Chapitre 343
[Utilisation du passe d’accès au Royaume démoniaque.]
Sa vision se brouilla et l’odeur familière et âcre du soufre lui chatouilla les narines.
Il venait d’arriver sur le territoire de rang 1 du Royaume démoniaque, que Vulcan avait récemment pris sous son contrôle : plus précisément, dans l’immense château du Seigneur démoniaque situé en son centre.
« Non, qu’est-ce qu’on va faire si vous débarquez maintenant ?! »
Andromalius fut le premier à accourir dès l’ouverture du portail.
Pour celui qui avait le plus contribué à faire grimper le territoire à la première place, il n’avait pas l’air en grande forme.
Il était même d’une pâleur presque mortelle.
« Qu’est-ce que vous avez à faire cette tête ? Vous ne profitiez pas de la bonne aubaine en gérant le territoire de Vulcan ? »
« Quelle bonne aubaine ? J’en ai les tripes en feu, en ce moment ! »
Andromalius poussa un profond soupir, puis se lança dans son rapport à la hâte.
« À la fin de la Bataille du classement, le seigneur Vulcan a pris la première place, mais, comme vous le savez, les pontes en place n’allaient pas voir ça d’un bon œil. À l’heure actuelle, les Grands Seigneurs du deuxième au septième rang se sont alliés dans notre dos et ont interrompu tous les échanges commerciaux. C’est une manœuvre d’intimidation flagrante. »
« Vous ne pouvez pas défendre le territoire ? »
« Je peux gérer sa défense, d’une manière ou d’une autre. De toute façon, la loi du Dieu démoniaque interdit aux seigneurs de s’affronter ouvertement par les armes ! Ils ne peuvent guère imposer des sanctions économiques ou provoquer des escarmouches locales. Le vrai problème, ce n’est pas le territoire… ! »
Andromalius désigna Kim Minwoo d’un geste accusateur.
« C’est vous, seigneur Kim Minwoo ! La Bataille du classement est terminée, et les règles de protection des représentants ont complètement expiré ! »
« Et alors ? »
« La période de protection est finie : vous n’êtes plus un représentant protégé par les règles du Dieu démoniaque ! Vous n’êtes qu’un humain qui a débarqué au Royaume démoniaque ! Ces salauds n’ont pas le droit de s’en prendre au seigneur Vulcan, mais rien ne les empêche de vous attaquer ! Dès que la rumeur de votre arrivée se répandra, les Grands Seigneurs qui vous en veulent vont se précipiter pour vous mettre en pièces ! Vous devez repartir, et vite ! »
Andromalius s’inquiétait pour lui et le pressait de partir. C’était d’une gentillesse étonnante, indigne d’un démon.
Kim Minwoo, pourtant, resta de marbre.
Une lueur étrange brillait plutôt dans ses yeux.
« Hé, monsieur Ahn. »
« Ouvrez vite le portail… Pardon ? »
« Donc, si je comprends bien, ces types peuvent m’attaquer sans enfreindre les règles du Dieu démoniaque, c’est ça ? Puisque je suis humain. »
« C’est ce que je vous explique ! »
« Alors raisonnons à l’envers. »
Kim Minwoo se caressa le menton et afficha un sourire glaçant.
« Dans ce cas, si j’envahis leur territoire et que je tranche le cou de ces seigneurs à la con, je n’enfreindrai pas les règles non plus, pas vrai ? Après tout, je ne suis pas un seigneur. »
« … Hein ? »
Les pupilles d’Andromalius se mirent à trembler comme si un séisme venait de frapper.
La loi du Dieu démoniaque était une règle strictement destinée à contrôler les seigneurs du Royaume démoniaque.
Mais il y avait cet humain hors norme, venu de la Terre.
Un étranger qui n’était ni seigneur ni démon, et dont le statut de représentant avait expiré.
Même le Dieu démoniaque n’avait ni justification ni règle systémique pour empêcher cet humain de frapper le premier et de massacrer les autres seigneurs.
Pourquoi ?
Parce qu’une telle chose ne devait tout simplement jamais arriver.
Quelle autre race, à moins de vouloir mourir, irait semer le chaos dans le repaire des démons ?
« M-maintenant que vous le dites, il n’y a vraiment aucune règle qui serait enfreinte… Vous êtes complètement fou ? »
Andromalius regarda Kim Minwoo, abasourdi.
C’était une faille dans un système parfait, un angle mort que même un démon ayant vécu des milliers d’années n’avait jamais imaginé.
Cette idée, plus démoniaque encore que les démons eux-mêmes — massacrer légalement les Grands Seigneurs en exploitant une faille des règles — lui donna la chair de poule.
Kim Minwoo posa Rhapsodie infernale sur son épaule.
« Justement, je dois me démener pour monter de niveau. Mais c’est peut-être parce que j’ai beaucoup progressé ces derniers temps : peu importe ce que je chasse, ça ne monte presque plus. »
Ses yeux brillèrent de convoitise.
« Si je m’attaque à un Grand Seigneur… mon niveau va grimper en flèche si je le tue, non ? »
« N-non ! Ça veut juste dire que vous n’enfreignez pas les règles, mais vous ne pouvez pas attaquer seul ces Grands Seigneurs… ! »
Andromalius allait se précipiter pour l’arrêter quand…
[L’autorité de l’Empereur de la Mort est déverrouillée !]
[Mort-vivant spécial, Gleipnir, invoqué !]
Kouaaaaang !
La cour du château du Seigneur démoniaque fut écrasée, et le ciel se teinta de noir d’encre. Le Dragon divin Gleipnir descendit des cieux. Forgé à partir des os d’un dragon antique et de la lignée du Seigneur des Abysses, il suivait une voie bien différente de celle des simples Dragons d’os.
Sous la pression écrasante de cette créature mythique, les démons de haut rang qui gardaient le périmètre du territoire suffoquèrent et s’effondrèrent sur place.
— Maître, nous sommes prêts.
Cédric, monté sur le dos de Gleipnir, fit son rapport en levant sa lance noire comme l’encre.
Les yeux du Chevalier-dragon, qui avait retrouvé toute sa vigueur, brûlaient d’un feu féroce.
Kim Minwoo bondit avec légèreté et s’installa derrière Cédric.
« On commence par le septième rang et on remonte. Tu connais les emplacements, pas vrai ? Fonce tout droit et rase-moi tout ça. »
— Compris !
Kouaaaang !
Gleipnir s’éleva dans les airs, déchirant l’espace.
Un grondement qui brisa le mur du son retentit, tandis qu’une traînée noire et dorée se grava profondément dans le ciel rouge du Royaume démoniaque.
Andromalius déglutit et resta à contempler le ciel, hébété.
« … L’écosystème du Royaume démoniaque va complètement changer à partir d’aujourd’hui… »
Kim Minwoo.
Pendant tout le temps où il ne l’avait pas vu, il était devenu un monstre bien plus redoutable qu’avant.
Au point qu’Andromalius lui-même se retrouvait, sans même s’en rendre compte, les mains moites de sueur froide devant sa présence intimidante.
* * *
Le vieux château de Batalian, l’une des sept grandes cités du Royaume démoniaque.
Le Grand Seigneur Paimon, qui avait gravi les échelons jusqu’à la deuxième place par un heureux hasard, était avachi de biais sur un vaste trône. Il transpirait à grosses gouttes pour dissimuler le sourire qui lui étirait les lèvres.
Un immense orbe de communication flottait au-dessus de la table ronde.
De l’autre côté, les seigneurs de haut rang, abattus par leur défaite à la Bataille du classement, laissaient éclater leur rage meurtrière.
— Maudit Vulcan ! Et cet humain arrogant ! Attendez que le bouclier de protection des représentants disparaisse. Je leur arracherai les entrailles de mes propres mains et je les dévorerai !
Agares, qui avait dégringolé de la troisième à la septième place, hurla de fureur.
À côté de lui, Baal, tombé à la troisième place, approuvait en grondant tour à tour avec ses trois têtes.
*Kékéké. Vous devez bouillir de rage, tous les deux.*
De l’extérieur, Paimon hochait la tête avec gravité ; en son for intérieur, il exultait et se délectait de sa bonne fortune.
Son classement avait bondi de la septième à la deuxième place en un instant, uniquement parce que son représentant à la Bataille du classement était mort tardivement.
Sentir son rang, qui stagnait depuis des centaines d’années, grimper d’un coup…
Cette joie dépassait de loin toute extase.
Des territoires de premier choix et davantage de ressources à récolter.
Bien sûr, la tendance générale restait ce qu’elle était.
Baal, furieux, et les anciens seigneurs de haut rang s’étaient unis pour isoler Vulcan. Paimon faisait donc semblant, lui aussi, de participer activement à leurs manœuvres de pression, le temps de profiter pleinement des avantages de sa deuxième place.
— Paimon ! Qu’en pensez-vous, maintenant que vous êtes deuxième ?
À la question hurlée par Agares, Paimon afficha un sourire bienveillant.
« Bien entendu, je suivrai la volonté de Sa Majesté Baal et du duc Agares. Nous ne pouvons pas laisser en vie cet humain qui a osé se moquer des règles des seigneurs. Enfin, si nous, les seigneurs en personne, nous en mêlons, qu’y a-t-il de si difficile à mettre en pièces un simple humain comme lui ? »
Il avait lancé ces mots tout en méprisant intérieurement Kim Minwoo.
Il croyait que les autres n’avaient pas réussi à le capturer parce qu’il se cachait derrière le bouclier que lui conférait la règle de protection des représentants. Si les Grands Seigneurs, qui avaient vécu des milliers d’années, s’unissaient, ils pourraient écraser un simple humain d’un souffle.
Les pupilles troubles d’Agares s’illuminèrent.
— Le maître de Vulcan. Cet humain arrogant, Kim Minwoo. Si nous continuons à faire pression sur le territoire de Vulcan et à l’écraser, il finira par perdre patience et se montrera forcément dans le Royaume démoniaque.
Les seigneurs de l’autre côté de l’orbe se turent d’un même mouvement et tendirent l’oreille.
— La période de protection des représentants est terminée, elle aussi. Dès qu’il franchira les portes de son plein gré, sans le bouclier protecteur des règles, nous six lui tomberons dessus d’un seul coup et le mettrons en pièces. Si l’invocateur meurt, ce salaud de Vulcan ne pourra plus maintenir l’invocation : il s’effondrera ou ne sera plus qu’une coquille vide. Il ne nous restera alors qu’à nous régaler du trône de la première place.
— Excellent. Comme toujours, personne ne vous arrive à la cheville quand il s’agit de ruse, Agares.
Tandis que tous louaient la sagesse d’Agares…
Kureureureureung !
« Hum ? »
De l’autre côté de l’orbe, le point de vue d’Agares trembla violemment, comme si un séisme venait de frapper.
— Q-qu’est-ce qui se passe ?
— S-seigneur ! Un dragon gigantesque dans le ciel…
… !
Au milieu du rapport alarmé, le plafond du château d’Agares, visible de l’autre côté de l’orbe, fut arraché comme une simple feuille de papier.
Baal, Paimon, Vasago et tous les Grands Seigneurs en communication tressaillirent et fixèrent l’orbe.
Paaaat !
Fendant l’épais nuage de poussière, la sorcière aux cheveux argentés tendit la main la première.
— Toi, ne lance pas de sort.
— Keuho… !
Le mana qu’Agares rassemblait pour contre-attaquer fut aussitôt bloqué et dispersé.
Au même instant, la femme en robe rouge transperça l’ombre d’Agares et la cloua au sol, tandis que la lance du chevalier noir, qui s’abattit sur lui comme la foudre, lui perça la poitrine.
Une coordination parfaite et terrifiante, qui ne lui laissa même pas le temps de respirer.
Mais ce qui stupéfia le plus Paimon vint ensuite.
Seureureureuk…
De l’autre côté de l’orbe, des ténèbres noires comme l’encre se déversèrent.
La pression de la mort elle-même, qui forçait tout être vivant à se prosterner par instinct, déborda de l’orbe.
« Q-qu’est-ce que c’est… ?! Quelle est cette puissance ?! »
Paimon se leva d’un bond, stupéfait.
Même le serpent stratège enroulé autour de son épaule se recroquevilla et se mit à trembler comme une feuille.
C’était de la divinité.
Et pas n’importe laquelle : une divinité si singulière et écrasante qu’aucun humain n’aurait pu la dégager de son corps !
Enveloppé dans la brume de la mort, Kim Minwoo descendit lentement juste devant Agares.
— Keu… Keuheok… T-toi… Espèce de salaud… Tu n’as donc pas peur d’enfreindre les règles du Dieu démoniaque… ?
— Qu’est-ce que tu veux ? Je ne suis pas soumis aux règles.
Seogeok !
Un unique coup de lame, glacial.
Le cou d’Agares, septième du classement — anciennement troisième —, qui vociférait sa rage en faisant saillir ses veines à travers l’orbe quelques instants plus tôt, s’envola dans les airs, avec une facilité dérisoire.
… !
Le visage de Paimon, qui venait d’assister en direct au massacre de l’autre côté de l’orbe, devint blanc comme un linge.
Ils gagneraient si les seigneurs en personne intervenaient ?
C’était… vraiment vrai, ça ?
Kim Minwoo, l’Épée démoniaque dégoulinant de sang posée sur l’épaule, s’approcha lentement de l’orbe tombé au sol.
Son regard croisa de plein fouet les pupilles noires qui remplissaient l’écran.
Avec un sourire sinistre, Kim Minwoo lança d’un ton désinvolte :
« À ton tour, maintenant. »
Bbajik !
L’hologramme de communication qui flottait devant les yeux de Paimon se brisa en fragments et se dispersa dans le vide.
« … »
Seul un silence de mort régna dans la salle de banquet.
Le long du dos de Paimon, qui s’imaginait déjà profiter des douceurs de la deuxième place après y être parvenu par un heureux hasard, la sueur froide coulait à flots.