Chapitre 414
À peine la retransmission en direct de Park Jihoon terminée, l’opinion publique sur Terre fut complètement bouleversée, comme si une bombe nucléaire venait d’exploser.
Jusqu’alors, il n’avait pas manqué de streamers qui lançaient des retransmissions depuis le vaisseau-mère.
Mais ils s’étaient contentés de se vanter de leur survie confortable, de découper les steaks rationnés ou de se rouler dans des lits douillets, tout au plus.
Park Jihoon, lui, était différent.
Avec Mary, une marraine fiable, dans son dos, il avait déversé sans filtre sur le monde entier les technologies ultradéveloppées qui creusaient un écart colossal.
La remodelage du corps au niveau moléculaire, et même un jeu en réalité virtuelle à immersion totale, directement relié aux ondes cérébrales.
En premier lieu, choisir un certain Park Jihoon comme modèle principal relevait d’un calcul parfait de la part de Mary.
Ce n’était ni le président d’une grande entreprise ni un chasseur de haut rang à la carrière brillante. C’était simplement un adjoint éternel ordinaire, qui avait passé toute sa vie à carburer au café instantané et aux heures supplémentaires.
Il était le personnage idéal pour susciter l’adhésion la plus totale des citoyens ordinaires, qui formaient l’écrasante majorité de la population terrestre.
« Si même ce Park, un simple adjoint, prie avec ferveur et se la coule douce dans un paradis pareil, pourquoi pas moi ? »
Le public se projeta parfaitement dans le luxe étincelant de Park Jihoon.
De plus, contre toute attente, Park Jihoon avait aussi un remarquable talent d’animateur.
Ses commentaires incisifs, qui grattaient là où ça démangeait chez les spectateurs, son audace irrésistible et ses réactions spontanées et vivantes faisaient exploser leur dopamine sans relâche.
Une adhésion populaire écrasante, un talent d’animateur hors pair et, pour soutenir le tout, les prouesses technologiques colossales du vaisseau-mère.
La synergie de ces trois éléments parfaitement accordés déclencha un véritable méga-succès mondial.
— Je croyais que c’était un abri, mais c’était le Valhalla.
— Dire qu’il suffit d’avoir la foi pour jouir d’une jeunesse éternelle et d’un plaisir infini. La civilisation moderne s’avoue complètement vaincue face au vaisseau du Seigneur de la Mort.
— Après avoir regardé la retransmission de l’adjoint Park, gagner de l’argent sur Terre me paraît complètement inutile… Même si je dépensais toute ma fortune, je ne pourrais pas monter dans cette capsule ne serait-ce qu’une minute…
Plus qu’un abri contre les bombardements, le vaisseau-mère était devenu un paradis absolu, promettant jeunesse éternelle et divertissement aux nantis, ainsi qu’une terre promise où les démunis pouvaient s’élever dans la société par la seule force de leur foi.
La peur de ne pas survivre s’était désormais muée en avidité et en désir aveugles.
Et cette fièvre étrange gagnait non seulement les Terriens, mais aussi des races inattendues.
* * *
Séoul, Corée du Sud.
Blood & Iron Fitness, un centre d’entraînement réservé aux éveillés.
— Chwiik ! Encore une ! Bande de faibles humains de la Terre ! Vous n’avez pas honte de crier après avoir soulevé de la fonte deux ou trois fois ?
« Aaaah ! Ka, Karak, coach ! Je vais mourir ! Mes os se brisent ! »
— S’ils se brisent, vous prenez une potion et vous recommencez ! Chwiik ! Les guerriers du Continent de César brandissaient leur épée même quand leurs entrailles leur sortaient du ventre ! Soulevez !
Une peau verte et boursouflée, des crocs saillants.
C’était un orque monstrueux qui avait franchi un portail depuis le Continent de César pour rejoindre la Terre.
Après l’explosion des portails, certains orques qui s’étaient établis sur Terre sous l’autorité du Seigneur de la Mort Kim Minwoo avaient mis leurs aptitudes à profit pour se faire embaucher comme coachs sportifs personnels auprès des éveillés, et connaissaient un franc succès.
La raison était simple.
Les méthodes d’entraînement brutales des orques et leurs combats d’entraînement réels amélioraient remarquablement les statistiques des éveillés.
Quand ils n’en pouvaient plus après avoir soulevé de lourdes charges, les coachs orques, résistants comme des bœufs, leur assénaient eux-mêmes des coups et les affrontaient dans de vrais combats d’entraînement. Résultat : les éveillés virils, avides de puissance, se pressaient pour suivre les cours des orques, quitte à payer des sommes folles.
C’était encore plus vrai depuis que la Terre était devenue dangereuse.
— Chwiiiik ! C’est tout pour l’entraînement d’aujourd’hui. Beau travail, humain.
« Haa… haa… M-merci, coach Karak… »
Laissant derrière lui les éveillés effondrés, écumant, le coach en chef, le guerrier orque Karak, s’essuya le front avec satisfaction et entra dans la salle de repos.
Plusieurs instructeurs orques s’y étaient déjà réunis pour manger.
Slurp ! Slurp !
— Comme prévu, les jjajangmyeon de la Terre sont fantastiques, chwiik !
— Je l’admets. Rien à voir avec la viande coriace de sanglier que nous mangions sur le Continent de César. Cette poudre magique appelée MSG, dans cette sauce noire, remue l’âme d’un orque, chwiik !
Les orques engloutissaient goulûment leurs nouilles nappées de sauce jjajang noire comme l’encre, ponctuant leur repas de reniflements satisfaits.
Les orques ne s’intéressaient guère au vaisseau-mère Mary, qui flottait dans le ciel, ni à la première vague d’installation.
Ils avaient l’esprit simple.
Des lits douillets ? Un service en chambre confortable ? De tels environnements de faibles ne leur étaient d’aucune utilité.
Ils pouvaient vénérer le Seigneur de la Mort sur Terre aussi bien qu’ailleurs et, avec l’argent gagné comme coachs, s’offrir chaque jour des festins de luxe comme des jjajangmyeon et du poulet frit épicé. Ils n’avaient donc aucune raison de monter dans ce tas de fer étouffant.
C’est alors que…
— Regardez tous ça, chwiik. C’est la vidéo dont les humains de la Terre faisaient tout un plat tout à l’heure.
Un orque posa avec adresse ses doigts épais et émoussés sur l’écran de son smartphone.
Après avoir suivi un cours intensif de connaissances indispensables et d’utilisation des appareils électroniques pour s’installer sur Terre sous l’autorité du Seigneur de la Mort, les orques étaient devenus de parfaits citoyens modernes, qui regardaient YouTube en mangeant des jjajangmyeon à chaque pause.
Sur l’écran holographique du smartphone apparut la retransmission du jeu en capsule de Park Jihoon, qui avait bouleversé le monde entier la veille.
[Les gars ! Vous voyez ça ? Les sensations sont complètement dingues !]
À l’écran, Park Jihoon fracassait le crâne d’un zombie avec un fusil à pompe.
— Chwiik ? C’est de la magie d’illusion ? Ou il se bat vraiment ?
— Les humains appellent ça une capsule à immersion totale. Ils disent qu’en entrant dans la machine, ton cerveau se connecte et tu peux te battre comme si c’était réel, dans un monde factice, chwiik.
— Un monde factice ? Tss, bande de faibles. Seul celui qui verse du vrai sang est un guerrier. Dehors, il y a plein de portails et de bêtes démoniaques. Pourquoi se battre contre des faux ?
Le coach en chef Karak renifla et avala bruyamment une gorgée de bouillon de jjamppong.
C’est alors que Park Jihoon prononça à l’écran une phrase décisive.
[Ah, la synchronisation de la douleur est réglée par défaut à 10 %, alors ça reste supportable ! Comme je ressuscite immédiatement même si je meurs, ça a réveillé mon esprit de compétition et je peux tirer toute la nuit ! Ils disent qu’en réglant la douleur à 100 %, on peut ressentir une vraie douleur, comme dans la réalité. Bien sûr, on ne peut pas la régler comme ça à la légère. C’est dangereux.]
[Vous demandez s’il n’y a vraiment aucun moyen ? Ce n’est pas ça… Ils disent qu’ils évaluent la force mentale. Si on a assez de force mentale pour ne pas mourir de choc à cause de la douleur, on peut aussi régler la douleur pour qu’elle soit identique à celle de la réalité. Mais moi, je ne peux pas.]
— … Hein ?
À ces mots, les baguettes de Karak lui échappèrent des mains avec un petit toc.
Les pupilles rouges des guerriers orques réunis dans la salle de repos se braquèrent toutes en même temps sur l’écran de retransmission du vaisseau-mère.
Les orques n’étaient pas stupides. Leur esprit était simplement si direct qu’il se concentrait uniquement sur le combat.
Et dès qu’il s’agissait de bataille et d’entraînement, leur cerveau fonctionnait mieux que celui de n’importe qui.
On ressuscitait immédiatement, même après être mort ?
On pouvait même régler la douleur à 100 % et ressentir pleinement l’agonie de la mort et les sensations d’un vrai combat, sans que son corps réel ne risque quoi que ce soit ?
— Chwi… chwiiiik… !
Les narines de Karak se mirent à frémir furieusement.
Les orques considéraient comme le plus grand des honneurs le fait de se consumer tout entiers sur le champ de bataille et de mourir dans la gloire, afin de laisser leur nom à la postérité. À l’inverse, ils méprisaient profondément les morts inutiles, comme celles d’un chien.
Mourir bêtement dans un combat minable, ou périr sans nom sans connaître les attaques d’une bête démoniaque inconnue, était une honte pour un guerrier.
Mais s’ils entraient dans cette boîte magique appelée capsule, ils pourraient livrer sans fin des combats à mort, exactement comme dans la réalité !
C’était presque un terrain d’entraînement ultime et infini pour les guerriers.
— C-cette boîte… où se trouve donc ce glorieux berceau du combat ?
— Le vaisseau-mère du Seigneur de la Mort, qui flotte dans le ciel ! Il paraît qu’on peut s’en servir en payant ce qu’ils appellent des points de foi, chwiik ! Et qu’on peut aussi revenir librement sur Terre !
— Alors, faites vos bagages sur-le-champ !
Kwaang ! Karak fracassa la table de la salle de repos et bondit sur ses pieds. Les yeux des orques s’injectèrent de sang.
— Chwiik ! À partir d’aujourd’hui, nous ferons trente mille révérences au lieu de squats ! Nous terminerons notre entraînement extrême sur le vaisseau-mère, puis retournerons sur le champ de bataille terrestre !
— Grand Seigneur de la Mort ! Embarquez-moi sur l’arche et envoyez-moi dans l’arène infinie, chwiik !
Ourouroukangkwang !
Dans un vacarme qui faisait trembler le centre d’entraînement tout entier, les guerriers orques musclés comme Hulk se prosternèrent devant l’hologramme de Kim Minwoo et se mirent à se courber.
Les avantages écrasants offerts par le vaisseau-mère Mary avaient complètement aboli les frontières entre les races et aspiraient la foi aveugle du monde entier comme un immense trou noir.
Un méga-succès colossal, bien au-delà de toute imagination.
Et quand cette folie étrange atteignit son paroxysme…
Enfin, l’annonce de la deuxième vague d’installation résonna dans le ciel du monde entier.
* * *
« Fufufu. Tout cela est pour le grand Seigneur de la Mort. »
Dans la salle du capitaine, au dernier étage du vaisseau-mère,
Mary contempla les dizaines de milliers d’écrans holographiques qui flottaient dans le vide et claqua joyeusement sa mâchoire osseuse.
Au centre des écrans apparaissaient la retransmission de Park Jihoon, qui acclamait en fracassant des crânes de zombies, et le graphique de la foi des Terriens, qui explosait en temps réel.
[Le taux de conversion de la foi sur Terre est actuellement en forte hausse !]
[La densité moyenne des ondes de foi chez les candidats à la deuxième vague d’installation dépasse la limite !]
Les notifications du système résonnaient sans fin.
Mettre Park Jihoon au premier plan avait été un coup de génie.
Si une personne privilégiée, comme le président d’une grande entreprise, avait profité de cette capsule, le public n’aurait ressenti qu’un sentiment de privation en comparaison.
Mais montrer la personne non éveillée la plus ordinaire et insignifiante, jouant avec délice et profitant de ces avantages éblouissants, avait ancré dans l’esprit des huit milliards de Terriens une certitude terrifiante : eux aussi en étaient capables.
Dans l’œil rouge de Mary, une lueur épaisse trahissait une ferveur fanatique.
Pour le Culte de la Mort, Mary comprise, les bouts de papier que les Terriens risquaient leur vie à amasser n’étaient que des déchets, même pas bons à allumer un feu.
La seule valeur qui comptait à leurs yeux était une foi aveugle et pure à cent pour cent, jaillie du plus profond de l’âme.
Autrement dit, la « foi ».
C’est ainsi qu’ils avaient créé une nouvelle monnaie absolue : les points de foi.
La raison pour laquelle ils fourraient avec tant de générosité dans la bouche des Terriens des rêves et des plaisirs aussi doux que les capsules et le rajeunissement, en mobilisant les technologies ultradéveloppées du vaisseau-mère,
n’avait qu’un seul but.
Enraciner profondément dans les os de toute la planète Terre, la planète natale du grand Maître, une religion parfaite et absolue qui vénérait le Seigneur de la Mort comme dieu unique.
« Maintenant que nous avons suffisamment agité des steaks de premier choix sous le nez de ces bêtes affamées… »
Mary fredonna et effleura avec élégance le panneau de commande du système.
« Il est temps d’arrêter de les faire saliver et de leur passer solidement la laisse. »
Dans le ciel de toute la Terre, l’annonce de la loterie pour la deuxième vague d’installation, émise par le Nécromancien capitaliste, apparut sous la forme d’un immense hologramme rouge sang et se mit à retentir.