Chapitre 81
« Ce bâton est celui que Lady Sienna a utilisé pendant la majeure partie de sa vie », dit Mer, jouant les guides touristiques.
Witch Craft n’était pas le seul objet présent dans le Hall de Sienna. Les différents outils magiques qu’elle avait utilisés durant son existence et qui ne pouvaient être conservés dans son manoir, transformé en attraction touristique, étaient entreposés ici.
Par exemple, le bâton que Mer lui montrait. Cet objet figurait aussi dans les souvenirs d’Eugène.
« …Il s’appelle Akasha », se rappela-t-il.
« Comme prévu, vous le connaissiez déjà », sourit Mer triomphalement, gonflant sa poitrine. « Il existe un type d’arbre appelé Arbre Féerique, qui pousse uniquement dans la forêt de Samar, le sanctuaire des elfes. Akasha, le bâton magique le plus puissant du monde, a été fabriqué à partir des racines de cet arbre millénaire qui croît au centre de leur forêt. »
Sa voix, tremblante d’excitation, donnait vraiment à Eugène l’impression d’écouter Sienna. Sienna lui avait personnellement expliqué les origines du bâton il y a longtemps, et, tel un perroquet, elle avait répété ces fanfaronnades à chaque fois qu’elle était ivre.
Mer poursuivit son récit : « Les elfes croient que l’arbre ancien abrite les esprits de leurs ancêtres et que ses racines soutiennent le monde entier. Cet Arbre-Monde est le centre de la religion des elfes. Vous savez ce que cela signifie, n’est-ce pas ? Ces elfes arrogants ont effectivement coupé une racine de cet arbre ancien et sacré pour fabriquer ce bâton en guise de cadeau pour Lady Sienna ! »
Sienna n’était ni une elfe ni une demi-elfe.
Bien qu’humaine, Sienna était souvent associée aux elfes. Parmi les nombreuses rumeurs sur l’endroit où elle se serait retirée, quelques-unes spéculaient qu’elle aurait trouvé refuge dans la forêt de Samar, le sanctuaire des elfes.
Sienna ne connaissait pas ses parents. Bébé, elle avait été abandonnée dans la grande jungle à la pointe sud du continent, la forêt de Samar. Normalement, elle aurait été dévorée par un monstre ou une bête sauvage, mais la chance de Sienna avait été bonne ce jour-là. Une elfe qui passait par hasard fut attirée par les pleurs du bébé et sauva Sienna.
C’est ainsi que Sienna fut conduite dans le bosquet sacré des elfes, situé quelque part au cœur de cette jungle.
Les elfes ne lui réservèrent pas un accueil chaleureux. Cependant, après avoir découvert son immense talent magique, ils la reconnurent comme l’une des leurs et lui enseignèrent la magie elfique.
Alors qu’Eugène fixait Akasha des yeux vides, Mer poursuivit son exposé d’une voix aiguë.
« Lady Sienna est la première personne à avoir jamais possédé un bâton fabriqué à partir des racines de l’Arbre-Monde. Même parmi les elfes, c’était un honneur sans précédent. Non seulement cela, mais voyez-vous cela là-bas. Le joyau rouge au bout du bâton ! Si vous êtes curieux de savoir ce que c’est, c’est — »
« Un Cœur de Dragon », interrompit Eugène.
Mer prit cette interruption avec aisance : « Oui, c’est exact ! Parmi tous les bâtons magiques qui existent au monde, seuls deux ont incorporé un Cœur de Dragon. L’un est Akasha, celui de Lady Sienna, et l’autre est… »
« Vladmir », répondit Eugène à la question non posée d’un ton calme.
Ce terrible bâton existait encore il y a trois cents ans. À cette époque, le propriétaire de Vladmir était un liche nommé Bélial, un serviteur du Roi Démon de l’Incarcération.
Eugène avait eu une relation malheureuse avec ce bâton.
Eugène jeta inutilement un coup d’œil à son propre ventre. Dans sa vie précédente, celui qui l’avait tué était ce liche, Bélial. Ce type était responsable des puissants pièges installés dans tout le château du Roi Démon, et leur groupe avait été constamment harcelé par ces pièges sans avoir le temps de se reposer.
Pendant leur séjour dans ce château, Hamel s’était retrouvé avec un corps en danger de mort après qu’un trou eut été percé dans sa poitrine.
Dès le début, le Château du Roi Démon de l’Incarcération était si tortueux qu’il était incomparable aux châteaux des précédents Rois Démon. De plus, toutes les bêtes démoniaques et les démons qui gardaient le château étaient suffisamment puissants pour rivaliser avec les serviteurs des précédents Rois Démon.
Et même parmi ces puissants gardiens, il y avait trois démons particulièrement puissants. Ces trois-là étaient connus respectivement sous le nom de Lame, Bouclier et Bâton de l’Incarcération.
Alors qu’ils étaient en train de combattre le Bouclier de l’Incarcération, Bélial, le Bâton, était intervenu. Dans le Château du Roi Démon de l’Incarcération, il était impossible de supprimer complètement les effets de la magie noire et des malédictions lancées par le Bâton, même avec la magie sacrée d’Anise.
Quelqu’un avait dû avancer et ouvrir une voie.
Hamel s’était porté volontaire pour ce rôle. Bien que Molon aurait normalement dû assumer ce rôle, Hamel l’avait refusé et insisté pour prendre les devants, ouvrant ainsi leur chemin.
Il était impossible de conquérir le Château du Roi Démon de l’Incarcération sans que personne ne meure.
Donc, si quelqu’un devait mourir pour cela…
‘Que ce soit moi’, avait-il insisté.
Hamel était fort.
Mais il n’était pas aussi fort que Vermouth.
Hamel était coriace.
Mais il n’était pas aussi coriace que Molon.
Sachant parfaitement cela, il avait pris les devants. Ainsi, même s’il mourait, Molon serait là pour encaisser les coups. Même s’il ne pouvait plus se battre, Vermouth serait toujours là pour continuer à se battre.
Une fois le Bouclier de l’Incarcération vaincu, Hamel avait subi tellement de blessures qu’il était déjà au bord de la mort. Ni le pouvoir divin ni la magie ne pouvaient guérir ses blessures. Le pouvoir maléfique du Château du Roi Démon et les malédictions du liche avaient poussé Hamel près de la mort.
Et une fois la bataille contre Bélial, le Bâton de l’Incarcération, terminée, un grand trou avait été percé dans la poitrine de Hamel.
C’est ainsi que sa vie précédente s’était terminée.
Hamel avait été tué par Bélial et Vladmir. Eugène avait certainement cru que Vladmir avait été détruit. Juste avant de mourir, il avait vu le phylactère de Bélial se briser et le liche lui-même s’effondrer en poussière.
Cependant, Vladmir n’avait pas été détruit. Bien qu’il ne connaissait pas tous les détails de sa survie, l’actuel propriétaire de Vladmir était le Comte Edmond Codreth d’Helmuth. Avec le Maître de la Tour Noire Balzac, Edmond Codreth était l’un des trois mages noirs ayant signé un contrat avec le Roi Démon de l’Incarcération.
« Puis-je essayer de le tenir ? » demanda Eugène en désignant Akasha.
À cette question, Mer esquissa un sourire malicieux et acquiesça : « Bien sûr, c’est acceptable, mais sachez qu’il vous est impossible de lancer la moindre magie avec ce bâton. »
« Pourquoi ? » demanda Eugène.
« Akasha ne reconnaîtra que Lady Sienna comme maître. Après que Lady Sienna se soit retirée, plusieurs mages ont essayé de devenir le nouveau propriétaire d’Akasha, mais aucun d’eux n’a réussi à obtenir l’approbation d’Akasha. »
« S’ils ne pouvaient pas l’utiliser, pourquoi l’avoir simplement laissé ici ? Ils auraient dû briser le bâton et au moins prendre le Cœur de Dragon. »
« Ne dites pas de telles absurdités. Akasha est un trésor offert à Lady Sienna par les elfes et les dragons. Bien qu’il soit impossible de l’utiliser, à lui seul, il possède une valeur immense. »
Comme Mer le soulignait en claquant la langue, Eugène esquissa un léger sourire. La réponse lui rappela quelque chose. Il y a longtemps, il avait également entendu la même chose de Sienna.
« Vous le savez déjà aussi, n’est-ce pas, Monsieur Eugène ? Un Cœur de Dragon est littéralement le cœur d’un dragon. Parce que le cœur d’un de leurs camarades décédés a été sacrifié pour fabriquer un bâton pour Lady Sienna… si quelqu’un devait briser Akasha pour cela, je ne suis pas sûre pour les elfes, mais les dragons apparaîtront certainement et raseront Aroth avec leurs attaques de souffle. »
Il avait aussi entendu quelque chose de semblable de Sienna. Lorsqu’il avait plaisanté sur le fait de briser le bâton et de partager le mana du Cœur de Dragon entre eux, Sienna lui avait lancé une bouteille de bière en criant.
—Imbécile ignorant. Tu veux briser quoi ? Veux-tu vraiment nous condamner tous ?
Bien sûr, Mer ne l’avait pas injurié aussi durement que Sienna. Pourtant, l’entendre dire les mots que Sienna avait dits, avec un visage qui ressemblait à celui de Sienna, a rappelé à Eugène les souvenirs de Sienna de sa vie passée.
‘…C’est…’ Après être resté là, stupéfait pendant quelques secondes, Eugène reprit ses esprits avec une pensée, ‘Pas bon’.
Il devenait trop obsédé par les souvenirs de sa vie passée. Eugène secoua vigoureusement la tête et se détourna de Mer. Il n’était pas venu à Akron uniquement pour s’immerger dans ses souvenirs.
« Pour l’instant, essayons simplement de le tenir », dit-il en tendant la main.
Le bâton était aussi grand que Sienna. Bien qu’il le tenait directement, rien ne semblait s’être passé. Après avoir jeté un coup d’œil à Mer, Eugène tenta d’infuser du mana dans Akasha.
Mais encore une fois, rien ne se passa. Akasha ne voulait pas accepter le mana qu’il lui offrait. Depuis qu’il avait vu l’illusion de Sienna, Eugène avait légèrement espéré pouvoir obtenir l’approbation d’Akasha. Mais il semblait que Sienna ne lui avait laissé aucun arrangement de ce genre.
‘Si tu devais me laisser quelque chose, je préférerais que tu m’aies laissé Akasha au lieu de mon collier’.
Il ne savait toujours pas qui avait laissé le collier dans le domaine principal de Cœur de Lion. Cependant, Eugène était presque certain que Sienna était responsable de l’avoir laissé là.
« …Savez-vous ce que c’est ? » demanda Eugène ; sur une idée soudaine, il sortit le collier et le montra à Mer.
Mer l’examina et dit : « C’est juste un collier usé. »
« Donc, vous ne vous souvenez pas l’avoir déjà vu ? »
« Il est impossible que je l’aie vu. Ne vous ai-je pas déjà dit que je n’avais pas mis les pieds hors d’Akron depuis des centaines d’années ? »
« Eh bien, peu importe si vous ne le reconnaissez pas. »
Sans poser d’autres questions, Eugène rangea le collier dans son col. Puis il laissa Akasha derrière lui et se mit à examiner sérieusement le Hall de Sienna.
Il y avait pas mal de choses dont il se souvenait avoir déjà vu.
Il y avait les robes et le chapeau que Sienna avait toujours aimé porter. Eux aussi étaient des artefacts d’une valeur magique extraordinaire. Le premier étage du hall était rempli de telles choses. Avec Witch Craft au centre, ses environs étaient remplis de tous les outils magiques que Sienna avait personnellement utilisés.
« Vous ne pouvez rien emporter avec vous », averti Mer.
Eugène la rembarra : « Je n’essaierai pas de les emporter. »
Peut-être grâce à la magie de préservation qui leur avait été appliquée, ils étaient toujours en parfait état malgré les centaines d’années écoulées. Cela ne veut pas dire qu’ils étaient en parfait état, cependant. Les robes étaient effilochées à plusieurs endroits. Alors qu’Eugène essayait de ne pas s’en faire, il monta à l’étage.
« Ces livres sont les notes écrites pendant la construction d’Akron », Mer continua à jouer le rôle de guide touristique.
Le treizième étage était rempli de bibliothèques. Bien qu’il y ait eu beaucoup de livres dans le manoir, les livres exposés là-bas ne pouvaient pas être comparés à ceux exposés ici en termes de valeur. Les livres de magie de valeur vraiment exceptionnelle n’étaient certainement pas entreposés dans le manoir, mais ici, à Akron.
« Et voici un brouillon de la formule magique du Cercle, écrite lorsque Sienna était en train de la développer. Si vous la lisiez maintenant, Monsieur Eugène, vous ne la comprendriez probablement pas. Même s’il s’agit d’un brouillon, les techniques et les recherches utilisées pour la développer sont extrêmement avancées. » Alors que Mer suivait Eugène, elle continua à marmonner : « Cela vaut aussi pour ses autres journaux de recherche conservés à Akron. Parmi tous les mages qui se sont retrouvés ici, aucun d’eux n’a pu comprendre les recherches de Lady Sienna au début. »
Laissant ces paroles entrer par une oreille et sortir par l’autre, Eugène sortit l’un des journaux de recherche d’une étagère. Bien que les livres du manoir soient exposés, il était interdit de les ouvrir et de les lire. Cependant, ici, il était permis de lire autant de journaux de recherche que l’on voulait.
« …Ha », un rire s’échappa avant même qu’Eugène n’ait parcouru plus de quelques pages.
« Vous voyez, vous n’avez aucune idée de ce que veulent dire ces mots, n’est-ce pas ? » rajouta Mer.
« Je suppose que oui », admit Eugène avec un sourire en se détournant de la bibliothèque. Il pensa : ‘Son écriture est toujours aussi mauvaise’.
La terrible écriture de Sienna était à jamais préservée dans ces livres. Il était déjà difficile de comprendre de quoi elle parlait lorsqu’elle évoquait le mana et les Cercles, mais les gribouillis illisibles de Sienna nécessitaient un décryptage en soi.