Chapitre 71
Je n’aurais jamais cru apprécier autant d’avoir quelqu’un à mes côtés dans un combat. Au début, Chrome gardait ses distances et je ne savais jamais vraiment ce qu’il pensait. Maintenant, nous couvrions naturellement les angles de l’autre, sans ordre à donner ni besoin de nous expliquer chaque mouvement, et ça me plaisait plus que je ne l’aurais admis.
— Ensemble, répondit Chrome.
Je n’avais pas besoin de lui expliquer davantage. Saphira traça un cercle de givre autour de la place, assez large pour enfermer les fragments déjà dispersés sans toucher nos alliés. Aaron libéra une rafale continue qui repoussa les volutes vers l’intérieur. Silas tira chaque fois que Claudius cherchait une issue. Gondovald coupa les passages qui menaient aux jumelles.
— Continuez ! lançai-je. Ne lui laissez aucun espace vide !
Claudius concentra toute sa fumée contre Chrome. Il avait choisi sa menace depuis le début et refusait encore de regarder ailleurs. Saphira bloqua la première vague. La seconde se brisa contre une paroi de glace. Lorsqu’il tenta de contourner Chrome, je me trouvai sur sa trajectoire.
Je frappai l’endroit où la fumée cherchait à se réunir, sans certitude d’y trouver quoi que ce soit. Une fraction de seconde trop tard pour Claudius, sa masse se densifia précisément autour de mon acier. La lame rencontra une résistance et Chrome referma le givre avant que les volutes puissent s’écarter de nouveau.
— Encore, dit-il.
Je frappai une seconde fois. Claudius se dispersa, mais le vent d’Aaron rabattit ses volutes contre la barrière. Silas força celles du fond à revenir vers nous. Chaque fragment qui rejoignait le centre était figé par Saphira.
— Vous ne comprenez pas ! rugit Claudius. Cette ville m’appartient !
— Elle n’appartient à personne. Il n’y a plus aucune loi, répondis-je.
Il tenta de s’étendre au-dessus de la glace. Une plaque de givre se fendit sous la pression et glissa sur les pavés. Claudius ramena sa masse vers l’unique passage encore libre, exactement là où Chrome voulait l’amener.
Malgré tout, Claudius continuait de traiter Chrome comme la seule menace réelle. Si Opaline avait vu juste, cela me suffisait.
— Maintenant !
Aaron libéra toute la puissance de sa Gemme. La rafale arracha les dernières volutes aux façades et les ramena au centre. Silas frappa la masse avec la Gemme. Gondovald repoussa celles qui cherchaient encore les ruelles.
Saphira décrivit un dernier arc et le froid se referma de tous côtés. Les volutes se heurtèrent les unes aux autres, incapables de fuir, puis se figèrent autour d’un noyau plus sombre que le reste. Claudius apparut au milieu du cocon, le visage déformé par une colère incrédule.
Même à cet instant, il regardait Chrome.
Je plongeai mon épée dans le noyau.
La fumée se contracta autour de la lame. Un cri traversa la glace, trop grave pour appartenir encore à un corps humain. Chrome renforça le sceau pendant que je maintenais l’arme en place. Les volutes noircirent, se consumèrent sous le givre et se réduisirent en particules qui ne cherchèrent plus à se rejoindre.
Le visage de Claudius disparut le dernier.
Le cocon se fendit. Des morceaux de glace tombèrent sur les pavés avec la poussière noire laissée par sa fumée. Sa tunique, sa pipe et quelques objets qu’il portait demeurèrent prisonniers du givre. Aucune volute ne s’en échappa.
Claudius était mort.
Derrière moi, la Gemme d’Aaron roula sur les pavés. La dernière rafale l’avait vidé ; il venait de s’effondrer et ne réagissait plus. Gondovald avait tenu jusqu’au bout, mais il retomba près de ses lames sans répondre lorsque Nina l’appela. Silas, lui, restait conscient contre une façade, une main plaquée contre ses côtes. Aucun fragment noir ne bougea sous le givre.
— C’est fini, soufflai-je.
Ma voix resta stable. Mes jambes, beaucoup moins. La tension retomba d’un coup et je dus reprendre mon souffle avant de me tourner vers Aria.
Aria se tenait toujours debout, son arc serré dans une main. De la poussière couvrait son visage et le soulagement n’avait pas réussi à chasser toute la peur qui s’y accrochait. La voir ainsi me ramena vers elle.
— Aria, tu n’as rien ?
— Imbécile… souffla-t-elle dans un rire bref, presque cassé.
— Ton passif s’est activé contre lui, murmura-t-elle en regardant les restes de fumée gelée.
— J’en ai l’impression.
— Arrête de me regarder comme ça.
Une larme roula sur sa joue. Elle l’effaça, mais une seconde la remplaça avant qu’elle puisse reprendre contenance.
— Je n’ai rien fait, murmura-t-elle. Je suis restée là avec mon arc pendant que vous…
Sa phrase se brisa là.
Je ne terminai pas sa phrase à sa place. Je posai seulement une main sur son épaule. Aria resta immobile, puis ses doigts quittèrent enfin la corde pour agripper ma manche.
Milo nous interrompit avant qu’Aria aille plus loin. Encore livide, il avait gardé la bague au doigt et le résultat brillait toujours sur sa montre.
— Qu’est-ce qui vient de se passer ? demanda-t-il en regardant les restes gelés de Claudius. Cent pour cent… Sérieusement, comment tu as fait ?
— Plus tard, Milo.
— D’accord. Mais je ne vais pas oublier.
— Je m’en doute.
Romulus arriva de l’autre côté de la place, essoufflé, et blêmit en découvrant les corps étendus sur les pavés.
— C’est… c’est un bain de sang.
Eriska vérifiait déjà les blessés les plus proches. Lina respirait, tout comme Gondovald et Aaron, mais aucun des trois ne réagissait vraiment.
— Ils respirent. Mais plusieurs sont salement amochés. Je m’occupe de Lina et Nina.
— Je vais vérifier Silas et Aaron, proposa Milo.
— Romulus, occupe-toi de Gondovald, demanda Chrome. Vérifie s’il présente des blessures graves.
Milo avait déjà fait quelques pas lorsqu’il aperçut Gondovald allongé près de ses lames.
— Attends. Va plutôt voir Aaron, il ne répond plus. Je m’occupe de Gondovald.
— Au moins, il connaît enfin mon prénom. On progresse, commenta Romulus.
J’avais encore trop de questions pour savoir ce que la mort de Claudius réglait réellement. Chrome, lui, semblait n’en chercher qu’une.
— C’était bien lui, constata-t-il. L’ennemi principal d’Aubecour.
— Oui… Ça explique beaucoup de choses.
Pourtant, rien ne me semblait vraiment plus clair. Claudius avait vécu parmi les Judarans pendant des décennies, manipulé leurs lois et entretenu un système qui transformait chaque pleine lune en massacre. Sa mort ne suffisait pas à effacer ce qu’il avait laissé derrière lui.
Rien ne bougeait sous la glace. Chrome resta près des vestiges pendant que je revenais à Aria.
Aria tremblait toujours sous ma main. Je l’attirai contre moi sans chercher à arrêter ses larmes. Elle résista une seconde, par réflexe plus que par refus, puis enfouit le front contre mon épaule.
— Je suis désolée, Casimir… Je n’ai encore rien pu faire.
— Ne dis pas ça. Tu as tenu jusqu’à notre arrivée. Tu as continué à te battre et à chercher une solution alors que ton arc ne pouvait rien faire à sa fumée. Ce n’est pas rien.
— Je n’ai quand même rien pu faire.
— Aucun de nous n’aurait pu le vaincre seul. Chrome n’aurait pas pu l’enfermer sans le vent d’Aaron et la Gemme de Silas. Je n’aurais jamais atteint ce noyau sans Chrome. On l’a battu parce que chacun a apporté ce qui manquait aux autres.
— J’aurais dû rester avec toi. Je savais que tu ne voulais pas qu’on se sépare.
— Arrête, dis-je plus durement que prévu. Tu ne pouvais pas savoir que Claudius nous tendait un piège. Et je ne veux pas que tu restes près de moi uniquement parce que tu te sens coupable.
La peur que je venais de repousser pendant tout le combat revint d’un seul coup. Pendant que nous courions vers la gare, je n’avais cessé d’imaginer ce que nous pourrions trouver au bout du tunnel. Son corps au milieu de la fumée. Son arc brisé. Une place vide où elle aurait dû se tenir.
— Regarde-moi, Aria.
Elle releva la tête de mon épaule pour croiser mon regard. Même maintenant, avec tout ce qui venait de se passer, son visage suffisait encore à me faire fondre.
Je n’avais aucune garantie à lui offrir, seulement une demande que je n’arrivais plus à garder pour moi. Et, cette fois, je n’avais plus envie de cacher ce qu’elle signifiait derrière une plaisanterie.
— Si je t’avais trouvée morte ici, je ne m’en serais pas relevé. Pendant que nous courions jusqu’ici, j’ai imaginé trop de façons de te perdre. Alors ne te jette pas dans le danger. Tu me l’as assez répété : ça vaut aussi pour toi. Tu n’as rien à me prouver. Je veux sortir du Bloc avec toi, et c’est déjà assez égoïste comme ça. Pour une fois, laisse-moi te donner un ordre. Le plus important de tous : vis pour moi, Aria. S’il te plaît. Parce que tu comptes plus que tu ne l’imagines, princesse.
Cette fois, le surnom ne contenait aucune moquerie. Je ne cherchai pas davantage à dissimuler ce qu’il portait.
Aria se jeta contre moi et enfouit son visage dans ma poitrine. Ses bras se refermèrent autour de ma taille comme si me lâcher risquait de rendre mes paroles moins réelles.
Je la gardai contre moi sans rien ajouter, une main posée derrière son dos jusqu’à ce que sa respiration commence enfin à ralentir.
La voix de Chrome nous ramena finalement à la place.
— J’ai trouvé une sortie, annonça-t-il. Elle mène vers les souterrains de la gare. Les rues restent dangereuses, alors j’attendrai l’aube avant d’emmener Romulus chercher des secours.
— Merci, Chrome.
Le calme retomba peu à peu sur la place. Il demeurait lourd, chargé de douleur et d’épuisement, mais il n’avait plus rien d’écrasant. La bataille d’Aubecour venait de s’achever.