Chapitre 68
— Elle était là ? demanda Silas.
— Non, répondis-je.
L’intérieur du wagon jurait avec tout le reste. Les sièges étaient couverts de poussière, mais presque intacts. Les parois n’étaient ni éventrées ni mangées par la rouille. Au fond, une cabine était séparée de l’allée par une large vitre.
Ce qui se trouvait derrière m’arrêta net : un village entier s’étendait de l’autre côté. Il ne s’agissait ni d’une image ni d’un paysage aperçu à travers une fenêtre : l’espace continuait réellement derrière la vitre.
Les maisons occupaient une petite place pavée et se prolongeaient dans des ruelles assez larges pour qu’on puisse y marcher.
Les bâtiments rappelaient Aubecour sans lui ressembler parfaitement : certaines façades étaient plus basses, des arches occupaient des endroits où la ville actuelle possédait des rues, et les enseignes avaient des formes que je n’avais vues nulle part depuis notre arrivée.
Quatre murs noirs, lisses et sans ouverture, enfermaient l’ensemble.
Aucune fumée ne montait des cheminées. Aucun animal ne traversait la place. Rien ne bougeait.
— C’est… Aubecour ? soufflai-je.
— Une version d’Aubecour, peut-être, répondit Gondovald.
Lorsque Gondovald toucha le panneau entourant la vitre, une poussière noire semblable à de la suie resta sur sa paume.
— Je n’ai jamais vu ça lors de ma première exploration, admit Gondovald.
Sa voix avait perdu une partie de son assurance. Dans cet endroit, même lui semblait hésiter à croire ce qu’il avait sous les yeux.
— Il y a une porte, annonça Silas depuis le fond de la cabine.
Je me tournai aussitôt vers lui. Elle n’aurait jamais dû tenir là : son encadrement était plus large que la paroi extérieure du wagon que nous venions de longer.
Pourtant, elle existait, massive, sombre et parfaitement droite, comme si elle avait toujours fait partie du train. Lorsque je posai la main sur la poignée, un courant d’air froid glissa sur mon visage, portant avec lui une odeur de pierre humide et de suie.
— On ne sait pas où elle mène, prévint Gondovald.
Je regardai derrière nous. Le couloir du wagon paraissait maintenant beaucoup plus long qu’une seconde auparavant. Les banquettes, les vitres sales et les parois ternies s’étiraient dans une perspective impossible. Tout donnait l’impression que le train continuait de grandir dans notre dos, sans bruit, sans effort.
— Nous ne savons déjà plus où nous sommes, répondis-je.
Faute de meilleure option, je matérialisai mon arc et resserrai ma prise autour de la poignée. La porte s’ouvrit dans un grincement sourd.
Au lieu d’un autre wagon, mes bottes touchèrent les pavés de la place.
L’air changea aussitôt, plus froid et chargé de poussière ainsi que de cette odeur de ville ancienne que je commençais à reconnaître. Gondovald et Silas passèrent derrière moi, l’un après l’autre.
Je me retournai immédiatement. La porte avait disparu.
À sa place, le mur noir formait une surface lisse et continue, sans poignée, sans jointure, sans la moindre trace d’ouverture. Rien ne prouvait qu’un passage s’y trouvait encore une seconde plus tôt. Mon cœur se serra.
— Lina ! Nina ! Aaron !
Ma voix partit entre les façades et me revint déformée par l’écho. Aucun cri ne lui répondit. Aucun pas précipité. Rien qu’un silence trop large pour être normal.
Je restai face au mur, incapable d’accepter que la porte ait simplement disparu.
Plus le temps passait, moins je croyais encore à une simple erreur de chemin.
— Je le savais, lâcha Silas. Le plan était trop propre : un roi disparu, une tunique à retrouver et une gare que personne n’avait réussi à explorer correctement.
Gondovald fut le premier à se détourner du mur pour revenir au seul problème que nous pouvions encore résoudre.
— Nous ne sortirons pas en restant devant ce mur. Cherchons un passage et essayons de rejoindre les autres.
Nous nous engageâmes dans une ruelle où la poussière se soulevait sous nos pas avant de retomber lentement.
Chaque intersection dévoilait les mêmes façades désertes. Certaines portes portaient des symboles effacés que je n’avais jamais vus dans Aubecour. D’autres semblaient neuves malgré l’absence totale de vie.
Pourtant, à chaque intersection, la place centrale réapparaissait derrière nous beaucoup trop tôt pour la distance parcourue.
Je pensai à Casimir malgré moi. Il devait probablement consulter sa montre toutes les trente secondes, comme si elle pouvait soudain lui confirmer que j’étais encore en sécurité. Dans une autre situation, l’image m’aurait fait sourire.
Ici, la pensée ne fit que renforcer l’étau dans ma poitrine.
— Je crois que le procureur n’avait jamais abandonné l’idée de nous enfermer, murmura Silas.
— Évidemment que non.
La voix de Claudius s’éleva derrière nous. Il nous attendait au milieu de la place, sa pipe entre les lèvres.
Toute la fatigue affichée au Tribunal avait disparu. Claudius se tenait plus droit, plus vif, avec l’assurance de quelqu’un qui n’avait jamais douté de nous voir arriver ici.
— Pardonnez-moi pour cette mise en scène, reprit-il. Le roi ne se trouve pas dans cette gare.
— Tu nous as manipulés.
— Il m’a seulement fallu prononcer les mots « roi », « justice » et « vérité ». Vous avez fait le reste vous-mêmes.
Je n’attendis pas davantage et décochai. La flèche traversa son visage et Claudius éclata en fumée sombre. Le nuage se dispersa sur quelques mètres avant de se rassembler de nouveau ; une odeur de tabac brûlé envahit la rue tandis que la fumée débordait désormais de son col, de ses manches et des contours mêmes de sa peau.
— D’accord… Ce n’est définitivement pas un procureur ordinaire, lâcha Silas.
— Tu es l’ennemi principal d’Aubecour, comprit Gondovald.
— Voilà une désignation qui me convient assez peu, mais je suppose que votre système aime les catégories simples.
Sa connaissance de la gare restait pourtant ce que je comprenais le moins.
— Tu contrôles cette gare ?
— Non, répondit-il sans hésiter. Personne ne la contrôle. Je la connais simplement depuis bien plus longtemps que vous.
— J’y suis entré pour la première fois lorsque j’étais encore jeune. J’ai eu des décennies pour apprendre quels chemins se replient, lesquels se répètent et où certaines portes peuvent conduire.
— Depuis plus de soixante ans, j’observe Aubecour changer. J’ai vu son roi s’affaiblir, puis disparaître. J’ai profité du vide qu’il laissait pour récupérer peu à peu l’autorité du Tribunal. Aujourd’hui, la ville respecte des lois dont presque personne n’ose questionner l’origine.
— Et ta faculté qui permet de voir nos intentions ? demanda Silas.
— Les Judarans sentent réellement la malveillance lorsqu’elle devient assez nette. Mon prétendu talent supérieur, en revanche, était un mensonge. Je n’ai jamais vu la direction de vos intentions. Il m’a suffi de m’attribuer une capacité un peu plus impressionnante que la leur et de vous dire ce que vous aviez envie d’entendre.
— Et le roi aurait instauré la pleine lune pour réduire la population ? demandai-je.
— Une explication commode.
— La nuit sans lois est bien son œuvre. Les raisons qui l’ont poussé à la créer sont une autre affaire. Je n’avais besoin que de vous présenter un souverain suffisamment coupable pour que l’idée de réparer ses erreurs vous paraisse urgente.
Toute l’histoire du roi n’avait servi qu’à nous pousser jusqu’ici.
— Alors pourquoi nous attirer ici ?
— Parce que vous étiez trop nombreux pour être affrontés ensemble.
— Une partie de votre groupe est restée au Tribunal pour protéger les armes et le coffre. J’ai orienté les autres vers cette gare, en sachant que ses anomalies finiraient par disperser ceux qui s’y aventuraient trop loin. Les réserves existent. Les pillages aussi. Je n’ai fait que transformer une menace habituelle en prétexte pour vous diviser.
— Vous êtes maintenant dispersés, enfermés et incapables de communiquer. Exactement comme je le souhaitais.
Notre séparation et notre isolement n’étaient donc pas des accidents. Gondovald posa la seule question qui restait.
— Et après ? Tu nous élimines et tu retournes gouverner dans l’ombre ?
— Pas seulement. Lorsque cette nuit sera terminée, j’annoncerai que les étrangers ont découvert le roi dans les souterrains avant de l’assassiner. Je présenterai vos affaires, vos armes et ce qu’il restera de vous comme preuves.
— Les citoyens auront enfin des responsables à haïr. Quant à moi, je serai celui qui aura vengé leur souverain et protégé Aubecour. Lorsque je prendrai officiellement sa place, personne n’aura de raison de contester ma légitimité.
Le froid de la gare passa au second plan. Claudius ne nous avait pas attirés ici uniquement pour nous tuer.
Il comptait bâtir son règne sur nos cadavres.