Chapitre 147
Au cœur du Continent de César.
Se dressait là une tour colossale, qui semblait percer les cieux.
Tout en haut de la tour, d’où l’on pouvait contempler le monde entier, se trouvait un trône.
Ce lieu n’existait que pour la sorcière Iris.
Devant elle était posée une boule de cristal d’un noir de jais.
À travers l’orbe se révélaient des spectres débordant d’énergie maléfique.
Les Chevaliers spectraux.
[N.d.T. : « Chevaliers fantômes » → « Chevaliers spectraux »]
Un ordre de chevaliers qui lui avait voué fidélité depuis des siècles.
Malgré son caractère excentrique, ils lui étaient si dévoués qu’elle ne pouvait s’empêcher de les interroger avec une pointe de chaleur dans la voix.
« C’est terminé ? »
— Oui. La forteresse du Nord est tombée, et Velitas est retourné à la terre.
« Tu as parlé aux dragons ? »
— Comme vous l’aviez ordonné, madame. Ils n’avaient pas l’air d’y croire tout à fait, mais… ils n’ont pas l’air de vouloir en faire toute une histoire.
« Qu’est-ce que ces misérables pourraient bien faire ? »
Iris eut un rire froid.
La grande organisation à laquelle elle appartenait, le « Coven des Sorcières de l’Est », étendait son influence à de nombreuses dimensions.
Le Continent de César ne faisait pas exception.
Une dimension de rang inférieur. À l’origine, cet endroit était classé comme une « zone dangereuse ».
Le roi des orques, Mutakta.
Pour un être né dans une dimension aussi modeste, sa puissance sortait de l’ordinaire.
Intervenir à la légère aurait exigé trop de ressources humaines et rendu l’investissement peu rentable.
Mais la situation avait changé.
Un jour, Mutakta avait disparu du jour au lendemain. Dès qu’elle l’avait appris, le Coven des Sorcières de l’Est avait dépêché Iris sur place.
C’était comme partir à la conquête d’un nouveau continent.
Le problème, c’était que le Coven des Sorcières n’était pas le seul à avoir envoyé des forces.
La Légion du Dragon.
Elle avait également dépêché un dragon.
La puissance des deux organisations était à peu près égale.
La sorcière et le Dragon de Glace ne faisaient pas exception.
Ils avaient conclu une sorte de pacte afin d’éviter de se nuire mutuellement. L’accord était vague, mais jusqu’ici, il avait bien fonctionné.
Aucun des deux camps n’avait grand-chose à gagner à le rompre.
« Mais maintenant, c’est différent. »
Ces dragons ignorants pouvaient convoiter leur territoire sans se soucier des êtres vivants qui l’habitaient.
Fidèle à son image d’organisation raffinée de sorcières, le Coven tirait l’essentiel de ses revenus de l’approvisionnement en cadavres pour ses expériences et de la récupération de leurs sous-produits. L’acquisition de corps frais lui avait rapporté gros.
Les tributs versés aux supérieurs avaient considérablement accru ses contributions.
Même les plus hauts gradés étaient satisfaits de ses résultats.
Mais à présent, les cadavres avaient presque disparu. Iris avait plus à perdre en tenant sa promesse.
Alors elle avait laissé tomber la forteresse du Nord.
Une sorte de sabotage.
Le Dragon de Glace comprendrait.
Mais alors ?
« Les continents peuplés d’orques sont rares, de toute façon. »
Les orques se reproduisaient vite et avaient beaucoup de petits : c’étaient des créatures idéales pour fournir des cadavres.
Affectée à ce continent qui était une véritable mine d’or, Iris n’avait aucune intention de céder facilement.
Et ce n’était même pas un conflit majeur.
Le Coven des Sorcières et la Légion du Dragon étendaient leur influence sur d’innombrables planètes.
Partout, ils se disputaient le pouvoir et se battaient pour leur part du gâteau. Iris ne faisait que les imiter.
Nord, Ouest, Sud, Est et Centre.
Iris contempla les cinq régions du Continent de César marquées sur la carte et esquissa un sourire.
« Laissons les orques se reproduire un peu… Pour ça, je vais devoir abandonner le Nord et l’Ouest. »
Quant au Dragon de Glace…
Elle n’aurait qu’à lui dire de geler le Sud et l’Est.
Si elle lui promettait de les geler à nouveau plus tard, le dragon ne se révolterait sans doute pas.
À condition qu’elle puisse lui offrir encore de nombreux cadavres en tribut.
Être promue de simple apprentie sorcière au rang de sorcière à part entière ne serait alors plus un rêve.
« Hmm… »
Elle fredonnait joyeusement quand cela se produisit.
Boum !
Des nuages noirs commencèrent à s’amasser au-dessus de la flèche colossale. Une puissance magique intense tournoyait en un vortex.
Crac… !
Le ciel sembla se fissurer comme du verre brisé.
« … Quoi ? »
Iris lâcha ces mots, stupéfaite.
Ce phénomène ne lui était que trop familier.
Un transfert dimensionnel.
Elle aussi était arrivée ici en déchirant les dimensions de cette façon.
Mais…
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Que le ciel se brise ainsi sous l’effet d’une concentration de mana ?
Une apprentie sorcière n’aurait jamais pu accomplir une telle chose.
Il fallait au moins une sorcière à part entière pour rassembler autant de mana en vue d’un transfert dimensionnel.
Bientôt,
une silhouette sur un balai émergea de la brèche dans le ciel.
Un cou lisse.
Une créature ordinaire n’aurait qu’une tête, mais la sorcière qui venait d’apparaître en avait trois, toutes attachées au même cou.
Un emblème étincelant ornait sa poitrine. Il ressemblait à un corbeau d’un noir de jais. Iris écarquilla les yeux.
« L’École du Corbeau ? »
Le Coven des Sorcières de l’Est ne comptait que sept Grandes Sorcières.
Parmi elles, les sorcières appartenant à l’école du Roi-Corbeau, Ananke, portaient de tels emblèmes. Non seulement elle était une sorcière à part entière, mais elle avait aussi saisi une précieuse bouée de sauvetage.
Iris ne comprenait pas pourquoi un être d’une telle envergure se rendait dans cette humble dimension.
À cet instant,
les trois têtes fixèrent Iris droit dans les yeux.
« Je suis Leluya, sorcière à part entière du Coven des Sorcières de l’Est et membre de l’École du Corbeau. »
« Sorcière inexpérimentée, où sommes-nous ? »
« Et qui es-tu ? »
Les questions fusèrent.
Iris, qui n’osait pas regarder les trois visages en face, baissa prudemment la tête et répondit :
« Je suis Iris, apprentie sorcière du Coven des Sorcières de l’Est. On m’a envoyée administrer le Continent de César. »
À ces mots, les trois têtes de Leluya se regardèrent avant de prendre la parole.
« Une apprentie sorcière ? Alors nous sommes dans une dimension de rang inférieur ? »
« Ce n’était pas notre destination. »
« Nous devrions nous renseigner. »
Peu après, un corbeau apparut près de Leluya.
Le Corbeau d’Ananke.
Élevé personnellement par la Grande Sorcière, il était attribué à chaque membre de l’École du Corbeau.
Son rôle était simple.
Il annonçait les présages.
— Croâ ! Boum, roule ! Boum, roule !
Comme à cet instant.
En voyant le corbeau battre des ailes et parler, les têtes de Leluya interprétèrent ses paroles.
« Boum, roule ? »
« Le bruit de quelque chose qui roule ? »
« Ce n’est pas une coïncidence. Quelque chose a interféré ? »
Les têtes de Leluya, graves, poursuivirent leur interprétation.
« Qui nous a convoquées ? La Légion du Dragon ? »
« Non. On dirait qu’ils ont été convoqués ici eux aussi… On ne le sait donc pas encore. »
« Quoi qu’il en soit, il faudra un mois pour transférer à nouveau nos dimensions. »
Iris, qui observait Leluya avec prudence, prit la parole.
« Euh… dame Leluya. »
« Oui ? »
« Vous m’avez appelée ? »
« Parle. »
« Eh bien… un présage est apparu. Est-ce que ça va ? »
Les trois têtes de Leluya gloussèrent.
« Trébucher sur la route est aussi un présage. »
« La mort qui nous attend est aussi un mauvais présage. »
« Tout dépend du point de vue. »
« Ah… »
Iris se gratta la tête.
Elle savait seulement que le corbeau annonçait les présages, sans comprendre le mécanisme exact. On aurait dit qu’il en signalait un dès le moindre signe de problème.
« Puis-je vous demander ce que vous avez en tête ? »
À cet instant,
les six yeux de Leluya, rivés sur Iris, roulèrent dans leurs orbites.
« Jeune sorcière. »
« Dis-moi. »
« Il s’est passé des choses étranges ces derniers temps. Raconte-moi tout, sans rien omettre. »
* * *
Le ciel s’assombrit et s’ouvrit dans une déchirure.
Le sol trembla.
Les orques s’en réjouissaient comme s’ils étaient dans un manège, mais les elfes, eux, réagissaient autrement.
Une foule d’elfes s’agitait.
Bientôt, l’un d’eux se mit à courir dans leur direction.
Elise, la gardienne de l’Arbre-Mère.
Il avait l’impression que cela faisait une éternité qu’il ne l’avait pas vue.
« Ça fait vraiment longtemps. »
Cela faisait près de quatre mois qu’il était revenu dans ce Portail caché. Grâce à cette elfe, il avait dîné avec des dieux et appris facilement l’alchimie aux squelettes.
Avant qu’il ait le temps de lui exprimer sa joie,
elle prit la parole, le visage fermé et grave.
« … C’est pareil. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Il y a des centaines d’années, quand les sorcières et le Dragon de Glace sont apparus, c’était pareil. Le ciel s’était assombri, puis fendu. C’est le signe d’une calamité. Et en plus… »
Le regard tremblant, Elise poursuivit :
« C’est encore pire que la dernière fois. Ce n’était pas aussi violent, à l’époque… »
« Tu l’as vu de tes propres yeux ? »
« … Oui. J’étais déjà en vie à l’époque. »
Cette conversation lui rappelait brutalement l’âge moyen des elfes.
Sa remarque permettait de déduire une chose.
« La sorcière et le Dragon de Glace. Ces êtres supérieurs sont-ils venus ? »
Par chance, il disposait d’informations à ce sujet.
Le dragon de compagnie de Cédric, Gleipnir.
Il n’avait pas été question de la Légion du Dragon et du Coven des Sorcières de l’Est, à propos de sa création ? Si les sorcières et le Dragon de Glace appartenaient à ces organisations…
La venue d’êtres supérieurs n’aurait rien d’étonnant.
Il se tourna vers lui.
« Cédric. Ça te semble lié aux organisations dont on a parlé la dernière fois ? »
— Probablement. C’est un phénomène de transfert dimensionnel. C’est ainsi que les sorcières et les dragons se déplacent. On dirait que les deux ont été convoqués.
« Les deux ? »
— Il suffit de regarder en haut et en bas : les fissures sont différentes, non ?
Comme l’avait dit Cédric,
tandis que le haut du ciel se fendait comme une toile d’araignée, le bas était tranché tout droit.
Ce type était vraiment comme un oignon : il révélait les informations couche après couche.
La sorcière et le Dragon de Glace.
Depuis que Cédric avait franchi le premier portail, il devait se rappeler les informations sur des organisations comme le Coven des Sorcières de l’Est et la Légion du Dragon.
La raison pour laquelle il ne les avait pas mentionnées était évidente.
« Il voulait probablement que je n’y pense pas pour le moment. »
Il ne s’y trompait pas.
N’était-ce pas vrai que, lorsqu’il était entré pour la première fois, il n’avait pas eu le courage d’affronter directement les sorcières et les dragons de glace ?
À l’époque, il était novice et ne savait que lancer des malédictions et invoquer des squelettes.
C’était aussi sa façon de faire.
« Parfait. »
— Tu comptes les capturer ?
« Bien sûr. Cédric, tu ne veux pas monter sur ton dragon de compagnie ? »
— … Ce n’est pas un dragon de compagnie, c’est un camarade.
« Donc tu ne veux pas monter dessus ? »
— Bien sûr que si… Je veux monter dessus.
Cédric, les yeux brillants de convoitise, laissa échapper son désir.
Eh bien, le Dragon d’os qu’il avait vu dans la première composition était vraiment impressionnant.
« Alors, il faut les capturer. On est assez forts maintenant pour essayer, non ? »
— Hmm… En effet. Un phénomène d’une telle ampleur doit être du niveau d’une sorcière à part entière. Le dragon est probablement un dragon ancien.
Elise, qui avait écouté d’une oreille distraite, demanda :
« Vous allez les capturer maintenant ? »
« C’est le plan. »
« La dernière fois, tu voulais les faire s’affronter, il me semblait… »
« Ce n’est plus nécessaire. Comme tu le sais, Elise, je ne viens pas de cette dimension. »
Ils expliquèrent la situation à Elise, qui les regardait d’un air absent.
En résumé, alors que le temps s’était arrêté ici après la prise de la forteresse du Nord, ils étaient devenus bien plus forts que prévu.
« Le temps s’est arrêté ici ? »
« C’est à peu près ça. »
Quoi qu’il en soit,
pourquoi avaient-ils eu une chance insolente, avec un dé qui, par un étrange paradoxe, était tombé sur un ?
La situation commençait peu à peu à s’éclaircir.
Une sorcière de haut rang et un dragon de haut rang étaient arrivés ?
Autrement dit, les ingrédients d’un dragon de compagnie étaient là ?
« Alors, il faut que je les capture. »
La Volonté inébranlable ne s’activait que si l’on refusait de reculer devant les difficultés.
Et quelles étaient ces difficultés, au juste ?
Une sorcière et un dragon.
Les faire s’affronter et les regarder de loin, les bras croisés, ne semblait pas correspondre à la difficulté requise.
« Le plus difficile, sans aucun doute… »
Tout démolir.
C’était le moyen le plus probable d’activer l’Indomptable.
« Si ça tourne mal, je n’aurai qu’à faire exploser une Bombe nucléaire. »
Bien sûr, à en juger par la réaction de Cédric, il ne semblait pas nécessaire d’en arriver là.
Le repaire de la sorcière se trouvait au centre du continent.
Celui du Dragon de Glace se trouvait au sud du continent.
Comme ils étaient au nord, il leur suffisait de descendre pour les capturer tous les deux et terminer le portail.
« C’est décidé. Urkan ! »
— Chwiik ! Tu m’as appelé, grand frère ?
« On va capturer une sorcière. Tu veux venir ? »
— Allons-y !
Les orques commencèrent à accourir de toutes parts, le sourire aux lèvres.