Chapitre 52
La chute des golems n’avait pas ouvert directement la route du Point A ; elle avait seulement dégagé l’accès à une grande partie du sud d’Argemira. Nous traversâmes la cavité où leurs débris formaient encore deux amas de pierre, puis l’ouverture révélée derrière eux. Les galeries se resserraient entre des rails abandonnés, des chariots vidés et des câbles noircis. La pente continua de descendre jusqu’à ce que Dolmaryth disparaisse derrière nous.
À mesure que nous approchions du repaire des golems, les traces d’un passage récent devinrent plus nettes. Dans les dernières galeries, nous trouvâmes des cendres froides, quelques pierres empilées et un morceau de couverture sale abandonné contre la paroi. Quelqu’un avait campé là, seul, avec presque rien. Nous ne nous attardâmes pas. Le nouveau passage nous attendait plus loin. Dans les nouvelles galeries, l’air devenait plus frais. À mesure que nous nous éloignions de la cité, la fatigue des derniers jours céda peu à peu la place à l’impatience de découvrir ce qui nous attendait après Argemira.
— Avec du recul, cette petite aventure était plutôt chouette, déclara Milo.
— J’approuve, répondit Silas.
Son sac semblait nettement moins innocent que lui. Il avait gagné en volume depuis notre départ, et les objets qui s’y cognaient à chacun de ses pas trahissaient une récolte plus généreuse qu’il ne voulait l’admettre.
Je désignai la masse qui déformait le tissu.
— Ton sac a pris du poids.
— J’ai récupéré ce qui possédait encore une valeur potentielle. Quelques minerais et des objets dont personne ne se servait.
— Tu as volé tout cela ?
— Ce n’est pas du vol, répondit Silas en se retournant sans ralentir. Personne ne les utilisait. Et puis, nous pourrons peut-être en tirer de l’argent. J’aimerais comprendre à quoi servent réellement ces pièces.
— Tu n’as pas pensé à chercher le Prisme Chrysalide ou l’Adamantium pendant que tu y étais ? demanda Aria en considérant le sac, puis son propriétaire. Nous en avons besoin pour l’une des quêtes.
— Depuis que nous savons qu’il y en a à Argemira, je pensais que ce serait la première chose que tu chercherais, ajouta Milo.
— Quel dommage, dit Silas sans ralentir.
Aria renonça à répondre. Silas n’échapperait probablement pas à cette discussion plus tard.
— En parlant de la quête, reprit-elle, avez-vous compris l’information concernant nos crimes ? Celle qui affirme que nos actes ne pourront pas les effacer ?
— Pas vraiment, répondis-je.
— Pas un pour rattraper l’autre… soupira Aria en constatant la même incompréhension chez Milo et Silas.
— Comment sommes-nous censés vivre avec ça si nous ne pouvons jamais nous en débarrasser ? demanda Milo.
Je repensai à la phrase affichée sur ma montre. Elle ne disait pas que rien ne pourrait effacer nos crimes, seulement que nos actes n’y suffiraient pas. La nuance n’avait rien de rassurant.
— Nous n’en savons pas encore assez. Il faudra continuer d’avancer pour comprendre ce que le système attend réellement de nous.
Un peu plus loin, la lumière du couloir changea. Une clarté blanche apparut au bout de la galerie, différente de celle des torches et des veines minérales.
— Là-bas ! s’écria Milo. C’est le portail !
Il partit devant, puis se souvint qu’Aria nous avait demandé de rester groupés. Il ralentit aussitôt en feignant d’examiner une marque au sol.
Cette lumière ressemblait à celle de notre arrivée dans le Bloc. Le retour au Point A, jusque-là lointain, se trouvait enfin au bout de la route.
Nous le franchîmes ensemble.
La salle blanche paraissait plus vaste que dans mon souvenir. Pendant des semaines, le Bloc s’était réduit à quelques visages devenus familiers. Retrouver cinq inconnus portant la même montre suffit à me rappeler que notre petit groupe n’en occupait qu’une infime partie.
Les chaises de notre arrivée avaient été empilées dans un coin, libérant presque tout l’espace. Deux passages lumineux occupaient désormais des murs autrefois nus, et cinq personnes se trouvaient déjà là, toutes équipées d’une montre semblable aux nôtres.
À droite, deux adolescentes presque identiques restaient près du mur. La première protégeait l’autre de son corps malgré la fatigue creusée sur son visage ; sa sœur, supposai-je, gardait une main refermée sur sa manche.
À gauche, un homme accroupi contre la paroi avait les cheveux gris en désordre et les lunettes de travers. Ses vêtements couverts de poussière semblaient portés depuis des jours.
Près du second portail, une femme aux longs cheveux rouges examina nos allures, nos sacs et nos montres avant de reporter son attention sur nos visages. Au centre, un homme en costume noir occupait l’unique place d’où il pouvait surveiller les deux portails et tous leurs occupants.
— Tu as vu l’écran, là-haut ? murmura Aria en tirant légèrement sur mon tee-shirt.
Je levai les yeux. Le même écran que celui par lequel 404 communiquait avec nous se découpait sur le fond blanc. Cette fois, un chiffre y était affiché.
9/10
L’homme en costume prit la parole avant que l’un de nous ne le commentât.
— Plusieurs arrivées à la fois. Voilà qui devrait accélérer les choses.
Sa voix porta sans effort. Milo s’avança tout en conservant une distance prudente.
— Vous savez ce qui se passe ici ?
— Depuis que nous sommes entrés, aucun de nous n’a pu repartir, répondit l’inconnu. D’après ce que j’ai compris, quelque chose se déclenchera lorsque dix personnes seront réunies dans cette salle.
— Nous sommes donc bloqués jusqu’à l’arrivée du dernier ? demanda Aria.
— C’est ma théorie. Rien ne permet de savoir ce qui suivra, mais le nombre affiché là-haut laisse peu d’autres interprétations.
Aria retourna aussitôt vers le portail d’Argemira. Elle leva la main, puis s’arrêta avant d’en toucher la surface.
— Il y a une barrière.
Elle essaya sur le côté, sans succès. L’homme en costume l’observa comme s’il avait déjà vu chacun tenter la même chose.
Un bruit de semelles racla le sol derrière nous. L’homme aux cheveux gris s’était relevé. Ses jambes tremblaient sous lui, mais il pointa Milo d’un geste brusque.
— Bande de merdeux ! Je vous reconnais ! Toi et ton connard de pote !
La plus réservée des adolescentes se rapprocha de sa sœur. Milo se figea avant de masquer sa tension derrière un sourire moqueur.
— Oh. Tu es toujours en vie, toi.
— Tu le connais ? demandai-je en me tournant vers Milo.
— C’était le quatrième avec nous lorsque nous sommes arrivés à Argemira. Il était persuadé qu’on l’avait kidnappé.
Il prononça ces mots avec désinvolture, mais ses mains s’étaient refermées. Aria se plaça légèrement devant lui.
— Tu ne nous en as jamais parlé.
— Bien sûr qu’il n’en a pas parlé, lâcha l’homme aux lunettes dans un rire sans joie. Ils m’ont laissé là-bas.
— On ne t’a pas laissé, protesta Milo. Tu as refusé de nous suivre.
— Parce que je ne savais pas qui vous étiez !
Sa voix rebondit contre les murs. Il reprit son souffle avec difficulté et rajusta ses lunettes d’une main qui ne cessait de trembler.
— J’ai survécu seul dans ces galeries avec une couverture pourrie et ce que je trouvais. Quand la voie du sud s’est ouverte, je l’ai suivie sans savoir où elle menait. Cela fait deux jours que je suis enfermé ici après avoir cru mourir là-bas sans que personne le sache. Alors oui, je gueule.
Le campement aperçu sur la route devait être le sien. Il était donc resté ici tout ce temps, seul, sans que nous le croisions. Cette idée avait quelque chose de dérangeant. Argemira était vraiment un labyrinthe immense, assez grand pour cacher quelqu’un à quelques galeries de nous sans que nous le sachions.
— Tu peux la fermer, s’il te plaît ?
La femme aux cheveux rouges n’avait pas élevé la voix. Pourtant, cela suffit à l’interrompre.
— Tu ne vois pas que tu terrorises tout le monde ? poursuivit-elle.
— Ta gueule ! Il est où, ce connard de Silas ? répliqua l’homme aux lunettes en se tournant vers elle, les poings serrés.
Je cherchai Silas parmi nous. Mon regard passa d’un visage à l’autre, puis revint en arrière, comme si je l’avais simplement manqué. Mais il n’était plus là. Il avait disparu.
Aria aperçut quelque chose à l’autre bout de la pièce.
— Mais qu’est-ce qu’il fabrique là-bas ?
Un marchand occupait un petit étal près d’une borne. Silas, concentré sur l’écran, déposait une pierre dans le compartiment de vente tandis que son ancien camarade réclamait sa tête.
Aria le rejoignit la première.
— Un homme veut te faire la peau à quelques mètres d’ici et toi… Attends. Qu’est-ce que tu fais ?
Silas valida la transaction avant de répondre.
— Ce que tout le monde devrait faire : rentabiliser le voyage. Le marchand rachète mes trouvailles à un prix raisonnable.
— Combien as-tu gagné ?
— Deux cent dix pièces.
Il montra fièrement son total. Aria regarda les objets restés près de la borne.
— Garde ta part si tu y tiens, mais le clan a besoin de provisions et d’informations. Alors si ce marchand a quelque chose qui peut nous servir, tu vas participer à l’achat.
— C’est moi qui ai pris les risques et ramassé ces pierres, protesta Silas en ramenant instinctivement sa montre contre lui. Cet argent m’appartient.
— J’ai parfaitement compris cette partie.
— Il vend aussi des cartes, reprit-il en se tournant vers les produits proposés par la borne. Soixante pièces chacune : Aubecour, la Geôle des Givres et Célestoria. À ce prix-là, il se prend pour qui ?
— Nous ne pouvons pas toutes les acheter, remarqua Aria après avoir consulté les trois fiches, mais l’une d’elles pourrait nous être utile. Tu ne veux vraiment pas en prendre une pour le groupe ?
— Avec mes pièces ? Hors de question.
— Ça chauffe derrière nous, fis-je remarquer en m’approchant d’eux.
— Silas vient de gagner deux cent dix pièces et refuse d’en dépenser soixante pour le groupe, résuma Aria en se tournant vers moi.
— Ce sont mes pièces, répéta-t-il.
— Intéressant… On peut donc acheter des cartes. C’est à ça que sert la monnaie. Et cette borne doit être pensée pour nous.
J’achetai la carte de la Geôle des Givres pour soixante pièces. L’image qui apparut resta sommaire : une forme générale, quelques limites floues, et une seule liaison visible avec Champi-Brume.
— Voilà la Geôle des Givres, juste à côté de Champi-Brume, constatai-je. On dirait qu’on ne peut y entrer que par ici.
— Je vais acheter des provisions, décida Aria après avoir consulté rapidement la carte et ouvert son propre inventaire. Nous discuterons d’une réserve commune plus tard.
Silas comprit à son ton que ce « plus tard » ne constituait pas une invitation à oublier le sujet.
De l’autre côté de la salle, la dispute avait repris.
— C’est toi, le malade ! Tu as essayé de t’en prendre à nous ! cria Milo.
— Je croyais que vous étiez les organisateurs ! Ça ne vous donnait pas le droit de m’abandonner !
— Mais c’est toi qui as…
— À ce que je vois, tu ne t’es toujours pas remis de ta défaite, Aaron, lança Silas en revenant vers nous.
Le nom me permit enfin d’associer un visage au récit de Milo.
— Toi, tu vas goûter au mien, lâcha Aaron en serrant les poings.
Il s’avança vers Silas. Je me plaçai devant lui avant même d’y réfléchir. Je n’avais pas pesé ce que Silas avait pu dire pour le provoquer ni cherché à savoir qui avait raison. Aaron avançait vers l’un des miens ; cela avait suffi.
— Tu ne le touches pas.
Aaron me détailla de la tête aux pieds, puis tenta de me repousser d’un coup d’épaule.
— Écarte-toi, bouche-trou.
Je saisis son bras avant qu’il ne me dépassât.
— Tu as l’air bien sûr de toi.
Aaron tira pour se dégager. Son mouvement se bloqua net ; son bras se raidit comme sous l’effet d’une courbature brutale, peut-être même d’une déchirure musculaire. Il vacilla et je le repoussai d’un pas.
Un simple hasard aurait pu l’expliquer. Pourtant, Aaron m’avait méprisé avec assez d’assurance pour que je pense aussitôt au Chevalier Blanc.
— Lâche-moi !
— Arrêtez.
La femme aux cheveux rouges s’était rapprochée. Sa voix demeura calme, mais ne laissa à personne le temps de reprendre.
— Nous sommes enfermés jusqu’à l’arrivée du dixième. Tant que nous ignorons ce qui se passera ensuite, personne n’a intérêt à se blesser.
Aaron retira son bras et massa son avant-bras.
— Tu es un malade, toi…
Je le laissai reculer. L’homme en costume avait suivi l’affrontement sans intervenir. Son attention passa sur Aaron, Silas et moi avant de revenir aux portails. La femme aux cheveux rouges s’arrêta devant nous. De près, elle paraissait plus grande que je ne l’avais cru.
— Ne faites pas attention à lui. Depuis son arrivée, il aboie davantage qu’il ne parle. Je m’appelle Eriska. Vous venez d’Argemira ?
Elle venait d’arrêter une altercation sans hausser la voix et sans chercher à prendre parti. Ce n’était pas une preuve de confiance, mais c’était déjà plus rassurant que tout ce qu’Aaron avait montré depuis notre arrivée.
— Casimir.
Aria se présenta à son tour, puis Milo inclina légèrement la tête.
— Celui qui nous accompagne s’appelle Silas, mais il a tendance à disparaître dès qu’il aperçoit quelque chose à vendre.
Derrière nous, Silas marmonna quelque chose sur le droit à la liberté et le respect des marchandises. Eriska l’ignora.
— J’ai vu vos noms dans le Journal. Deux territoires libérés et deux ennemis principaux vaincus.
— Trois, en comptant le second golem, précisa Milo.
— Je ne vous ai pas demandé de me corriger, merci, répondit Eriska en lui adressant un regard sec.
— C’est une belle performance, reprit Eriska, un bref amusement adoucissant ses traits. D’après le Journal, vous étiez cinq. Est-il arrivé quelque chose au dernier membre de votre groupe ?
— Non, répondis-je. Il est parti vers le nord pour retrouver quelqu’un d’important.
— Au nord d’Argemira… Je vois, murmura Eriska.
— Il y a un problème ?
— J’avais entendu une rumeur il y a quelques jours. Elle n’est probablement plus d’actualité.
Elle coupa court. Silas revenait déjà vers nous avec les deux adolescentes, dont l’aînée ne lâchait pas la main de sa sœur.
— Je viens d’apprendre quelque chose d’incroyable, annonça-t-il. Elles ont un pouvoir.
La jeune fille placée devant se raidit légèrement.
— Ce n’est pas vraiment un pouvoir. Il est… particulier.
Sa sœur acquiesça sans ajouter un mot. Aria s’agenouilla afin de ne plus les dominer de toute sa taille. Je reconnus cette manière qu’elle avait d’adoucir son autorité lorsqu’elle sentait quelqu’un sur la défensive ; elle n’avait jamais besoin de devenir moins elle-même pour se montrer rassurante.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle doucement.
— Lina, répondit la première sans hésiter.
— Ni… Nina.
Lina resserra ses doigts autour des siens avant qu’Aria poursuivît.
— Accepteriez-vous de nous montrer de quoi il s’agit ? Cela pourrait nous être utile si nous devions affronter quelque chose ensemble.
Lina échangea un regard avec sa sœur.
— C’est un passif, il s’appelle Le Marionnettiste.
Le nom resta suspendu entre nous. Après tout ce que nous venions d’apprendre sur les passifs, je n’avais aucune envie d’imaginer ce qu’un pouvoir portant ce nom pouvait faire.
Mais le plus effrayant n’était peut-être pas le Marionnettiste. C’était de comprendre que chaque personne autour de nous portait sans doute un passif tout aussi dangereux. Alliés, ennemis, futurs traîtres… impossible de le savoir. Et quelque part, parmi eux, il y avait peut-être déjà quelqu’un qui attendait seulement le bon moment pour nous tuer.
Nous étions déjà trop loin pour reculer.