Chapitre 511
Rien ne pouvait entraver les pas d’Eugène sur son chemin du retour vers Kiehl.
Noir s’était interposée une fois lors de son départ précipité de Giabella Park. Cependant, avant même qu’Eugène n’ouvre la bouche pour dire quoi que ce soit, Noir avait reculé d’elle-même.
Même Noir comprenait qu’elle ne devait pas tenter de se mettre sur le chemin d’Eugène en ce moment. Elle voulait toujours se battre à mort avec lui un jour, mais elle ne voulait pas que ce jour soit aujourd’hui.
« Je ne devrais rien faire, pas ici en tout cas », pensa Noir en fixant le dos d’Eugène, le regardant partir sans un mot.
Si elle essayait de se mettre sur son chemin alors qu’il était dans cet état, elle avait le sentiment qu’elle ne pourrait plus jamais avoir une conversation anodine avec cet homme. Elle avait également le sentiment qu’elle ne pourrait pas s’attendre à ce qu’il ressente autre chose que de la haine pour elle, et Noir devrait même renoncer à son fantasme de le voir hésiter au dernier moment.
Tel était la force et la détermination des émotions d’Eugène en ce moment. Même s’il s’agissait de Noir, elle sentait qu’elle serait balayée si elle se mettait sur son chemin alors qu’Eugène était submergé par une telle émotion.
Si cela arrivait, alors toutes les émotions qu’elle avait tant travaillé à construire entre eux jusqu’à ce point seraient gâchées.
Noir ne voulait pas que cela arrive. Même si c’était juste pour rendre les jours qui précéderaient le moment où ils finiraient par s’entretuer un peu plus doux, Noir ne voulait pas gâcher le plaisir[1].
Ainsi, Noir permit à Eugène de partir. Comme Eugène le voulait, elle utilisa même son Œil Démoniaque du Fantasme afin qu’Eugène puisse traverser Giabella Park le plus rapidement possible pour se rendre à la porte de distorsion.
« Bien qu’il ne verra probablement pas ça comme une faveur de ma part », dit Noir en riant doucement alors qu’elle désactivait lentement son Œil Démoniaque du Fantasme.
Giabella Park, la ville sans nuit, devrait être bruyante même maintenant, aux premières heures du matin, mais elle était actuellement remplie à ras bord de silence. C’est parce que les trois Visages de Giabella flottant au-dessus de la ville avaient plongé toute la ville dans un rêve uniquement pour le bien d’Eugène.
« Et pourtant, je voulais te faire cette faveur. Que tu l’acceptes ou non, c’est simplement ce que je voulais faire », murmura Noir en s’enfonçant dans son fauteuil moelleux.
Posant son menton sur une main, Noir se concentra sur l’écran devant elle.
Normalement, personne ne devrait pouvoir consulter les dernières coordonnées utilisées par une porte de distorsion, mais c’était Giabella City. Dans cette ville, la seule personne qui pouvait décider si quelque chose était impossible ou non était Noir.
« Il a utilisé des coordonnées secrètes qui ne sont pas enregistrées publiquement. C’est pour… je vois, le Château du Lion Noir », médita Noir.
Voyant comment Hamel s’était empressé de partir sans cacher ses émotions turbulentes, il ne faisait aucun doute qu’il se passait quelque chose d’inhabituel au Château du Lion Noir. Que diable avait-il pu se passer ? Noir inclina la tête sur le côté en restant perdue dans ses pensées.
« …Impossible », haleta soudainement Noir.
Plus tôt dans la journée, le Chevalier de la Mort de Hamel était brièvement apparu avant de disparaître à nouveau.
Noir n’avait pas informé Hamel de l’apparition du Chevalier de la Mort. C’est parce que le Chevalier de la Mort n’avait montré aucun signe d’hostilité, et son attitude dans son ensemble était ambiguë.
Bien que la rencontre ait été brève, Noir ne pensait pas que le Chevalier de la Mort – non, le faux qui ne pouvait plus être appelé Chevalier de la Mort – était toujours intéressé à être l’ennemi de Hamel. Indépendamment du pouvoir, de l’aspect menaçant, du sentiment de danger ou de toute autre chose suspecte à son sujet, le faux semblait totalement dépourvu de toute intention meurtrière envers Hamel.
…Au lieu de cela, il semblait plus préoccupé par moi, ou du moins c’est ce que Noir avait deviné.
Cependant, et si elle s’était trompée ? Compte tenu des circonstances, il ne faisait aucun doute que quelque chose s’était produit au Château du Lion Noir. Noir ne pouvait pas en être sûre, mais peut-être que cet incident inconnu avait été causé par le faux.
Mais pourquoi ?
Noir ne voyait aucune raison pour laquelle le faux aurait fait quelque chose d’aussi radical.
« Ce n’est pas de ma faute, n’est-ce pas ? » pensa Noir avec inquiétude.
En même temps, elle était secrètement agacée de ne pas avoir capturé le faux alors qu’elle en avait eu l’occasion.
Eugène avait reçu la nouvelle de Sienna aux premières heures du matin et était immédiatement passé à l’action. Il sentait que voir ce qui s’était passé de ses propres yeux donnerait une image plus claire que d’écouter quelqu’un parler de tous les détails.
Cela permettrait également à Eugène de maîtriser ses émotions.
Il avait juste besoin de temps pour préparer son cœur. Avant de partir, Eugène avait déjà été informé de la situation générale par Sienna.
Heureusement, personne n’était mort. Bien que la gravité de leurs blessures variait d’une personne à l’autre, aucune des blessures n’avait été fatale. Personne n’avait été paralysé non plus.
Mais même ainsi, cela ne changeait rien au fait qu’il y avait eu une attaque.
Tout en se forçant à accepter ce fait, Eugène fit de son mieux pour calmer ses émotions. Après tout, il ne pouvait pas permettre à la brume rouge de voiler ses yeux[2] et de faire une descente quand il arriverait sur les lieux.
Craaack.
Heureusement, ses efforts pour calmer ses émotions n’étaient pas totalement vains, car il ne montra aucun signe disgracieux de perte de contrôle, comme frapper du pied par terre, agiter ses poings ou lancer tout ce qu’il pouvait attraper.
Au lieu de cela, Eugène serra simplement les dents et serra les poings. Ses dents étaient si serrées que certaines d’entre elles s’étaient brisées, et il pouvait goûter le sang dans sa bouche. Et ses poings étaient si serrés que ses doigts étaient cassés. La douleur résultant de ces blessures s’avéra très utile pour Eugène pour garder la tête froide.
…, Eugène ruminait silencieusement.
Peut-être parce que sa tête était si chaude, Eugène oublia même de respirer pendant un instant.
Finalement, Eugène laissa échapper le long soupir sans souffle qu’il retenait et secoua la tête. Les mages des Chevaliers du Lion Noir, qui avaient été incapables de respirer tout en étant soumis à l’aura sombre et oppressante d’Eugène, réussirent à peine à s’empêcher de haleter.
« …Ces dégâts », murmura Eugène entre ses dents serrées.
« Rien de critique », se hâtèrent de le rassurer les mages.
Il les ignora, ne voulant pas entendre la liste complète des dégâts à l’avance. Tout en reprenant son souffle, Eugène leva la tête.
Bien qu’il n’y ait pas grand-chose qu’il puisse réellement voir d’ici, Eugène pouvait dire qu’un coin du château du Lion Noir, qui n’était pas si loin de la porte de distorsion, s’effondrait. Il pouvait également détecter divers sons et odeurs provenant du lointain grâce à ses sens extrêmement affûtés.
Il y avait les gémissements de personnes endurant de grandes souffrances accompagnés de l’odeur du sang. Les cheveux gris d’Eugène commencèrent à se hérisser sur sa tête alors que le mana en lui devenait actif.
Kristina, qui avait regardé Eugène avec des yeux inquiets et nerveux, saisit d’urgence le poignet d’Eugène.
« Je vais bien », grogna Eugène.
« Veuillez ne pas me dire un mensonge aussi évident », rétorqua Kristina avant même qu’Anisé ne puisse intervenir pour la réprimander.
Kristina frotta les coins de la bouche d’Eugène avec des mains enveloppées de son pouvoir divin, régénérant ses dents brisées et ses gencives déchirées.
« L’ennemi est déjà parti », lui rappela Kristina, « alors qu’est-ce qui vous met si en colère, Sir Eugène ? »
« Moi-même », dit Eugène en soupirant alors qu’il se libérait prudemment des mains de Kristina et essuyait le sang qui avait coulé de ses lèvres. « Je suis juste en colère contre moi-même. »
Kristina et Anisé ne purent rien dire en réponse à ces mots. La rage qu’Eugène ressentait actuellement était entièrement due à ses reproches envers lui-même. Ce type avait toujours été excessivement strict en ce qui concernait des choses comme le sens des responsabilités.
« [Après tout, c’est un idiot qui choisirait de se suicider après avoir arbitrairement décidé qu’il était un fardeau] » grommela Anisé.
Pendant ce temps, Eugène avait déjà commencé à avancer.
À l’intérieur de sa cape, Mer et Raimira s’embrassaient en tremblant. Pendant un instant, Eugène ressentit un sentiment d’excuse envers les deux enfants. La nuit dernière, il leur avait dit de choisir où ils allaient jouer demain. Puisqu’ils devaient quitter Giabella Park dans environ deux jours de toute façon, Eugène avait décidé de permettre aux enfants de faire ce qu’ils voulaient faire avant qu’ils ne doivent tous partir.
« S’il te plaît, ne t’inquiète pas pour quelque chose comme ça. Penses-tu vraiment à nous comme à des enfants ? » murmura Mer, qui avait lu les pensées d’Eugène, avec une moue. Mer hésita pendant quelques instants avant de tendre la main de sa cape et de dire : « Je sais que tu ne peux pas t’empêcher d’être en colère dans cette situation, Sir Eugène. Mais même ainsi, promets-moi que tu ne deviendras pas aussi effrayant que lorsque tu es en colère. »
« Je ne peux pas te le promettre », répondit Eugène sans hésitation.
Pourtant, il n’avait pas complètement ignoré les souhaits de Mer. Tout en grinçant toujours des dents, il saisit doucement la main de Mer. Une fois qu’il l’eut fait, Mer tira sa main dans la cape.
« Bienfaiteur », sanglota Raimira en tenant également la main d’Eugène.
Les quatre mains des enfants massèrent avec empressement les doigts cassés d’Eugène. Une douce chaleur fut transmise à Eugène par leur toucher.
Cela ne modifia pas ses émotions actuelles. Son sang bouillait rouge vif d’une manière incomparable à la douce chaleur de leur contact. Pourtant, cela ne voulait pas dire que les maigres efforts des enfants étaient absolument inutiles. Grâce à leur réconfort constant, Eugène ne put pas serrer le poing à l’intérieur de la cape.
Ils traversèrent la forêt. Non, il était impossible de qualifier cet endroit de forêt. Il avait été transformé en un champ complètement vide.
Eugène ne pouvait sentir aucune trace de pouvoir obscur. En fait, il ne pouvait sentir aucun pouvoir obscur du tout. Après que l’intrus ait fait un tel étalage de pouvoir, il aurait dû rester au moins un peu de pouvoir obscur, alors Eugène trouva légèrement étrange qu’absolument rien ne soit resté pour qu’il le détecte.
Eugène renifla l’air, « Du sang. »
Sautant, Eugène monta rapidement la colline, grimpant vers le château. Sur son chemin, il essaya de remettre sa tête à sa place une fois de plus. Eugène se sentait donc prêt à accepter tout ce qu’il pourrait finir par voir.
Mais il échoua quand même. S’il ne faisait pas attention, Eugène aurait même pu finir par écraser les mains des enfants dans un poing nouvellement serré.
Eugène retira immédiatement sa main de la cape. Puis il prit quelques respirations profondes. Le bruit de son cœur qui battait fort emplissait ses oreilles. En même temps, un bourdonnement avait remplacé toutes les pensées dans sa tête.
« Ce fils de pute », les lèvres d’Eugène semblèrent prononcer les mots toutes seules.
Son mana commença à bouger en réponse aux émotions d’Eugène. Des flammes noires flotèrent autour de lui comme une crinière de lion.
Quand il arriva au château, Eugène vit de nombreuses figures soigner leurs blessures à l’aide de potions. Il y en avait beaucoup d’autres qui étaient couverts de bandages. Heureusement, le Château du Lion Noir était entièrement approvisionné en potions pour traiter toutes sortes de blessures. Ayant reçu le soutien de l’église la plus proche, des prêtres capables d’utiliser la magie de guérison étaient également en attente.
Cependant, il était difficile de traiter des centaines de blessés en même temps. Ce n’était pas seulement la gravité de leurs blessures ; comme les blessures étaient imprégnées de pouvoir obscur, cela les rendait encore plus difficiles à soigner.
C’est pourquoi les batailles contre les démons et les mages noirs étaient des affaires si terribles. Même les égratignures mineures étaient lentes à guérir.
Grâce à cela, l’odeur du sang était encore forte dans l’air ici. Même si de grandes quantités de potions avaient déjà été versées sur eux, les blessures n’étaient toujours pas facilement traitées. La douleur de ces blessures était si intense que, même si les blessures n’étaient pas immédiatement mortelles, elles pouvaient le devenir si elles étaient laissées sans traitement trop longtemps.
Eugène avait été informé de la responsabilité de tout cela. C’était le Chevalier de la Mort fait à partir de son… du cadavre de Hamel. Celui dont la personnalité avait été créée à partir des souvenirs de Hamel.
C’est pourquoi il trouvait cela difficile à comprendre.
Si le Chevalier de la Mort prétendait vraiment être Hamel, et s’il se considérait vraiment comme Hamel.
« Si c’était moi », pensa Eugène avec regret,
« alors ce genre de chose n’aurait pas dû arriver. »
Bien qu’il ne voulût pas faire confiance à ce faux bâtard, Eugène – il avait voulu avoir au moins un peu de foi en la personnalité reconstituée à partir des restes de Hamel. Peu importe les conneries que le Chevalier de la Mort avait proférées de sa bouche béate, ce type, même s’il était un faux, avait semblé, du moins dans une certaine mesure, ressembler à Hamel.
Si c’était lui, il ne ferait jamais quelque chose comme ça.
Eugène détestait la version de lui-même du passé qui avait eu cette pensée. Au final, le Chevalier de la Mort n’était qu’un faux bâtard, alors pourquoi avait-il fait ses propres plans basés sur cette croyance erronée.
Ce type n’était pas Hamel. Même si Eugène savait évidemment ce fait, pourquoi s’était-il attendu à ce que le Chevalier de la Mort se comporte comme Hamel ?
…, le froncement de sourcils d’Eugène s’approfondit.
Ceci dit.
« C’est étrange », réalisa Eugène.
Personne n’était mort. Il n’y avait eu aucune blessure fatale. Si le traitement était lent et que les blessures étaient laissées sans soins, alors quelqu’un pouvait encore mourir, mais même si cela aurait pu être une préoccupation si cela s’était produit au milieu du Démon-monde il y a trois cents ans, c’était le Château du Lion Noir. De plus, le Chevalier de la Mort n’avait même pas détruit la porte de distorsion.
Même en ce moment même, des prêtres de haut rang de Ruhr étaient probablement déjà en route. En fait, il n’y avait même pas besoin qu’ils viennent ici, car dès l’arrivée du Saint, la mort de l’un de ces blessés avait été évitée.
« Alors pourquoi n’a-t-il tué personne ? » se demanda Eugène.
Eugène savait que le Chevalier de la Mort avait un désir de vengeance contre Vermouth, il avait donc d’abord cru que le Chevalier de la Mort était venu ici pour remplir la déclaration qu’il avait faite dans la forêt. Ou du moins, c’est ce qu’il avait pensé jusqu’à ce qu’il voie cette scène en personne.
Cependant, maintenant qu’il prenait tout en compte directement, il y avait tellement de points étranges à ce sujet. Le faux avait attaqué le Château du Lion Noir. Cela était un fait clair. Cependant, ce faux ne semblait pas avoir eu l’intention de tuer qui que ce soit.
Mais pourquoi ?
« Hé », une voix parla soudainement derrière Eugène, mais il ne montra aucun signe d’être surpris.
Eugène laissa échapper un soupir en tournant la tête.
« Lady Sienna », salua Eugène.
Ils avaient peut-être gardé le contact fréquemment, mais cela faisait presque un an qu’ils ne s’étaient plus vus face à face comme ça. Bien que cela n’ait pas semblé aussi longtemps que prévu, il semblait que Sienna avait beaucoup changé en ce temps-là. Cependant, les changements n’avaient rien à voir avec son visage ou ses vêtements.
Il s’agissait plutôt de son atmosphère. Ou peut-être, de son niveau de force ? Eugène ne savait pas comment décrire les changements vagues qu’il ressentait venir d’elle.
Mais ce n’était pas ce qui importait en ce moment.
« Où est passé ce bâtard ? » demanda Eugène.
Sienna ne ressentit aucune déception en entendant ces mots d’Eugène. Si Sienna était dans la même situation qu’Eugène, ce serait la première question qu’elle aurait posée aussi.
C’est pourquoi Sienna était contrariée qu’il n’y ait qu’une seule réponse qu’elle puisse lui donner en ce moment : « Nous ne savons pas. »
Même si le Chevalier de la Mort avait été juste devant elle, elle l’avait quand même perdu. Sa méthode d’évasion ne pouvait certainement pas être un type de sort. Cependant, ce n’était pas non plus de la magie noire.
« Il est apparu de nulle part et a disparu tout aussi soudainement », expliqua Sienna.
Sienna avait réussi à porter plusieurs attaques au Chevalier de la Mort. Elle avait espéré retracer le mana qu’elle avait planté sur le Chevalier de la Mort grâce à ces attaques, mais même cette tentative avait échoué.
Elle pouvait deviner la raison de cet échec. Le pouvoir que le Chevalier de la Mort avait utilisé provenait du pouvoir obscur de la Destruction. En fin de compte, il semblait que tout le mana qu’elle avait soigneusement appliqué sur le Chevalier de la Mort avec ses attaques avait été détruit.
Sienna hésita pendant quelques instants avant de finalement dire : « …Je suis désolée, »
Les sourcils d’Eugène s’élevèrent avec surprise à ces excuses inattendues. « Que… je veux dire, pourquoi devriez-vous avoir quoi que ce soit à vous excuser, Lady Sienna ? »
« Si j’étais arrivée plus tôt », dit Sienna avec regret.
« Veuillez ne pas dire de telles choses. Ce n’est pas quelque chose pour lequel vous devriez vous sentir coupable, Lady Sienna », dit fermement Eugène en secouant la tête.
Eugène était si agité qu’il avait failli faire une erreur. Avec autant de gens autour d’eux, s’il avait été surpris en train de parler si familièrement à Sienna, il serait sûr de recevoir une attention indésirable.
« C’est moi qui devrais me sentir coupable », avoua Eugène. « Ce n’est pas comme si je n’avais vraiment aucun soupçon que ce stupide bâtard pourrait faire quelque chose comme ça, mais j’étais fou et je n’ai pas fait de préparations approfondies… »
Non, cette fois, ce n’était pas Sienna qui interrompit Eugène, mais une voix différente.
Eugène sursauta de surprise et tourna la tête.
Carmen titubait vers Eugène, les bras plâtrés et bandés.
« Ce n’est pas quelque chose pour lequel tu devrais te sentir coupable », insista Carmen.
« …Lady Carmen », salua Eugène tardivement.
« Eugène, ce n’est pas comme si toi seul formais tout le clan Lionheart », déclara fermement Carmen.
Carmen ne mordait pas un cigare comme elle le faisait habituellement. Les bandages sur son bras n’étaient pas non plus juste pour le style.
Titubant, Carmen s’arrêta devant Eugène et secoua la tête. « Alors pourquoi devrais-tu te sentir coupable de l’attaque des Lionhearts pendant ton absence ? »
Leur adversaire était un véritable mystère. Ils ne savaient rien de lui. Cependant, sa force avait été si terrible qu’elle avait même fait regarder Carmen de haut en bas le Roi Démon qu’elle avait autrefois combattu.
Mais pourrait-on utiliser le fait que son adversaire était plus fort qu’elle ne l’imaginait comme une excuse pour sa défaite ? Bien sûr que non. Carmen, du moins, ne voulait pas utiliser cela comme excuse. Peu importe combien leur adversaire avait été plus fort, leur défaite totale avait causé à Carmen tant de regrets qu’elle avait l’impression que son cœur était déchiré en morceaux.
« …Je comprends », répondit finalement Eugène, serrant et desserrant les poings.
Il était impossible de se débarrasser complètement de son sentiment de culpabilité. Mais même ainsi, la colère et l’humiliation que Carmen ressentait après avoir été vaincue en ce lieu de tous les lieux était plus grande que tout ce qu’Eugène pouvait ressentir.
« …Nous ne savons pas qui était l’ennemi », révéla Carmen alors qu’elle laissait échapper un long soupir et plaçait sa main sur l’épaule d’Eugène. « Ce n’était pas le Roi Démon d’Incarcération, donc nous pensons que notre ennemi aurait pu être un autre Roi Démon. Le pouvoir obscur qu’il possédait rend impossible de suspecter quoi que ce soit d’autre. »
« …Oui », hocha la tête Eugène avec culpabilité.
« Ce type avait aussi quelque chose à nous dire », ajouta Carmen.
Squeeze.
La prise de Carmen sur son épaule se resserra. Elle semblait essayer de calmer ses propres émotions, mais cela ne fonctionnait pas comme elle le voulait.
Se souvenant de ce que cet homme avait dit, sa voix, sa manière de parler sur un ton calme sans beaucoup d’émotion.
Carmen grogna, « Il a dit qu’il était venu ici pour nous mettre en colère. »
De toute sa vie, Carmen n’avait jamais entendu quelque chose d’aussi humiliant que ces mots.
« …En colère ? » répéta lentement Eugène.
Eugène ne savait pas ce que ce faux bâtard avait pu penser ou espérer en disant quelque chose comme ça.
« Il a dit qu’il est venu ici pour nous mettre en colère ? » demanda à nouveau Eugène.
Mais si ce bâtard était devant lui en ce moment, alors Eugène aurait voulu l’informer de tout son cœur qu’il avait réussi.
Après avoir quitté le Château du Lion Noir, le spectre pensa se diriger vers Nahama.
Il ne s’attendait pas à se battre avec Sienna, mais même ainsi.
« Cela devrait suffire », pensa le spectre.
Rien d’autre d’inattendu ne s’était produit. Tout comme il l’avait initialement prévu, personne, pas une seule personne, n’était morte.
Au lieu de cela, ce qu’il leur avait fait était quelque chose de pire que la mort.
« Ils seront probablement furieux », murmura le spectre.
Tout le monde là-bas saurait qu’il aurait pu facilement les tuer, mais pour une raison quelconque, il ne l’avait pas fait. Sienna réaliserait cela aussi, et celui qui arriverait bientôt – Eugène Lionheart – le comprendrait également.
Le spectre espérait que leurs soupçons concernant son comportement ne feraient que les provoquer à ressentir encore plus de rage. En ce sens, il sentit qu’il était heureux qu’Ivatar Jahav et les guerriers de la Tribu Zoran aient également été présents au Château du Lion Noir. En raison de leur présence, les flammes de la rage ne brûleraient pas seulement férocement au sein des Lionhearts, mais elles seraient également enflammées dans le cœur de la Grande Tribu qui avait réussi à unifier toute la forêt pour la première fois de l’histoire.
Naturellement, cette rage se répandrait également à Kiehl. Le territoire de l’Empire, l’une de ses frontières les plus sûres, avait été envahi. Misant de côté toute rage qu’il pourrait ressentir en raison de cette situation, l’Empereur de Kiehl devrait être proactif, ne serait-ce que pour protéger sa dignité impériale.
Leur casus belli auparavant faible serait maintenant rendu ferme.
Cela permettrait à la guerre qu’Eugène avait planifiée d’éclater rapidement.
Avec cela, les choses devraient être en ordre, pensa le spectre avec soulagement.
Maintenant, la seule chose qu’il restait au spectre à faire était simple.
Il devait aller à Nahama et soutenir Amelia Merwin. Ce faisant, il devait simplement apporter un soutien opportun à la guerre. Les Lions Noirs et les guerriers des tribus Zoran avaient déjà été mis à genoux. Ainsi, un Eugène enragé serait sûr de venir les attaquer bientôt.
« Je ne sais pas pourquoi tu veux une guerre. Cependant, si c’est ce que tu veux, c’est forcément parce que tu en as besoin », spécula le spectre.
Le spectre ne savait pas qu’Eugène et Hamel étaient des réincarnations d’Agaroth. Il était donc impossible pour lui de deviner même qu’l’intention d’Eugène était de se faire un nom et d’établir sa divinité grâce à cette guerre.
Cependant, puisque c’est une guerre qu’Eugène voulait.
« Parce que c’est quelque chose que moi seul peux faire », pensa le spectre avec une certaine satisfaction.
Il voulait aider Eugène d’une manière que seul lui pouvait. Parce qu’il n’était pas Hamel, mais malgré le fait qu’il le savait, il voulait être comme Hamel.
Même si cela impliquait de faire quelque chose comme ça, si c’était pour devenir Hamel, il ferait tout ce qui était nécessaire.
Alors qu’il planifiait son retour à Nahama, juste au moment où le spectre vit une tempête de sable tourbillonner dans le désert en contrebas, il entendit une voix dire : « Est-ce que c’est ça ? »
Le spectre leva la tête avec surprise.
« Alors, voilà le sens de ton existence que tu cherchais ? » continua la voix.
Il leva les yeux pour voir le Roi Démon d’Incarcération debout là, dans l’obscurité totale de la nuit.
1. Le texte original utilise l’idiome coréen de la dispersion des cendres, comme la dispersion des cendres sur de la nourriture pour la rendre impropre à la consommation.
2. Le texte coréen original utilise l’idiome coréen des yeux qui roulent dans la tête pour décrire quelqu’un qui perd le contrôle de lui-même dans une rage.