Chapitre 188
Les sept souverains de la Cité céleste.
Qu’ils aient fondé des guildes et agi en groupe, ou qu’ils aient joué en solo.
Leurs parcours différaient, mais ils avaient un point commun.
Ils étaient exceptionnels depuis le début.
Le maître de guilde de Shadow, la guilde d’information de référence de la Cité céleste, ne faisait pas exception.
La Reine des succubes Lilith.
Sa puissance au combat était la plus faible des Sept Seigneurs. En revanche, elle avait un avantage dont les autres Seigneurs étaient dépourvus.
Quel que soit leur âge ou leur sexe, son charme était fatal. Elle avait rassemblé de nombreux talents et fondé une guilde. Ainsi était-elle devenue la souveraine du monde interlope.
Et à présent, la souveraine du monde interlope remuait les lèvres en parcourant un document.
« Oh là là ! Ha ha ! C’est vrai, ça ? »
« L’information a été livrée en express. Son authenticité ne fait aucun doute. »
« Il y a du grabuge dans le neuvième district ? »
« Oui. Comme l’indique le rapport, toutes les guildes alliées ont été vaincues. Trois chefs de district ont également été tués. »
« Et le frère de Loup de Sang était du nombre ? »
« … C’est exact. Il aurait été décapité d’un seul coup. »
« Hmm… »
Lilith fredonna.
Ses yeux scintillaient comme des étoiles.
« Il a l’air d’avoir un sacré tempérament. »
« C’est possible. Quoi qu’il en soit, l’ordre du neuvième district a été bouleversé. Les dix plus grandes guildes ont toutes été absorbées par ce Kim Minwoo. »
« Le nom de sa guilde, c’est… voyons. Guilde qui jette l’argent par les fenêtres ? Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Ça signifie probablement qu’il va beaucoup dépenser. Nous allons pouvoir récolter beaucoup d’impôts, désormais. »
Lilith posa le rapport et regarda l’homme-rat qui se tenait devant elle.
Agatha, un homme-rat de petite taille, borgne et portant des lunettes, était son conseiller.
« Tiens, goûte. »
« Merci. »
Les yeux d’Agatha brillèrent lorsqu’elle lui tendit un morceau de fromage grouillant d’asticots.
Pour lui, un homme-rat, le fromage était pratiquement une panacée.
Surtout le fromage rance, avec ses asticots qui se tortillaient dedans. Tandis qu’il avalait le jus épais qui éclatait en bouche, son cerveau se mit à tourner à toute allure.
« Que devrions-nous faire… »
« Il y a trois possibilités. Nous pouvons l’ignorer, l’aider ou nous ranger du côté du Drapeau Rouge. »
« Aider Loup de Sang ? Hmm… Je ne sais pas. Même si nous lui donnons un coup de main, je doute que ce loup arrogant nous accorde grand-chose. »
« Probablement pas. Au mieux, il nous jettera quelques miettes. »
« L’ignorer ne me semble pas très juste non plus. Cela fait longtemps qu’on n’a pas vu une jeune pousse prometteuse. Ce serait dommage qu’elle se fane avant d’avoir fleuri, tu ne trouves pas ? »
Lilith enroula une mèche autour de son doigt en esquissant un sourire narquois. Voilà longtemps qu’une telle variable n’était pas apparue.
Un événement majeur, susceptible de bouleverser l’ordre figé de la Cité céleste. Pour l’instant, cela se passait dans le neuvième district, mais rien ne disait que cette vague déferlante ne pourrait pas atteindre les districts supérieurs.
« Nous avons toujours manqué de puissance. Toujours. »
« C’est vrai. Une belle dame comme la Reine a besoin d’un chevalier solide comme l’acier pour la protéger. Si nous le formons bien, il pourrait devenir un atout précieux. »
« À ton avis, que va faire ce loup ? »
« La personnalité de Loup de Sang lui a valu beaucoup d’ennemis. Il lui sera donc difficile de quitter sa position élevée pour régler personnellement les affaires des districts inférieurs. »
« Il enverra probablement ses subordonnés. »
« Oui. C’est très probable. Ou alors, il pourrait ne pas s’en prendre à lui pour l’instant. Il peut aussi attendre qu’il monte ici pour s’occuper de lui. »
« C’est vrai. Cela réduirait les pertes au minimum. »
Agatha hocha la tête.
« Loup de Sang, c’est une chose. Mais les autres ? »
« Ils vont probablement attendre de voir comment les choses évoluent. C’est une affaire importante, mais elle se déroule toujours dans le neuvième district. Les plus entreprenants pourraient envisager de le convaincre. »
« Mais même s’ils le font, ils ne descendront pas ici en personne, contrairement à moi, pas vrai ? »
« … Pardon ? »
« Pourquoi as-tu l’air si surpris ? Tu as dit que c’était un talent prometteur, non ? Si tu veux le recruter, il faut faire un effort personnel. Quelle est ma spécialité ? »
« Ce serait… votre charme incroyablement fatal. »
« Exactement. Dès qu’il verra mon visage, ce sera réglé, non ? Quelle que soit la force de volonté de cet humain. »
Lilith sourit de toutes ses dents et pinça le nez d’Agatha.
« Comme ça ! Je lui transpercerai le nez sur-le-champ. C’est bien maintenant que sa valeur est la plus basse, non ? »
« … Personne ne peut résister au charme de la Reine. Cependant… je ne suis pas certain qu’il en vaille autant la peine. »
« Quoi, tu ne l’aimes pas ? »
« Le coût d’un déplacement là-bas est énorme. »
« Nous manquons d’argent, pas de puissance ? »
« C’est vrai, mais… »
Lilith eut un petit rire.
Elle savait pourquoi Agatha réagissait ainsi.
Kim Minwoo.
C’était indéniablement une jeune pousse prometteuse.
Mais pour l’instant, il n’était qu’une jeune pousse. Nul ne savait encore s’il fleurirait et porterait vraiment des fruits. De plus, il était hostile au Drapeau Rouge.
Si elle investissait directement en lui et qu’il s’effondrait en chemin, ce serait une énorme perte.
« Agatha, les tâches faciles ne rapportent que des récompenses faciles. »
« Comment pourrais-je jamais m’opposer à la Reine ? »
« Tu me connais bien. Continue comme ça. Je reviendrai. »
Vêtue d’une robe, Lilith se dirigea vers le passage secret.
* * *
[Quête « Mortelle » accomplie !]
[Vous avez refusé le contrat, vaincu les dix plus grandes guildes et fondé une immense guilde unifiée !]
[Vous avez obtenu 1 000 points de réussite !]
[Fenêtre « Gestion de guilde » débloquée !]
[« Boutique de guilde » débloquée !]
Un message apparut.
Il avait rassemblé toutes les guildes du top dix encore en activité et fondé une guilde dans la Cité céleste. Elle portait le même nom que sur Terre : la Guilde qui jette l’argent par les fenêtres.
Kim Minwoo en était naturellement le maître, et il nomma Amteron vice-chef.
« C’est le mieux placé. »
La Cité céleste fonctionnait de telle sorte que les non-résidents devaient y aller et venir.
Comme ce serait également le cas des habitants de la Terre à l’avenir, il fallait qu’un local dirige la guilde.
Personne d’autre ne convenant au rôle de représentant, il nomma Amteron vice-chef.
« Les problèmes internes sont à peu près réglés. »
Recruter des membres de force comme ça risquait facilement de causer des problèmes, mais ils disposaient d’un outil magique : un contrat.
Un contrat placé sous la supervision du Royaume céleste.
Puisqu’ils avaient tenté de lui imposer un contrat déloyal, il leur avait rendu la pareille en leur en imposant un tout aussi injuste.
En gros, il stipulait qu’ils ne pouvaient pas le trahir et qu’ils étaient liés à la guilde pour l’éternité.
[Gestion de guilde]
[Nom de la guilde : Guilde qui jette l’argent par les fenêtres]
[Maître de guilde : Kim Minwoo]
[Vice-maître de guilde : Amteron]
[Nombre total de membres : 564]
[Niveau de la guilde : 13]
[Revenus mensuels : 3 000 000 Marks]
[Fonds disponibles : 1 000 000 Marks]
C’était peut-être parce qu’il avait absorbé toutes les guildes alliées d’un seul coup.
Dès le départ, il s’était retrouvé à la tête d’une grande guilde de plus de cinq cents membres. Bien sûr, ils ne représentaient pas la totalité des membres. Les guildes alliées n’avaient envoyé que leurs élites, sélectionnées parmi un millier de personnes.
« Mais, inutile de tous les accepter. »
Comme sur Terre, les critères seraient élevés. C’est pourquoi il n’avait accepté que ceux qui l’avaient attaqué. Les autres membres avaient perdu leur guilde du jour au lendemain, mais cela lui était égal.
Ils trouveraient leur place dans d’autres guildes inférieures.
Et ce n’était pas tout ce qu’il avait gagné.
En fusionnant les guildes, il avait rassemblé en un seul endroit les informations que chacune gérait. Des quêtes secrètes de grande valeur, des lieux d’entraînement cachés, et ainsi de suite.
Il comptait s’en servir plus tard.
Il se tourna vers Amteron, qui venait d’être promu vice-chef.
« Vice-chef. »
« Oui, maître de guilde. »
« À propos des revenus mensuels. Comment se fait-il qu’ils soient aussi réguliers ? »
« C’est de l’argent de protection. »
« Hein ? »
« Chaque guilde gère une zone donnée. Il y a des boutiques dans ces zones. Nous leur faisons payer l’argent de protection. »
« … De l’argent de protection ? On est des gangsters ? »
Peu importe comment il voyait les choses, ce terme lui faisait penser à des voyous. En voyant Kim Minwoo froncer les sourcils, Amteron s’empressa d’agiter les mains.
« Ce n’est pas une mauvaise chose. »
« Alors, c’est quoi ? »
« Maître de guilde, vous n’êtes pas ici depuis longtemps, n’est-ce pas ? »
« Deux jours, je crois. »
« Alors, vous n’avez pas encore connu de “raid”. »
« Un raid ? »
« Hmm… Regardez la carte, là-bas. »
La carte du neuvième district que lui désignait Amteron montrait des zones noyées dans le brouillard.
« La Forêt du Brouillard. C’est une zone remplie d’hybrides qui n’ont pas d’intelligence particulière. »
« Des hybrides ? Des sortes de monstres ? »
« On peut dire que c’est à peu près ça. Quoi qu’il en soit, une horde d’hybrides attaque le district depuis là-bas une fois par mois. Les guildes doivent le défendre. »
« Parce qu’on perçoit de l’argent de protection ? »
« Exactement. »
« Et ça représente les 3 000 000 Marks ? »
« Oui. Ici, la monnaie s’appelle le “mark”. »
« C’est beaucoup d’argent ? »
« Ce n’est pas une petite somme. Nous avons pris le contrôle des zones que protégeaient les dix plus grandes guildes. Seulement les plus rentables, bien sûr. À titre de comparaison, la Guilde Hamorn recevait environ 500 000 Marks par mois. »
Il hocha la tête.
Si la deuxième guilde en recevait autant, alors 3 000 000 Marks, soit presque six fois plus, représentait bel et bien une somme considérable.
« Les points de réussite et les Marks… »
« Je vais vous expliquer simplement. Considérez les points de réussite comme une monnaie précieuse, et les Marks comme une monnaie courante. Dans tous les cas, les deux sont des ressources indispensables. »
« Peut-on échanger les monnaies ? »
« Oui. Mais le taux de change n’est pas très avantageux. »
« Donc, il faut dépenser une tonne de Marks pour les convertir en points de réussite ? »
« C’est à peu près ça. »
Kim Minwoo hocha la tête.
Il avait compris dans les grandes lignes.
Mais une question lui trottait dans la tête.
« On dirait que les guildes sont une sorte de seigneurs féodaux, ici… »
Elles percevaient des impôts et assuraient la protection.
Ça ne ressemblait pas exactement aux seigneurs féodaux du Moyen Âge ?
« Vice-chef. »
« Oui. »
« Les infrastructures sont dans un sale état, ici, pas vrai ? »
« C’est exact. »
« Vous n’avez pas investi dans le neuvième district ? Si vous développez la ville en y investissant, vous ne pourriez pas faire tourner la planche à Marks ? »
La raison pour laquelle il était possible de « fabriquer » de l’argent était simple.
Cela tenait à une sorte de capacité systémique. Par exemple, si l’on obtenait des matériaux et qu’on les vendait dans une aire de repos, on recevait des Marks.
À condition d’en avoir suffisamment, on pouvait en obtenir une quantité illimitée.
En clair,
en construisant des murs, en développant les infrastructures pour faire fonctionner la ville et en facilitant la récolte de matériaux grâce à la chasse, on pouvait faire circuler davantage de Marks.
Les grandes guildes l’ignoraient-elles ?
C’était pour ça qu’il posait la question.
Amteron se gratta la tête.
« Eh bien… ce n’est pas si simple. »
« Pourquoi ? »
« Les forces de chacun sont plus ou moins équivalentes. Et il y en a toujours qui détournent leur part. Développer la ville ? N’est-il pas plus rentable d’échanger des Marks contre des points de réussite et de renforcer sa Projection céleste ? »
« Ils ont donc privilégié les profits à court terme au détriment du long terme ? »
« Je ne peux pas me permettre de rester à la traîne pendant que les autres chefs de district deviennent plus forts. Ce n’est pas comme si personne n’avait essayé de mettre des ressources en commun pour investir. Mais… »
« Quelqu’un a dit un jour que lorsqu’on se retrouve à cinq, il y en a forcément un qui est un déchet. »
« Quelle… grande sagesse ! C’est exactement ça. »
Amteron applaudit pour marquer son accord.
« Mais les autres grandes guildes, à la limite, mais le Drapeau Rouge, lui, est différent, non ? Ils n’ont pas investi ? »
« Ceux qui réussissent finissent par monter. Alors, pourquoi se soucieraient-ils des districts inférieurs ? Ils doivent vite devenir plus forts et grimper. Cet endroit n’est qu’une étape. Personne ne va investir son argent dans un lieu qu’il s’apprête à quitter. »
« Hein… »
Les raisons étaient un peu complexes. Le neuvième district était un endroit qu’ils finiraient par quitter.
Et investir seul ne résoudrait rien. Pour diverses raisons, le neuvième district ne parvenait pas à se débarrasser de son allure de bidonville.
« Si on développe cet endroit, cela aidera aussi les districts supérieurs, non ? »
« Oui. Même le Drapeau Rouge payait des impôts à sa branche du district supérieur. Mais je ne sais pas si ça l’aiderait beaucoup. Si c’était le cas, les Sept Seigneurs seraient déjà descendus ici pour tout mettre à sac. »
Il avait raison.
Mais ce qui manquait aux Sept Seigneurs, Kim Minwoo l’avait.
« L’artisanat. »
Les Sept Seigneurs.
Ils étaient puissants.
Mais seulement en termes de force physique.
Ils n’avaient pas les compétences de production nécessaires pour enrichir et renforcer toute une ville.
Même s’ils avaient des ouvriers spécialisés dans la production, ils ne pouvaient pas rivaliser avec son immense réserve de matériel.
Il équiperait et renforcerait les habitants. Il les ferait rapporter davantage d’impôts, davantage de matériaux.
Et rebâtirait la ville grâce à cela.
S’il mettait en place des infrastructures et développait la ville de cette façon…
« Combien de points de réussite cela rapporterait-il ? »
Bien plus que de détruire dix guildes pourries, non ?
C’était un projet ambitieux.
Mais plus un projet était ambitieux, mieux c’était.
« Allons-y. »
Le développement de la ville.
Ça semblait en valoir la peine.