Chapitre 22
Traductrice : Moonkissed
Kang Seok-woo, côté compréhension musicale, était Monsieur Tout-le-monde.
Aucun des programmes qu’il avait réalisés jusque-là n’avait trait à la musique, et ce n’était pas non plus un grand mélomane.
Juste un auditeur du Top 100, classique.
Donc si quelqu’un comme Kang Seok-woo sursautait en entendant le nom d’un compositeur étranger, c’était pour l’une de deux raisons.
Soit la personne était d’une célébrité indécente, soit elle avait été mêlée à une affaire qui avait fait les gros titres en Corée.
Là, c’était les deux.
— Tu as dit Chris Edwards ? Ce n’est pas le nom crédité comme compositeur de Flowers Bloom.
— Chris Edwards est son nom de scène. Son vrai nom est danois. Mais oui, c’est bien lui. J’ai recoupé à plusieurs sources parce que je n’y croyais pas non plus.
— Euh…
Chris Edwards était devenu un nom brûlant ces deux dernières années.
Trois titres n°1 au Billboard Hot 100, plus de vingt entrées dans le classement.
En plus, il était beau gosse et disert, du coup il passait souvent dans les talk-shows américains.
La seule raison pour laquelle il n’était pas une super-star lui-même, c’est qu’il ne savait pas chanter. S’il avait tenté la carrière d’auteur-compositeur-interprète, il aurait pu devenir une star mondiale sans forcer.
Mais ce qui l’avait fait exploser en Corée, ce n’était rien de tout ça — c’était le cinéma.
Par hasard, il s’était retrouvé à écrire la musique d’un film coréen, et ce film avait attiré dix millions de spectateurs au pays.
Non seulement ça, il avait été invité dans de grands festivals dont Cannes, et la BO avait remporté le prix de la meilleure musique originale dans une cérémonie.
Grâce à ça, une bande originale composée par un étranger pour un film coréen était entrée au Billboard.
Il avait même pris la tête des charts domestiques — quasi inédit pour un artiste étranger.
— Il n’était pas passé dans une émission de variétés coréenne à un moment, Chris Edwards ?
— En dehors des interviews pour le film, il n’a fait qu’une seule émission.
— Hmm. Du coup il n’a sans doute pas parlé d’avoir écrit pour des idols K-pop pendant ça ?
— Je ne suis pas sûr… mais probablement pas. Si ç’avait été le cas, NT en aurait fait tout un foin.
NT — l’agence de Way From Flower.
— C’est vrai, NT est restée très discrète sur toute l’affaire.
— Le fait qu’ils n’aient rien survendu me fait me demander s’il n’y a pas eu un froid entre NT et le compositeur ?
— Peut-être… ou peut-être qu’ils n’étaient même pas au courant.
— Quoi ?
— Réfléchis. Flowers Bloom date d’il y a quatre ans. Chris Edwards n’était pas célèbre en Corée à l’époque, si ?
— C’est vrai, ça se tient.
Kang Seok-woo se frotta le menton, songeur.
À vrai dire, il n’y avait aucune chance qu’ils puissent faire venir Chris Edwards dans Coming Up Next avec le budget actuel.
Non, pas « difficile » — impossible.
Même décrocher une interview vidéo coûterait une fortune dans ce milieu.
Pour booker un compositeur plusieurs fois n°1 au Billboard, il faudrait des audiences d’au moins 10 %.
Ce qui voulait dire qu’il y avait de bonnes chances pour que l’affirmation de Han Sion reste un mystère à jamais.
« Mais… est-ce vraiment si grave ? »
Après un long silence, Kang Seok-woo finit par parler.
— Hé. PD Go.
— Pour la dernière fois, je ne suis pas « Go ».
— Tu fourres toujours ton nez partout comme un vieux conseiller — go-mun-gwan. Donc tu es le PD Go, compris ? Bref, trouve un moyen d’envoyer la vidéo au compositeur.
— Unilatéralement ?
— Ouais. Peu importe comment, assure-toi qu’il la voie. Ajoute des sous-titres — la performance de Sion et l’interview d’après scène.
— On fait ça en danois ou en anglais ?
— Ugh, fais les deux !
— Pas la peine de crier, oh.
— Bref.
Si ce que disait Han Sion était vrai, Chris Edwards réagirait forcément.
Les musiciens sont câblés comme ça.
Et si ce n’était pas le cas ?
Alors Under the Streetlamp deviendrait la star de l’épisode 1.
Flowers Bloom deviendrait un de ces sujets mystérieux dont on parle sans jamais trancher.
— Et trouve quelqu’un qui a quitté NT et qui a la langue bien pendue. On obtiendra peut-être une fuite.
— Ça marche.
Quand on y pense, il faut reconnaître un truc à ces gens de la télé.
Qui a l’idée de construire un studio de danse dans un centre de congrès ?
Ce n’était clairement pas un espace existant. On aurait dit qu’ils avaient acheté des miroirs et refait tout l’endroit…
Ça n’aurait pas coûté moins cher de louer un grand studio, tout simplement ?
Bon, la télé, c’est plein d’arrangements en coulisses et d’intérêts cachés.
Peut-être que le centre de congrès a offert un sponsoring en échange de quelque chose…
— Sion hyung !
— Hein ? Ah.
— Tu nous écoutes ?
— Ah, désolé. J’ai décroché une seconde.
Ma réponse laissa les membres de l’Équipe Gagnante un peu perplexes, puis ils reprirent :
— On voulait ton avis. De notre point de vue, la choré de groupe ne tombe pas juste.
— Je ne sais pas. Moi je trouve ça ok.
— Vraiment ?
— Ouais. À ce niveau, c’est suffisant.
On débriefait nos images.
Après quatre heures de pratique à partir de 5 heures du mat’, on regardait notre première run complète.
Mais… je m’ennuyais.
Pas parce que revoir une captation est en soi ennuyeux, mais à cause du moment.
Dit comme ça, on pourrait croire que la performance ne m’importait pas, mais ce n’est pas ça.
J’adore toujours être sur scène.
Et je prends toujours du plaisir et du sens à préparer une scène.
Sans ça, je n’aurais pas survécu à cette boucle infinie façon Truman Show.
Si je m’ennuyais, c’était parce que…
— Vous ne trouvez pas que quelque chose cloche un peu ?
— Ouais, moi aussi. Les angles sont bons, mais…
— Et si on changeait un peu la formation ? Genre mettre les plus grands sur les côtés.
…parce que l’équipe s’acharnait sur des détails vides de sens.
Je ne sais pas si j’ai toujours été comme ça ou si c’est un effet de la boucle, mais je déteste voir de l’énergie gaspillée dans la mauvaise direction.
Voir des gens mettre leur passion au mauvais endroit, c’est juste… épuisant. Et terne.
Et ça fout la trouille.
Et si la passion et l’énergie humaine étaient finies ?
Et si, quand la vraie opportunité arrive, je n’ai plus rien à donner ?
Cette peur est ancrée profond.
Elle se transforme vite en dégoût de soi.
Honnêtement, ça m’agace de devoir me caler avec des coéquipiers qui s’écharpent sur ce genre de débats stériles.
J’ai été lauréat des Grammy, et maintenant je suis juste un candidat dans une émission d’idols.
Je sais — c’est égoïste et irrationnel.
Cette vie est peut-être une parenthèse pour moi, mais pour eux, c’est un one shot.
Parfois même l’échec a une douceur, et le surmonter peut apporter une joie extatique.
Je n’ai juste jamais eu droit à ce genre de bonheur.
— Sion hyung, tu es sûr que ça te va vraiment ?
Choi Jae-sung, qui insistait pour m’appeler hyung alors qu’il n’avait que deux ans de moins, demanda prudemment.
À l’origine, je ne comptais pas m’en mêler.
Je pensais qu’influer sur le choix du morceau suffirait à produire l’issue que je voulais.
Mais si toute l’équipe pédale dans la semoule comme ça, ça devient un problème.
Ce que je veux du deuxième tour, c’est que je ne sois pas la star — pas que toute la scène parte en vrille.
Je me suis décidé et j’ai parlé.
— Je vous pose une question : est-ce que la choré est vraiment si importante ?
— Hein ? Bien sûr. La moitié du métier d’idol, c’est la performance.
— Non, pas « la choré » en soi. Je veux dire — est-ce que la synchro parfaite compte vraiment autant ?
Pour moi, ce qui compte à ce deuxième tour, ce n’est pas une danse de groupe robotique.
Je comprends l’attrait visuel, oui.
L’unisson est un des piliers de la danse.
Même en solo, garder des angles et un rythme cohérents donne cette sensation de cohésion.
Mais pas cette fois.
— On s’est rencontrés hier et on a commencé à bosser aujourd’hui, non ?
— Oui.
— Il est impossible qu’on sorte une synchro parfaite. Ce n’est pas une question de difficulté — juste impossible.
Si c’était faisable en un jour, les danseurs ne se ruinerraient pas les articulations et le cartilage à force d’entraînement.
Et ces gars-là sont sans doute meilleurs danseurs que nous, de toute façon.
— Mais si on continue à travailler…
— Bien sûr, c’est possible. Mais le rendement n’en vaudra pas la peine.
— …Qu’est-ce que tu entends par rendement ?
— Peu importe à quel point notre scène sera bonne, on ne passera pas tous les cinq ensemble.
On Saemiro, qui écoutait en silence, prit la parole.
— Qu’est-ce que tu essaies vraiment de dire ?
— La direction de la performance.
On ignore souvent les évidences parce que c’est plus confortable.
C’est exactement ce qui se passe.
Courir après la synchro parfaite, c’est la voie facile — pas physiquement, mentalement.
Parce que si tu donnes juste tout ce que tu peux et que tu te fais quand même éliminer…
— Au moins tu peux te dire que tu as essayé. Et ressentir une minuscule satisfaction.
— …
Mais regarder la réalité en face, ça n’a rien de confortable.
Personnellement, je n’avais pas envie d’être dans le même groupe que Lee Ion à cause de nos timbres qui clashent, mais lui, il passera.
Si j’étais juré, je le ferais passer aussi — avec cette gueule-là et ce niveau, c’est plié.
Ensuite, On Saemiro passera probablement aussi.
Peut-être pas avec quatre sélections immédiates, mais il est clairement au-dessus vocalement.
Quant à moi, inutile de préciser.
Trois places sont déjà verrouillées.
La Team B n’a que cinq places.
Ça laisse deux sièges, et sept personnes pour se battre dessus.
Donc ce qui compte maintenant, ce n’est pas d’essayer de forcer une synchro parfaite — cul-de-sac.
— Il faut éclipser la personne à côté de soi.
Je n’ai pas prononcé « Ion » ni « Saemiro », mais tout le monde a saisi.
— Danser les mêmes mouvements, c’est une opportunité, non ? L’occasion de montrer que tu peux les faire mieux.
Calquez le rythme et le timing.
Puis mettez en valeur les parties où vous dansez le mieux — c’est cent fois plus rentable que s’épuiser à caler exactement les angles d’articulation.
Si l’Équipe Gagnante était vraiment mon équipe, je ne dirais pas ça.
Mais là, c’est une alliance temporaire.
Kim Sung-woo, jusque-là discret, lança :
— C’est pour ça que tu as poussé Boy Scout ?
Pas le plus doué, mais rapide à comprendre.
— Exactement.
Boy Scout de NOP comportait beaucoup de mouvements individuels.
Le concept, c’était des éclaireurs espiègles ; plein de gestes malins — moins d’unisson, plus d’énergie.
Bien sûr, il y avait des sections de choré de groupe où il fallait s’aligner, mais ce n’était pas une chanson « synchro ou rien ».
— Alors orientons la scène comme ça. On cale rythme et timing — et on essaie de se dépasser les uns les autres.
— …
Tous échangèrent des regards, puis acquiescèrent lentement.
Une fois le cap fixé, une vague d’angoisse à retardement m’a traversé.
Les caméras tournaient — est-ce que j’en ai trop fait ?
Est-ce que j’ai paru trop donneur d’ordres ?
Peut-être une habitude prise à canaliser les furieux de GOTM pendant si longtemps.
Mais bon, c’est toujours mieux que de flinguer la scène avec de l’agitation stérile.
Et puis, PD Kang Seok-woo a l’air décidé à traire Under the Streetlamp jusqu’au bout, donc il ne me montera probablement pas à charge.
Il coupera ça propre.
C’est ce que je me suis dit — jusqu’à ce que j’entende l’interview de Choi Jae-sung et que je m’étouffe presque.
— Sion hyung ? Franchement… j’ai été un peu ému.
…Pardon ?
— Ses mots étaient tranchants, oui, mais j’ai senti qu’il voulait vraiment qu’on réussisse.
Moi ?!
— Et maintenant je comprends pourquoi il a pris la partie rap aussi.
Choi Jae-sung rayonnait.
— En troisième, j’avais un prof principal qui me faisait flipper, mais avec le recul, il se souciait vraiment de moi.
— Sion hyung m’a rappelé ce prof.
Attends… minute…
Est-ce que… j’ai l’air vieux ?