’oublierait jamais ce qu’il avait ressenti après avoir été exposé à ce moine de rang B complètement dingue, devant le Cimetière impérial.
Heureusement, ce moine ne semblait pas plus puissant que le capitaine de rang C inférieur qu’Iz avait maîtrisé. En fait, il n’en avait plus que pour quelques instants, et sa peau intacte ne parvenait pas à cacher les ravages qui le rongeaient de l’intérieur. Il avait probablement vu son Monde intérieur tout entier réduit en cendres et ne tenait plus que par la seule force de sa volonté.
« Bienfaitrice, faut-il vraiment nous priver de tout espoir ? » soupira le moine en levant les yeux vers Iz. « Je sens que vous portez déjà un lourd péché. Vos actes ne feront qu’entacher davantage votre Karma. Il n’est pas encore trop tard pour renoncer à cette mer de regrets. »
Pour toute réponse, Iz déclencha une dernière vague qui réduisit le moine agonisant en cendres.
« Bon sang, ces chauves sont vraiment partout. C’était un preneur d’épreuves ? » demanda Carl.
« Non. » Iz secoua la tête. « Cet homme devait être un infiltré. Il avait implanté des graines de Dharma dans les autres membres de la base. En quelques décennies, ce fort était devenu un bastion de la Foi bouddhique. »
« Tu aurais pu me le dire et m’épargner cette crise cardiaque », marmonna Carl. « Pendant un moment, j’ai cru que tu avais perdu la tête. »
« Ils avaient préparé notre arrivée. Nos Cœurs du Dao ont été pris pour cible dès que nous sommes sortis de la Porte terrestre. J’ai dû libérer mes flammes pour affirmer ma voie », dit Iz en lui lançant un regard étrange. « Tu n’as rien remarqué ? »
« Hein ? » Carl repassa la scène dans sa tête. « Pour une raison ou une autre, ma maison m’a manqué dès notre arrivée. Tu crois que c’est lié ? »
« Le pouvoir de la foi », répondit Iz en secouant légèrement la tête.
« Alors, les moines étaient déjà de sacrés empêcheurs de tourner en rond à l’époque », dit Carl. « Je ne m’attendais pas à les voir saboter des routes, par contre. »
« Ce n’était pas leur œuvre », précisa Iz. « La source spirituelle ne faisait pas partie de leur plan. On voit qu’ils ont essayé de la contenir. Quand ils ont échoué, ils ont compris que la Cour de Farsee enverrait quelqu’un enquêter. »
« Alors, qu’est-ce qu’ils faisaient ici ? » demanda Carl.
Iz prit un instant pour rassembler ses pensées avant de répondre.
« Le cosmos est limité : en ressources, en espace, et même en idées. Pour faire progresser sa cultivation, il faut trancher le destin de ceux qui se dressent sur son chemin. De même, pour qu’une vérité existe, une autre réalité doit vaciller. »
« La vérité, c’est la vérité, non ? » dit Carl, perplexe, sans bien comprendre où elle voulait en venir.
« La vérité est malléable, et le pouvoir d’en imposer l’interprétation est au cœur des grandes luttes qui font rage dans le Multivers », dit Iz en baissant les yeux vers le cadavre. « La Sangha bouddhique a presque achevé les Six Voies de la Réincarnation. À partir de là, la Roue du Samsara deviendra la vérité, et la réincarnation obéira aux règles de la doctrine bouddhique. »
« Et quel rapport avec ces moines déguisés en gardes-frontières ? »
« Tu devrais avoir compris à présent quel est le but ultime de l’Empire Sans-Limites », dit Iz.
« Bien sûr, ils veulent ressusciter. »
« D’une certaine manière », acquiesça Iz. « Tu ne trouves pas suspect que nous ayons découvert les indices aussi facilement en chemin ? »
Carl fronça les sourcils. Maintenant qu’elle le disait, tout ça paraissait un peu trop commode. Il avait attribué le mérite à sa compagne de voyage, qui avait recollé les indices grâce à sa position avantageuse. Mais, aussi puissants fussent-ils, ils n’étaient que des juniors qui jouaient à un jeu mis en place depuis des temps immémoriaux. Si l’empire ne voulait pas que la vérité soit révélée avant l’heure, il aurait dû pouvoir en effacer les traces sans difficulté.
Soudain, les poils de la nuque de Carl se hérissèrent, et il se rendit compte que la petite tyran à ses côtés le fixait avec un sourire impénétrable.
« Les idées et les croyances peuvent détenir un pouvoir immense et imprévisible », dit-elle. « Le fait que nous le sachions doit faire partie du plan. Cela sème une possibilité dans notre subconscient et influence nos actes à mesure que nous explorons les cours. Même chercher à empêcher leur complot contribue à le rendre crédible. Si tu croyais sincèrement que leur entreprise ne pouvait aboutir, tu n’aurais aucune raison de t’y opposer. »
Carl ne comprenait pas vraiment ce qu’Iz racontait, mais il hocha la tête tout en mémorisant ses paroles. Quelqu’un d’autre pourrait démêler tout ça quand il serait rentré chez lui. Iz sembla comprendre qu’il ne suivait pas, et changea de méthode.
« Même longtemps après sa chute, l’Empire Sans-Limites demeure le plus grand adversaire de la Sangha. Tandis que d’autres se battent pour imposer leur interprétation du Dao, eux se livrent une guerre silencieuse autour de celle du Destin. Ces graines dharmiques ont été plantées il y a des éons, en sachant qu’elles mourraient et feraient partie du continent. Elles ne sont que des pions dans la lutte pour déterminer la direction de l’Ère. »
« Attends, tu es vraiment en train de dire que les moines savaient d’une manière ou d’une autre que cette épreuve aurait lieu et qu’ils ont commencé leurs manigances avant même les Âges sombres ? » demanda Carl. « Ils sont vraiment aussi puissants ? »
« La Sangha maîtrise fermement le Dao du Karma depuis des temps immémoriaux », répondit Iz en haussant les épaules. « Même sans savoir exactement ce qui se tramait, ils auraient senti que l’Étendue impériale occidentale jouerait un rôle dans la réalisation de leurs objectifs. Si leur tentative échouait, ils ne perdraient que quelques Gardiens dharmiques. »
« Pour qu’une vérité existe, les autres doivent souffrir », dit Carl, qui comprit enfin ce qu’Iz voulait dire. « La résurrection de l’empire réduirait à néant leurs Six Voies de je-ne-sais-quoi ? »
Iz acquiesça. « Ce que l’Empire Sans-Limites cherche à accomplir dépasse de loin la simple volonté de remonter le temps pour ressusciter quelqu’un. Cela défie toute logique et prouve que les règles du Samsara ne sont pas absolues. La croyance qui soutient les Six Voies de la Réincarnation en sera ébranlée, ce qui l’empêchera d’atteindre la perfection. »
« Attends, si les moines savaient que cet endroit posait problème, pourquoi ne pas avoir lancé une véritable offensive à l’époque ? Pourquoi envoyer de faibles moines infiltrer des coins reculés ? »
« Peut-être l’ont-ils fait ? Peu de gens savent ce qui s’est réellement passé dans les derniers jours de l’empire. Les attaquants ont été effacés par les Âges sombres, en même temps que l’empire lui-même », dit Iz en haussant les épaules. « Je soupçonne aussi que déjouer le complot de l’empire n’a jamais été leur but. Ils sont plus ambitieux que ça. »
« Alors, qu’est-ce qu’ils veulent ? » demanda Carl. « Le pilier ? Ou Ultom ? »
Iz leva les yeux vers le ciel, où tombait une fine pluie de lanternes mémorielles. « Non. Ce qu’ils veulent, c’est l’empire lui-même. Ils veulent envoyer les dernières âmes de l’Empire Sans-Limites dans les Six Voies. Le Destin extraordinaire que portent ces âmes deviendra le nutriment qui rendra les Six Voies éternelles. »