Chapitre 61
Après la douleur soudaine de Nina, nous avions quitté la place pour un endroit où personne ne risquait de nous interrompre.
J’avais accepté l’expérience. Je me souvenais encore d’avoir donné mon accord. Pourtant, juste après, il n’y avait plus rien. Mon premier souvenir net fut celui de Lina et Nina séparant leurs mains. La faible lueur entre leurs doigts disparut et le monde retrouva brusquement sa place.
Les cinq minutes qui séparaient ces deux instants avaient simplement disparu de ma mémoire. Je n’avais aucun moyen de savoir ce qu’on avait fait de moi pendant ce temps.
— Alors ? Vous attendez quoi pour commencer ? marmonnai-je.
Chrome suivait ma réaction avec l’attention d’un médecin devant un résultat intéressant. Cela n’avait rien de rassurant.
— C’est déjà terminé, répondit-il en laissant retomber sa main le long de son corps. Et c’est très puissant.
Je me tournai vers les jumelles, convaincu d’avoir mal compris. Leur calme me troubla davantage que ses mots. Si l’effet était aussi puissant qu’il le disait, pourquoi avais-je l’impression d’être le seul à découvrir son existence ?
Chrome, lui, ne parut pas surpris. Il observa Lina et Nina avec cette attention tranquille qui donnait toujours l’impression qu’il classait déjà chaque détail dans un coin précis de son esprit.
— Comment interrompez-vous l’effet ?
Lina ramena sa main contre elle, comme si le simple fait de relâcher le contact suffisait à refermer une porte invisible.
— Il suffit qu’on se lâche.
Nina fit le même geste, mais avec moins d’assurance. Ses doigts restèrent un instant serrés contre sa paume, et lorsqu’elle parla, ses mots sortirent plus bas, un peu mâchés par la gêne.
— Et… il ne se souvient pas.
Je tournai la tête vers elle. Son regard évita le mien juste assez vite pour confirmer que cette précision me concernait.
— Comment ça, je ne m’en souviens pas ? Vous l’avez déjà utilisé sur moi ?
Lina redressa légèrement les épaules, comme si elle savait que la réponse serait difficile à faire passer, mais qu’elle refusait de la travestir.
— Pendant cinq minutes seulement.
Je cherchai dans ma mémoire une trace de ces cinq minutes, quelque chose qui aurait dû rester. Rien. Pas la moindre image, pas la moindre sensation, seulement leur aveu et ce vide entre mon accord et l’instant présent.
Chrome croisa les bras, confirmant d’une voix neutre ce que mon silence refusait encore d’accepter.
— Je confirme. Tu as demandé qu’on teste les limites tant que personne d’autre ne risquait d’être blessé.
Je passai les mains dans mes cheveux. Cela ressemblait assez à une décision que j’aurais pu prendre, ce qui rendait la chose encore plus agaçante.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait faire ?
Les jumelles échangèrent un regard. Lina semblait prête à répondre, mais Nina céda la première ; une rougeur discrète lui monta aux joues avant même qu’elle ose articuler.
— La… grenouille.
— Quoi ? Pourquoi est-ce que tout le monde cherche à me ridiculiser ?
Lina porta une main devant sa bouche, mais son rire lui échappa quand même, beaucoup trop coupable pour m’aider à croire qu’il ne s’était rien passé d’humiliant.
— Ce n’était pas méchant, souffla-t-elle. On voulait seulement vérifier si tu pouvais accomplir une action absurde sans résistance.
— Et vous avez choisi la grenouille.
— C’était… simple à observer, tenta Nina, sans parvenir à soutenir mon regard.
Je passai une main sur mon visage. Quelque part dans ma mémoire, il existait donc cinq minutes où j’avais accepté, volontairement ou non, de me transformer en grenouille pour deux adolescentes qui semblaient maintenant découvrir la culpabilité après coup.
— Formidable. J’espère au moins que j’étais une grenouille convaincante.
Lina étouffa un nouveau rire, puis s’empressa de reprendre son sérieux lorsqu’elle vit mon expression.
— On t’a aussi demandé d’affronter Chrome. Seulement quelques coups.
Ma contrariété céda à une curiosité beaucoup plus vive. Ridicule ou non, cette partie-là m’intéressait vraiment.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça a donné ?
Lina ouvrit la bouche, hésita, puis chercha ses mots avec une prudence qui ne me rassura pas du tout.
— Tu étais…
Nina avala la moitié de sa réponse avant de la laisser tomber, plus bas :
— Pas… terrible.
Je tournai lentement la tête vers elle. Elle baissa les yeux si vite qu’elle en confirma presque l’aveu. Lina reprit avant que je puisse protester, visiblement décidée à sauver un peu ce qu’il restait de ma dignité.
— Ce n’était pas vraiment un combat équitable. Chrome n’a pas bougé. Il a encaissé tous tes coups, même lorsque tu frappais de toutes tes forces.
Je regardai Chrome. Lui, évidemment, n’affichait aucune fierté particulière. Il se tenait là, les bras croisés, comme s’il venait seulement d’écouter le compte rendu d’un test technique dont les résultats avaient été parfaitement prévisibles.
Chrome récupéra l’épée d’exercice qu’il avait trouvée chez un marchand voisin et qu’il m’avait confiée. La lame était restée dans son fourreau pendant toute l’expérience.
— À ma demande, expliqua-t-il, elles t’ont ordonné de m’attaquer avec l’intention de me tuer. Je voulais vérifier si leur passif pouvait te contraindre à dépasser tes refus habituels. Tu avais accepté ce test avant qu’elles prennent le contrôle.
Je vérifiai malgré moi mes bras et mes épaules. Aucune douleur, aucune coupure. Chrome avait réellement encaissé sans riposter.
— Donc, même en étant à mon maximum, je n’ai réussi à rien faire ?
— Tu n’es pas un combattant spécialisé dans le corps-à-corps, répondit-il. Leur passif ne t’accorde pas des compétences que tu ne possèdes pas.
C’était une façon très correcte de dire que je n’avais représenté aucun danger. J’aurais presque préféré la version de Lina. Au moins, elle n’aurait pas transformé ma défaite en leçon méthodique sur mes limites.
Chrome rangea l’épée d’exercice dans sa montre.
— Et votre véritable arme ? demanda Lina.
— Elle est rangée elle aussi. Elle s’appelle Saphira.
— Saphira ? C’est le nom de votre sabre ?
— Oui.
Lina acquiesça sans insister.
— Vous avez raison de rester prudent, surtout après l’annonce de 404. Il vient pratiquement d’encourager les joueurs à s’entretuer pour récupérer le butin des autres.
Chrome ne parut pas particulièrement inquiet.
— Pour l’instant, la menace concerne surtout les dix premiers du classement. Ce sont eux que les autres auront intérêt à traquer.
Je me redressai si vite que la cour tourna légèrement autour de moi.
— Deux de mes amis sont sur cette liste. Il faut que je les prévienne !
— Inutile. Nous sommes déjà au courant.
Je reconnus la voix avant même de me retourner. Casimir et Aria approchaient depuis l’autre côté de la cour, accompagnés d’un homme que je n’avais encore jamais vu.
— Casimir ! Aria ! m’exclamai-je. C’est qui, le type derrière vous ?
Casimir désigna leur nouvel accompagnateur.
— Romulus. Nous l’avons rencontré aux bains publics.
Romulus leva la main avec un enthousiasme qui ne parvint pas à masquer son malaise.
— Ravi de faire votre connaissance.
Sa brève assurance fondit lorsqu’il remarqua Chrome.
— Il y a des bains… publics ici ? demanda Nina curieusement.
Les mots se fondirent presque les uns dans les autres sous l’effet de la surprise.
Chrome salua Romulus d’un simple mouvement du menton, sans chercher à adoucir la froideur naturelle de son attitude.
— Bonjour.
Ce seul mot suffit à raidir le nouveau venu.
Aria, qui avait visiblement senti le malaise aussi vite que moi, esquissa un sourire de circonstance.
— Il tenait vraiment à rencontrer des gens venus de l’extérieur, expliqua-t-elle en nous désignant d’un geste léger. Donc nous.
Lina hocha la tête, plus bienveillante que Chrome, et son intervention donna à Romulus quelque chose à quoi se raccrocher.
— Ça se comprend. Les habitants d’Aubecour sont restés enfermés ici pendant des années.
Romulus saisit l’ouverture avec un soulagement presque visible. Il se redressa, retrouva un peu d’assurance, et ses yeux brillèrent de nouveau de cette curiosité pressée qu’il contenait depuis notre arrivée.
— Exactement. J’aimerais en apprendre davantage sur vous, votre monde, vos cultures, vos lois…
Aria se tourna vers nous avant même qu’il ait terminé. Sa priorité n’avait manifestement rien à voir avec l’enthousiasme anthropologique de notre guide.
— Vous avez entendu l’annonce, vous aussi ?
Romulus resta la bouche entrouverte, coupé net dans son élan. Pendant une seconde, il sembla hésiter entre insister et se souvenir qu’il se trouvait au milieu d’une conversation qui mettait peut-être nos vies en jeu.
Il referma finalement la bouche avec une dignité froissée.
— Très bien…, marmonna-t-il.
J’aurais peut-être souri en temps normal. Là, l’annonce de 404 avait laissé trop de poids dans ma poitrine pour que je trouve encore la situation amusante.
— C’est complètement fou, dis-je en regardant tour à tour Casimir et Aria. Vous êtes tous les deux dans le classement général, et maintenant n’importe quel joueur peut gagner quelque chose en vous tuant.
Aria croisa les bras, comme si elle refusait de laisser la peur prendre toute la place.
— On donnera de faux noms.
Lina secoua la tête. Sa réponse tomba avec une douceur désolée, presque plus difficile à accepter qu’une opposition sèche.
— Ça ne servira à rien. Vos noms apparaissent déjà dans le Journal avec les informations de votre groupe. Vous pouvez toujours essayer, mais les autres finiront par le savoir grâce au système ou à une fuite sur votre présence ici.
Aria abandonna l’idée presque immédiatement. Son regard se détourna vers le sol, moins par défaite que par agacement devant une mécanique trop bien pensée pour nous laisser une échappatoire simple.
— Évidemment. Il fallait bien que ce soit aussi simple.
Elle laissa échapper un souffle ironique.
— Personnellement, je me fiche de leur butin, déclara Lina. Il reste encore presque neuf ans avant la fin du délai. Risquer sa vie maintenant pour quelques avantages ne nous aidera même pas à comprendre comment sortir d’ici.
Chrome leva les yeux vers le ciel clair d’Aubecour.
— Je n’ai pas besoin de tuer qui que ce soit pour entrer dans ce classement. J’y arriverai par mes propres moyens.
— On peut au moins se faire confiance entre nous, ajoutai-je. Il a fallu réunir dix personnes pour sortir du Point A et ouvrir l’accès à Aubecour. Ce n’est probablement pas le meilleur moment pour commencer à s’entretuer. Ce serait une entrée en scène assez catastrophique.
Lina indiqua d’un mouvement du menton la rue que nous avions quittée.
— Je n’en serais pas aussi certaine avec Aaron.
Casimir reprit après une brève hésitation :
— Vous savez exactement comment on obtient ces points ? Je n’ai toujours pas compris ce qui m’a permis d’entrer dans la liste.
— Chaque progression semble en rapporter, répondit Chrome. Terminer des quêtes, obtenir des succès, vaincre les ennemis principaux ou participer suffisamment à leur défaite, compléter le Journal, découvrir de nouveaux territoires…
— Donc, tout ce qui fait avancer le Bloc est récompensé, conclut Lina.
La formulation me déplut. Elle donnait l’impression que chacune de nos victoires alimentait quelque chose qui attendait notre coopération. Les habitants bâtissaient leurs villes et les quêtes nous félicitaient ; le Bloc, lui, distribuait toujours les règles et comptait nos progrès.
— Typique d’un jeu vidéo. Je vais finir par croire qu’il existe réellement un bouton pour se déconnecter.
— S’il a existé, il a dû disparaître depuis longtemps, répondit Aria, le regard encore perdu dans cette hypothèse. Comme dans l’animé préféré de mon grand frère.