Chapitre 1
Traductrice : Moonkissed
Je sais bien que si je disais ça à voix haute, on m’enverrait direct à l’asile…
Mais j’ai conclu un pacte avec le diable.
À cause de ça, je suis coincé dans une boucle infinie, condamné à revivre encore et encore, jusqu’à atteindre l’objectif fixé par ce diable.
Et cet objectif, tu veux savoir ce que c’est ?
Deux cents millions d’albums vendus.
Ouais, je sais.
On dirait que je plane, pas vrai ?
Moi-même j’ai du mal à croire que le diable existe… et surtout qu’un être pareil se soucie de ventes d’albums.
Mais bon… même si tu ne me crois pas, ça ne change rien.
Moi aussi, parfois, je me dis que je suis fou.
Bref. Ce que je veux dire, c’est que j’ai déjà relevé d’innombrables défis.
Ballades, rock, hip-hop, blues, alternatif, même du gospel.
J’ai touché à tous les genres.
Et je ne me suis pas limité au chant.
J’ai composé, produit, joué du clavier, de la guitare…
Tout ce que je pouvais faire, je l’ai fait.
Vous me traitiez de génie, mais je ne le suis pas.
Je ne suis qu’un type avec un peu de talent, qui s’est acharné pendant beaucoup, beaucoup trop longtemps sur une seule chose.
J’ai passé des décennies à ça, en répétant au sein de GOTM.
Alors je crois qu’il est temps de l’admettre.
GOTM, c’était la meilleure équipe, le meilleur groupe que j’aurais pu créer.
Mais pour atteindre deux cents millions de ventes… ça ne suffisait pas.
Attention, je ne dis pas que vous n’étiez pas assez bons.
Je l’ai déjà dit : vous étiez le meilleur groupe.
C’est moi qui n’étais pas à la hauteur.
C’est la première fois que je laisse un message avant une régression, alors je m’embrouille un peu.
Je voulais juste… vous remercier.
Du fond du cœur.
Bon, assez de sentiments. Passons à autre chose.
De quoi je pourrais parler ?
Ah, peut-être du fait que j’ai été dans la même équipe que Dave, trois fois avant GOTM ?
Aujourd’hui il va bien, mais à l’époque où je l’ai rencontré… quel désastre.
Je crois qu’on s’est connus dans un centre de désintox à Chicago…
Click.
Après avoir terminé l’enregistrement, Han Sion se leva et tira les rideaux.
La vue nocturne étincelante de Los Angeles — celle qu’on n’aperçoit que depuis les suites d’un hôtel de luxe — s’offrit à lui, mais il ne ressentit rien.
Parce que cette vie-là se terminerait dès demain.
Et dans la suivante…
« Putain d’idol. »
Il allait devoir affronter ce qu’il avait toujours voulu éviter.
Album 1. Régresser à nouveau
— Grammy Awards, Album de l’année ! Le grand gagnant est… !
— Gram Of The Minute !
— GOTM ! Félicitations !
Au moment où le nom de GOTM retentit, les quatre hommes assis à côté de Sion bondirent de joie.
— Putain de Grammy ! On est lauréats d’un Grammy !
— Hé, leader ! Lève-toi !
— Sion !
Les acclamations éclatèrent, les projecteurs flamboyèrent, les applaudissements fusèrent.
Toute la gloire emplissait l’air.
Mais le visage de Sion resta impassible.
On pensa qu’il contenait ses émotions.
Comment pourrait-il ne pas être heureux ?
Quelle lutte avait été la leur, en tant que groupe porté par un chanteur asiatique, pour percer en Amérique !
Sur scène, Sion regarda ses amis, puis prit le micro.
— Merci à tous. Vraiment.
Un adieu, avec une nuance étrange.
Comme si c’était la fin.
— Je n’oublierai jamais. Même si je revis cette vie cent fois — il n’y aura jamais de groupe plus parfait.
On attendit qu’il poursuive. Mais ce fut tout.
Il ne jeta même pas un regard au trophée. Il tourna les talons.
Le public fut d’abord déconcerté, puis intrigué.
Ils crurent à une mise en scène.
Les caméras des Grammys suivirent son dos… mais…
Il ne revint jamais.
— Sion !
— Leader !
Alarmés, les membres de GOTM partirent à sa recherche.
Mais Sion avait disparu du Staples Center.
Des heures plus tard, tout ce qu’on retrouva dans sa chambre d’hôtel fut une vieille cassette d’enregistrement.
Pendant que ses frères de scène le cherchaient désespérément…
Han Sion se tenait à un carrefour.
Ce n’était pas rationnel.
En quelques minutes, il s’était retrouvé à plus de soixante kilomètres du Staples Center.
Et pourtant, aucun automobiliste ne remarquait l’homme immobile au milieu de l’intersection.
VROOOOM— !
Un camion passa tout près, mais ses vêtements ne frémirent pas.
Ils n’étaient pas dans le même monde.
Sion, les yeux vides, leva la tête vers le ciel gris, puis baissa le regard.
Encore cette foutue phrase.
[Mission échouée.]
Alors, les intersections commencèrent à se superposer.
Il y en avait partout.
Des centaines rien qu’à Los Angeles.
Des dizaines de milliers aux États-Unis.
Qui sait combien dans le monde ?
Toutes convergèrent sur Sion, se chevauchant l’une après l’autre.
Les couleurs disparurent.
Quand toutes les couleurs se mélangent, il ne reste que le noir.
Et quand le monde entier devint noir…
[Régression.]
Il avait de nouveau dix-neuf ans.
Wee-woo, wee-woo…
À trois heures du matin, les pompiers, sur le lieu de l’accident, restèrent figés d’horreur.
Un vétéran distingue vite un simple accident d’un véritable site de mort.
C’était le second.
Une berline broyée par un camion.
— Vite, ramassez les corps, identifiez-les—
Mais soudain.
Un jeune pompier accourut en criant :
— I-Ils sont vivants !
Incroyable mais vrai : les trois occupants respiraient encore.
Et malgré la gravité du choc, aucun n’était mortellement blessé.
Un adolescent était même resté conscient.
— C’est un miracle.
Les secours s’activèrent, la famille fut transportée à l’hôpital.
Puis vinrent les policiers, les journalistes, le cirque médiatique.
Alors qu’on clôturait l’opération, le jeune pompier osa demander à son chef :
— Chef, ce garçon… vous l’avez vu ?
— Oui.
— Vous n’avez pas trouvé ça bizarre ? Ce calme ?
— Mieux vaut ça que des cris.
— Quand même…
— Assez.
Mais le chef aussi se sentait troublé.
Le gamin était resté imperturbable, même avec ses parents inconscients à ses côtés.
Il avait donné leurs informations avec précision, exigé qu’on les envoie à un certain hôpital de Seongnam.
Cette froide assurance glaça tout le monde.
Parce qu’il ne se forçait pas à paraître calme.
Il s’en moquait vraiment.
Ce que les secouristes ignoraient…
C’est que ce garçon, Han Sion, avait déjà vécu cette scène des dizaines de fois.
Ce carrefour était toujours le point de départ de ses régressions.
— Han Sion, comment te sens-tu ?
— Bien.
— Pas de gêne, de sensations étranges ?
— Aucune.
Ennuyeux.
Date de l’accident : 7 décembre 2016.
Date de sortie : 6 janvier 2017.
Toujours la même.
Un mois coincé à l’hôpital, impuissant.
Impossible d’utiliser mon savoir du futur avant d’être dehors.
Toujours la phase la plus barbante de la régression.
— Ce gosse est pas normal, non ?
— Ses parents sont dans le coma, et lui… aussi froid.
— Ça donne la chair de poule.
Oui, je sais. Mon détachement paraît inhumain.
Mais feindre la douleur ? Après l’avoir déjà fait tant de fois ? Pas question.
Qu’importe l’avis des infirmières ou des patients…
— …Merde.
En fait, si.
Cette fois, je dois débuter en Corée.
Dans mes vies précédentes, je partais direct aux États-Unis après l’hôpital. Pas cette fois.
Comme idol, même une rumeur lancée ici pourrait me nuire.
Alors, cette nuit-là, j’ai pleuré dans ma chambre.
Les infirmières, affolées, m’ont mis sous perfusion pour déshydratation.
Je n’avais pas bu d’eau exprès.
— Le choc retombe enfin. Jusqu’ici, il était dans le déni…
— Le deuil ne frappe pas tout de suite.
— Pauvre gosse… ses deux parents réduits en état végétatif.
Grâce à ça, leur opinion a tourné en ma faveur.
Un mois plus tard, enfin sorti.
Je ne sais plus combien de fois j’ai répété ce cycle.
— Sion, appelle-moi dès que tu rentres, d’accord ?
— Oui. Ne t’inquiète pas.
— Je passerai ce soir après le travail.
— Ce n’est pas la peine. Tu ne peux pas faire ça à chaque fois.
— Juste aujourd’hui, au moins.
— D’accord.
Cet homme qui s’inquiète pour moi n’est pas mon vrai oncle.
Mais il vaut mille fois plus que les parents qui ne se soucient que de l’héritage.
Kim Hyunsoo.
Un ancien camarade de fac de mes parents, aujourd’hui médecin dans leur hôpital.
Depuis leur coma, il a tout fait pour les remplacer.
Parfois, il est étouffant.
Appels constants, visites impromptues, soucis à n’en plus finir.
Même quand j’étais aux États-Unis, il ne me lâchait pas.
Dans une vie, quand je suis tombé accro aux antidépresseurs à Chicago, il a carrément pris un congé pour me suivre partout, comme un manager, jusqu’à ce que je décroche.
Un homme bien. Régulier.
Sans lui, je n’aurais pas survécu aux premières boucles.
— Je t’appelle, promis.
— Parfait. Et ce carnet ?
— Oh, juste des croquis de l’hôpital. Je le garde. »
Il sourit.
— C’est bien. T’exprimer, ça te fait du bien. Tu veux être chanteur, après tout.
— Je voulais.
— Quoi ? Plus maintenant ?
— Si, je vais le devenir. Mais ce n’est plus une question de rêve.
— Que veux-tu dire ?
— Bref, oncle, arrête de trop manger. Le reflux gastrique, tu connais ?
— Hé, je suis médecin ! Le reflux, c’est pas qu’à cause de la bouffe, c’est une affection—
— Peu importe. Mange moins.
Même si ça ne change jamais le fait qu’il en souffrira plus tard, je le dis toujours.
Puis, après mes adieux, j’ai pris un taxi.