Chapitre 1
Je m’appelle Casimir, et je suis un criminel. Enfin… c’est ce qu’on m’a dit. Moi, je n’en ai aucun souvenir.
Avant de basculer dans cette nouvelle vie, mes journées suivaient une régularité presque parfaite. Le réveil sonnait à la même heure. Je buvais un verre de jus d’orange, avalais une brioche ou deux, puis partais travailler. Le week-end, je m’accordais deux heures de sommeil supplémentaires.
L’été, mon seul luxe tenait dans un barbecue : je faisais griller de la viande, seul dans un petit jardin improvisé, sans jamais inviter personne. Un film ou un jeu vidéo suffisait à combler le silence de mon appartement le reste du temps.
J’aurais parfois été incapable de distinguer une journée de la précédente.
Cette vie me convenait pourtant.
Je me réveillai brusquement, sans transition ni souvenir de m'être endormi.
Mes derniers souvenirs se limitaient à mon canapé et à la lumière du soir qui traversait le salon. Après ça… plus rien.
Je me trouvais dans une salle entièrement blanche, sans fenêtres et sans porte visible.
Des rangées de sièges s'étendaient dans toutes les directions, formant une sorte d'amphithéâtre géant conçu par un esprit particulièrement maniaque.
Au-dessus de nous, un immense écran affichait un unique chiffre : 100. Je ne compris pas ce qu’il était censé compter.
Autour de moi, les autres se réveillaient peu à peu.
Certains étaient déjà debout, les mains serrées sur les dossiers, les yeux grands ouverts.
D’autres murmuraient entre eux ou touchaient les accoudoirs, comme pour s’assurer que tout cela était bien réel.
Un homme au costume froissé restait à l’écart, les yeux levés vers le plafond, comme s’il ne comprenait pas où il était.
Personne ne criait encore. Cela viendrait probablement dans quelques minutes.
Pour l'instant, la pièce baignait dans le silence de cent personnes qui cherchaient à comprendre ce qu'on leur avait fait.
Je me levai lentement. Mes jambes tenaient bon, ce qui était déjà rassurant. Trois personnes échangeaient à voix basse quelques rangées plus loin.
Je m'approchai d'elles, sans trop savoir si leur poser une question servirait à quoi que ce soit.
— Vous vous rappelez ce qui s'est passé avant d'atterrir ici ? demandai-je, la voix un peu enrouée.
— Je dormais, murmura une fille en secouant la tête. Et d'un coup, je me suis réveillée ici. Je ne comprends rien.
Le type à côté d’elle se passa nerveusement une main sur la nuque. Son visage avait perdu toute sa couleur.
— C'est pareil pour moi. Le vide complet. Même mon adresse... j'ai l'impression de devoir forcer pour m'en souvenir. Je ne sais pas ce qui nous arrive.
Je fis le tour des rangées les plus proches et posai la même question aux personnes que je croisais. Certaines ne me répondirent tout simplement pas.
D’autres parlaient une langue que je ne comprenais pas, et le peu de réponses que je parvins finalement à obtenir se révéla tout aussi décevant.
Les récits ne variaient presque pas. Personne ne se souvenait d’avoir été transporté jusque-là.
Aucun endormissement forcé, aucune odeur de gaz, aucune agression. Seulement une coupure nette entre un avant et un maintenant. Il manquait quelque chose entre les deux, et personne ne savait quoi.
Je retournai m'asseoir, les coudes posés sur les cuisses. En résumé : cent personnes, une boîte blanche scellée, un compteur et aucune explication.
À côté de moi, une gamine pleurait en silence, les genoux remontés contre sa poitrine.
Derrière, un homme répétait en boucle : « C'est un rêve. C'est juste un cauchemar, je vais me réveiller. » Je jetai un œil dans sa direction. Il ne dormait pas. Et moi non plus.
Un peu plus loin, d’autres voix s’élevaient dans la pièce. Deux personnes parlaient rapidement entre elles, puis une troisième leur répondit avec des mots que je ne compris pas.
Ce n’était pas du français. Je tendis légèrement l’oreille, sans reconnaître la langue, et remarquai bientôt que d’autres échanges autour de moi m’échappaient eux aussi.
Nous étions donc enfermés avec des inconnus venus d’un peu partout, et certains ne pouvaient même pas se comprendre entre eux.
Ça n’arrangeait rien.
Le temps passa lentement. Certains tournaient en rond, d’autres restaient assis, incapables de bouger. Plusieurs longeaient les murs blancs en les touchant, comme s’ils cherchaient une fissure ou une sortie cachée.
Mais il n’y avait rien. Peu à peu, la tension monta. Il suffisait qu’une seule personne panique pour entraîner les autres.
Puis, soudain, le sol vibra.
Un vrombissement sourd et grave me frappa directement les oreilles. Les conversations se coupèrent net. Même la gamine s'arrêta de gémir pour lever le nez. L'écran scintilla. Une lumière blanche, aveuglante, nous brûla les yeux avant de disparaître.
Une voix métallique retentit. Elle articulait chaque mot distinctement, sans laisser passer la moindre émotion, avec le ton neutre d’un système qui exécutait sa fonction.
— Bonjour. Je suis 404. Je suis le maître de cet endroit et celui qui vous a amenés ici.
Un silence de plomb retomba sur la salle. L'écran restait désespérément vide. Pas d'avatar, pas de silhouette. Juste cette voix désincarnée et le chiffre cent qui nous surplombait.
— Cette salle est le Point A. C’est votre point de départ. Les Territoires vous entourent. Explorez-les pour avancer. Une carte vous sera fournie.
Chaque mot était débité avec une précision clinique. Au fond, un homme laissa échapper un rire nerveux.
— C'est quoi ce délire ? Elle est où, la caméra cachée ? Vous vous foutez de ma gueule ?
La voix l’ignora. Elle enchaîna sans marquer de pause.
— Avant l’énoncé de votre mission, vous devez comprendre la raison de votre présence ici.
Les conversations cessèrent. Mon cœur cognait fort, mais je restais étrangement calme.
— Vous n’avez pas été choisis au hasard, reprit 404. Chacun d’entre vous a été identifié. Chacun d’entre vous a commis un crime.
La salle explosa.
Des sièges raclèrent le sol. Plusieurs personnes se levèrent d'un bond, les voix se heurtant les unes aux autres dans un brouhaha total.
— Quoi ?! C'est une plaisanterie ! Je n'ai rien fait ! hurla un jeune homme au milieu des rangées, la voix brisée par l'incompréhension.
Un type en peignoir courut vers le mur du fond, les poings levés, prêt à frapper la paroi sous l'écran.
— Sortez-nous de là ! C'est une erreur, bordel ! Je n'ai jamais fait de mal à personne !
Sa panique était contagieuse. Je cherchai malgré moi ce qui, dans ma vie, aurait pu justifier une telle accusation. Rien ne me vint. Je serrai les dents.
Je connaissais ma vie. Mon existence était trop insignifiante pour abriter le moindre crime.
À moins que la médiocrité ne soit devenue un délit, j'étais innocent.
404 laissa le vacarme se prolonger quelques secondes avant de reprendre, de sa voix toujours identique, comme si personne ne l'avait interrompu.
— Vos souvenirs de vos crimes ont été supprimés. Cette absence est normale. Elle est volontaire. Bienvenue dans le Bloc.
Les protestations se raréfièrent. Près de moi, quelqu’un continuait de répéter que c’était impossible. Comment prouver son innocence si 404 venait précisément d’affirmer qu’il nous avait retiré le souvenir de nos crimes ?
— Les règles sont simples, poursuivit l’entité. Avancez. Explorez. Combattez. Vous disposez de 3 650 jours pour atteindre la sortie. Celui qui y parviendra deviendra mon successeur.
Au fond de la salle, quelqu’un finit par craquer.
— Son successeur ? Dix ans... Il parle de dix ans de notre vie comme si ce n'était rien.
— Taisez-vous, gamin, lui répondit une voix plus mûre, calme malgré un léger tremblement. Écoutez plutôt ce qu'il attend de nous.
Dix ans. Pour lui, un délai. Pour nous, une décennie qu'il venait de nous prendre sans même demander notre avis.
404 poursuivit, imperturbable :
— Les Territoires abritent des quêtes, des ressources et des habitants du Bloc. Ils abritent aussi des ennemis qui ont pris possession de chaque secteur. Vous devrez les éliminer pour avancer et rouvrir les passages. Quant à ce que vous ferez de vos vies entre-temps, cela n’a aucune importance pour nous.
Près de moi, une fille se rassit lentement.
Le bas de son visage disparaissait à moitié derrière une écharpe noire et ses mains restaient figées sur ses genoux.
Ses yeux, eux, semblaient se perdre dans le vide, bien au-delà de la salle.
— Des ennemis… ? murmura-t-elle, la voix brisée par un début de sanglot. Vous entendez ce qu'il dit ? On va devoir… se battre ? Je ne sais pas manier une arme.
— Et si on reste plantés là sans rien foutre ? lança un homme au hasard.
La question resta sans réponse.
Mon attention passa de l'écran aux visages autour de moi.
Une centaine de paumés.
Des inconnus, tous là pour une condamnation que tout le monde avait oubliée. Mais je n'eus pas le temps d'y réfléchir plus longtemps.
— Dernière précision, annonça 404. Chacun de vous possède un passif unique. Il se révélera lorsque sa condition sera remplie. Vous allez maintenant être envoyés dans différents Territoires. La séparation prend effet immédiatement.
Attends… Si nous devions être séparés de toute façon, pourquoi nous avoir réunis ici ? Pour nous montrer les autres ? Pour nous faire comprendre que nous étions nombreux ? Ou pour nous donner un endroit où revenir ?
Immédiate. Le mot me resta en travers de la gorge.
Le bourdonnement reprit, plus puissant qu'auparavant.
Le sol vibra sous mes semelles. Au plafond, plusieurs trappes s'ouvrirent sans un bruit, libérant une fumée blanche.
Lourde, compacte, elle dégageait une odeur douce et chimique qui donnait aussitôt envie de bloquer sa respiration.
— Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?! lâchai-je.
Je me levai d'un bond pour reculer, mais le nuage descendait trop vite. En quelques secondes, les silhouettes autour de moi se brouillèrent.
Des quintes de toux éclatèrent de toutes parts. Des gens coururent sans savoir où aller, se heurtant aux sièges et se bousculant dans le chaos.
Par réflexe, je tendis la main vers quelqu'un. N'importe qui. Dans cet instant précis, un inconnu valait mieux que personne.
Une main féminine effleura la mienne. Ses doigts étaient froids. Le contact ne dura qu'une fraction de seconde avant de se perdre dans le blanc.
Les voix et les bruits de pas s’étouffèrent peu à peu, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.
La dernière chose que j'entendis fut la voix de 404, toujours aussi neutre, toujours aussi vide.
Elle prononça une phrase dont je n'aurais su dire si elle ressemblait plutôt à une promesse ou à une menace :
— La rédemption vous attend. À vous de la mériter.
Puis plus rien.