Chapitre 799
Le prix de grandir
Nyris et Agamemnon avaient décidé d’assister aux combats autour d’un thé, mais les duels s’étaient achevés si vite qu’ils n’avaient même pas vraiment pu commencer. Chaque affrontement n’ayant duré qu’une minute, c’était là le comble du combat éclair. Ils pouvaient toutefois se retrouver et partager un repas pour la première fois depuis des années.
« Tu as renoncé à un équipement légendaire pour ça ? » ricana Agamemnon en examinant le collier sublégendaire. Il était entièrement fait de métal pur, avec des bords grossiers et des anneaux de tailles inégales. Le pendentif était une plaque métallique ronde où était gravé un pentagramme, qui dégageait une énergie ancienne, mais trois de ses pointes étaient ébréchées. Hormis cette faible trace d’énergie, il ne voyait pas ce que cet objet avait de si spécial.
Richard se contenta de sourire sans rien expliquer, puis jeta un coup d’œil à Nyris. Le Quatrième Prince avait perdu un peu de son charme féminin, remplacé par une aura de gentleman.
Nyris posa le parchemin qu’il tenait et soupira. « Ce vieux croulant… Enfin, au moins, j’ai pu voir un parchemin d’Appel céleste. Bon, Ag, voyons l’autre objet. »
L’identification était un art qui exigeait non seulement des connaissances en magie, mais aussi une maîtrise de l’histoire, des matériaux et d’autres disciplines connexes. Les nobles y étaient généralement doués, mais Agamemnon se consacrait bien davantage à la politique et aux arts martiaux que Nyris.
« Oh, est-ce un Canon de Genvis ? Pourquoi est-il… Ah, il ne reste que deux charges. Voilà qui explique tout. » Le Canon de Genvis était un sort légendaire réputé capable de percer n’importe quelle barrière. Sa létalité n’égalait pas celle de certains autres sorts légendaires, mais il permettait de briser les barrières d’un mage. Ce pendentif ne pouvait plus servir que deux fois, et chaque sort n’était que de grade 9, mais cela restait très puissant.
« Hmm… Pourquoi as-tu choisi ça ? C’est rare, certes, mais deux utilisations ne valent certainement pas qu’on renonce à un équipement légendaire. »
Richard eut un sourire en coin. « Un saint du ciel équipé d’objets légendaires n’a rien d’effrayant. Mais même un saint ordinaire, s’il porte ce collier… »
« Ah… » Ils comprirent enfin tous les deux. Comme l’Appel céleste, le Canon de Genvis était particulièrement meurtrier contre un mage. En tant qu’objets à usage unique, il ne devait pas y en avoir beaucoup dans le trésor de la Famille Mensa ; chaque objet perdu représentait une occasion de moins de blesser Richard à l’avenir.
Yuria n’aurait pas été capable de le vaincre, mais elle lui aurait certainement donné plus de fil à retordre si elle avait utilisé ces deux objets. Pourtant, après avoir assisté à son barrage de boules de feu, elle n’avait pas eu le courage de les invoquer au péril de sa vie.
« Alors, qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? » demanda Nyris à Richard.
« Et vous deux ? »
« Ag ne fera rien, et moi, je vais continuer à progresser. Je ne suis pas pressé de devenir un saint », répondit Nyris avec entrain, les yeux pétillants de malice tandis qu’il regardait Agamemnon.
Aucun des deux ne pouvait vraiment ralentir sa progression pour éviter d’entrer dans le royaume des saints, et Agamemnon avait simplement trop grandi au fil des sanglantes batailles de la Terre du Crépuscule. Nyris, en revanche, préférait prendre son temps et perfectionner ses capacités, sans vraiment se concentrer sur le combat.
« Très bien, répondit Richard. Je vais faire un tour à Faelor. À mon retour, allons au Plan forestier. L’arbre-monde ne va pas tarder à s’agiter. »
« Parfait ! » approuva Agamemnon.
« Quoi… » Nyris fit un peu la moue. « Mais ça veut dire que je vais devoir devenir un saint. »
Richard et Agamemnon haussèrent les épaules. Le combat était le moyen le plus efficace d’accroître sa puissance, mais il était dangereux et imprévisible. Agamemnon était devenu si puissant en combattant sous les ordres de l’empereur Philippe le Sanguinaire qu’il avait aussitôt atteint le rang de saint. Nyris, au contraire, espérait y parvenir par la seule pratique. Le Plan forestier était certainement plus sûr qu’un champ de bataille du Désespoir, mais il le ferait tout de même franchir le fossé.
…
Richard réfléchit à la situation tandis qu’il terminait son repas et se rendait à Faelor. Agamemnon ne cessait de progresser au sein de la Famille d’Orléans, tandis que lui-même devenait plus puissant de jour en jour. Bien qu’il coopérât toujours avec ses amis, il remarquait que Nyris prenait constamment ses distances, afin qu’on ne le considère comme l’esclave d’aucun d’eux. Vu la vitesse à laquelle chacun progressait, un jour viendrait où ces amis de toujours ne seraient plus que de proches alliés.
Tel était le prix de grandir.
« Maître ! » Le vertige familier s’évanouit, laissant place à un spectacle et à une odeur qui lui étaient chers. La voix de la mère-ponte le tira aussitôt de ses pensées. « Cela fait si longtemps que vous êtes parti, vous devriez venir me voir ! »
« Tu as encore grandi ? » la taquina Richard.
« Énormément ! »
« Tu as eu tant de nourriture que ça ? »
« Ma forêt recouvre maintenant toute la Terre du Tumulte ! »
La seule pensée de cette forêt parfaite fit frissonner Richard ; même la Terre du Crépuscule parvenait rarement à lui faire cet effet. « Tu as autre chose à me dire ? »
« La légende avait bon goût ! »
Richard se rappela aussitôt le corps de Chasse-Aurore et sourit à cette idée. « Et à part ça ? »
« Analyse achevée à 1,03 %. »
« Attends, quoi ? » Richard eut du mal à croire ce qu’il venait d’entendre. La mère-ponte pouvait donc analyser des êtres légendaires ? Il secoua toutefois rapidement la tête. Chasse-Aurore était comparable à une légende de Norland, et en capturer une centaine était impossible. Il n’était même pas certain qu’il y eût autant de puissants légendaires dans tout Norland.
« Maître, vous devriez bientôt venir me voir ! » répéta la mère-ponte avec enthousiasme, d’un ton nettement plus audacieux que dans son souvenir.
« Oui, oui, j’ai compris. Envoie ici le cerveau cloné, il vole plus vite que la chrysalide astrale. »
« Lequel ? »
« Comment ça, lequel ? » demanda Richard, stupéfait. Comme Phaser, les cerveaux clonés étaient des unités spéciales dont la création exigeait de la divinité.
« J’ai trop de choses à gérer, alors j’ai formé un groupe pour s’occuper des tâches insignifiantes, comme les batailles », répondit-elle.
Richard ne savait pas s’il devait être fier ou humilié. Il avait toujours tiré orgueil de son talent de stratège, qui lui permettait de tirer le meilleur parti des troupes de la mère-ponte ; or, elle lui apprenait maintenant que cette tâche était si insignifiante qu’elle ne s’en chargeait même plus elle-même.
« D’accord… Je passerai tout à l’heure, mais envoie-moi d’abord toutes les mises à jour que tu as… Attends, non, non, non, non, non… AARGH ! » Richard se prit aussitôt la tête, assailli par un flot de données, principalement consacrées aux diverses créatures qu’elle avait analysées. Il lui fallut toute sa concentration pour rompre de force la connexion et démêler peu à peu ces informations désordonnées.
Parmi les dix mille créatures, les premières à retenir son attention furent les barbares et les nains. Il avait toujours cru qu’il s’agissait de races uniques et homogènes, mais elle mentionnait une douzaine de sous-espèces de nains et plus de trente types de barbares.
Tandis qu’il mettait de côté ces informations pour les étudier lentement au cours des prochains mois, Richard remarqua un élément que la mère-ponte avait mis en évidence : elle avait désormais accumulé assez de divinité pour créer cette nouvelle graine !
« BOSS ! » Mais alors qu’il songeait à envoyer le doppelgänger dans le Plan forestier, une voix tonitruante faillit lui déchirer les tympans. Il sentit la terre trembler pendant quelques secondes, puis parvint tout juste à se retourner à temps. Une silhouette gigantesque le recouvrit presque entièrement avant de le soulever dans ses bras.