Chapitre 17
Armure runique
Au fil de ses études, Richard avait découvert qu’il excellait en mathématiques, dans l’art des runes et dans la maîtrise des mouvements de son corps. Il comprenait sans peine les formules complexes et, plus il en apprenait, plus le monde de la magie lui paraissait mystérieux. Il se sentait encore plus ignorant qu’auparavant. Le garçon était extrêmement concentré et supportait bien la solitude. En ce moment, la magie était tout ce qui comptait dans sa vie.
L’hiver arriva en un éclair, mais Richard ne remarqua même pas les premiers flocons. Deepblue restait aussi chaude qu’au printemps et, après y avoir passé tant de mois, il s’était déjà habitué aux lumières magiques qui baignaient les lieux.
Ce soir-là, un météore traversa le ciel en un éclair, si près de la terre qu’on aurait dit qu’il allait la frôler. Il fendit le ciel chargé de neige et atterrit sur la plus haute plateforme de Deepblue. Vingt-trois mages s’y trouvaient déjà, attendant avec impatience l’arrivée de quelqu’un, malgré le froid et la neige. Parmi eux, trois étaient même des grands mages.
Le météore s’ouvrit, révélant la frêle silhouette de Sharon. Deux magiciennes s’avancèrent aussitôt pour l’envelopper dans des serviettes, tandis que quatre autres déroulaient un tapis rouge devant elle. Elles le déroulaient à mesure qu’elle avançait. Derrière elle, d’autres mages enroulaient le tapis, veillant à ce que ses pieds ne touchent jamais le sol depuis son arrivée.
Les trois grands mages marchaient à ses côtés, lui faisant à toute vitesse le compte rendu des événements survenus à Deepblue pendant son absence. Sharon resta indifférente à tout cela, jusqu’à ce que le troisième mage lui parle des cours et des talents de ses élèves. Son visage s’éclaira. « Tu dis que le petit Richard a du talent pour créer des formations de sorts ? »
Sous le regard de Sharon, le grand mage à la barbe presque entièrement blanche se mit à trembler, tandis que des gouttes de sueur froide perlaient sur son corps. Le regard d’un être légendaire était pareil à celui d’un serpent fixant une grenouille. L’immense différence de force spirituelle pesait lourdement sur un mage inférieur, lui donnant l’impression de se retrouver face à un dragon.
Jamais l’homme n’aurait pensé que Sharon s’intéresserait à une affaire aussi insignifiante. Heureusement, il avait bien préparé son rapport et lui tendit aussitôt deux petits schémas de formations magiques dessinés par Richard. L’intérêt de Sharon s’éveilla dès qu’elle les aperçut. Elle ralentit, puis s’arrêta pour les examiner attentivement.
Le vieil homme continuait de suer à grosses gouttes. À ses yeux, ces deux schémas étaient tout à fait ordinaires : il s’agissait des formations de sorts les plus élémentaires. Ils suivaient le modèle standard et ne présentaient rien d’innovant. Les runes du début étaient d’une grande simplicité et leur logique, claire et limitée. Mais il n’y avait pas lieu d’innover ici. Richard avait appris cette formation standard en cours, et si le grand mage avait pris la peine de la signaler, c’était uniquement parce que Sharon s’intéressait au garçon. Elle était restée près de la salle d’examen pendant toute la série d’épreuves qu’il avait subies.
Tout cela s’était déroulé en plusieurs heures sur un plan matériel primaire ! Le temps était précieux pour un mage légendaire ; l’homme en avait donc conclu que Sharon s’intéressait beaucoup à Richard. Il avait gardé un œil sur le garçon et signalé ses progrès, car ils constituaient une étape importante. Le grand mage cherchait simplement à gagner ses faveurs. Après tout, les largesses de Sharon représentaient une part importante de la paie mensuelle de chacun.
Ces schémas témoignaient bien d’un petit progrès de la part de Richard. Ils ne comportaient aucune erreur, mais ce n’était pas vraiment extraordinaire. Avec un entraînement adéquat, n’importe qui pouvait éviter les erreurs dans une formation aussi élémentaire. Le seul point digne d’éloge était qu’il y était arrivé du premier coup. Mais quel grand mage n’était pas un génie ? Le vieil homme n’aurait pas sourcillé devant un tel dessin. Bien sûr, la formation était presque identique à celle du manuel, et les écarts si infimes qu’ils en devenaient étonnants ; toutefois, le tracé des runes n’était pas de l’alchimie : la marge d’erreur n’y était pas aussi stricte. Une fois le seuil atteint, viser une précision encore supérieure ne servait à rien. Si une tolérance d’un millimètre était admise, à quoi bon être précis au micromètre près ?
Si Richard avait su innover dans ces formations de sorts élémentaires, le grand mage l’aurait regardé d’un autre œil. Cependant, quiconque n’avait pas atteint le niveau 10 était incapable de créer sa propre formation de sorts.
Malgré toutes ces réflexions, Sharon examinait les schémas depuis si longtemps qu’il aurait fallu être idiot pour ne pas comprendre que l’affaire n’était pas aussi simple qu’elle en avait l’air. Pourtant, il ne parvenait pas à découvrir ce qu’ils avaient de particulier.
« Vraiment, c’est merveilleux ! » s’écria Sharon, ravie, en tendant la main pour tapoter le grand mage. Elle était minuscule à côté de lui ; il dut donc se pencher pour lui permettre d’atteindre son épaule.
Boum ! Pourtant, le grand mage eut l’impression de recevoir un coup de griffe de dragon lorsque cette main blanche comme la neige le toucha. Incapable de résister à la force du choc, il s’effondra sur le sol. Lisez les derniers chapitres sur novelping . com.
« Oh ! » s’exclama Sharon en agitant la main. Un bouclier d’eau se forma pour empêcher le grand mage de tomber et le soulever. « J’étais un peu trop enthousiaste et je n’ai pas maîtrisé ma force. »
« Ce n’était pas trop fort, pas du tout ! C’était formidable ! » Le vieux grand mage souriait comme une fleur fraîchement éclose.
Sharon agita les deux schémas qu’elle tenait à la main et lança avec enthousiasme : « Je n’aurais jamais cru que tu serais capable de repérer l’anomalie dans ces deux dessins ! Tu as l’air plus intelligent que la dernière fois que je t’ai vu ! Qu’est-ce que tu as mangé, récemment ? »
« C’est grâce à vos enseignements. » Le grand mage sourit humblement, comme s’il refusait les compliments, comme s’il savait ce qui rendait ces deux schémas si particuliers. Ce n’était pas un homme ordinaire : s’il avait atteint une telle position, c’était pour une bonne raison. Pourtant, son cœur s’emballait. Le rire sans retenue de Sharon signifiait que sa paie de ce mois-ci serait colossale !
Sharon avait l’air d’une petite fille impatiente, pressée de partager sa joie. Elle montra les schémas aux grands mages en s’exclamant : « Regardez ! Les dessins sont presque identiques à ceux du manuel ! » Ce n’est qu’après qu’elle eut insisté sur le mot « identiques » que les trois grands mages examinèrent de nouveau les schémas. Une lueur de compréhension passa dans leurs yeux.
« L’écart entre ces dessins et le modèle standard n’est que d’un dixième de millimètre, et il est même presque constant. Cette précision… Seul quelqu’un qui a dépassé le niveau 10 et s’est entraîné sans relâche peut atteindre un tel degré de minutie. Richard y est parvenu au niveau 1 ! » poursuivit Sharon.
L’un des grands mages s’exclama, soudain éclairé : « Voilà un talent rare ! Sa force spirituelle est exceptionnelle… »
« Il excelle dans tous les domaines, sans la moindre faiblesse », ajouta un autre.
Le troisième rendit les schémas à Sharon. Il prit une profonde inspiration, puis lâcha d’un ton incrédule : « Nous avons un futur maître des runes ?! »
« En effet ! » Sharon sourit de toutes ses dents.
Les chevaliers runiques incarnaient l’apogée de la puissance humaine. À l’origine archers, défenseurs, soldats de première ligne ou même mages, ils avaient tous la capacité de porter des runes sur leur corps. Une rune de puissance moyenne augmentait de trente pour cent la force d’un combattant au corps à corps, ce qui permettait à un chevalier runique de niveau 13 ou 14 de rivaliser avec un combattant de niveau 17 !
Dans ce monde, la puissance formait une pyramide. Plus on montait en niveau, moins on trouvait d’individus dotés d’une telle force. Les combattants de niveau 18 étaient rares, et tous des experts que de nombreuses factions cherchaient à rallier à leur cause. Aucun d’eux ne se joindrait à une armée pour servir de chair à canon. Les chevaliers runiques, eux, n’étaient pas inférieurs aux saints, mais bien plus nombreux. Ils étaient assez nombreux pour renverser le cours d’une bataille.
Depuis l’apparition des chevaliers runiques sur les champs de bataille, tous les généraux partageaient le même principe : seuls les chevaliers runiques pouvaient résister aux chevaliers runiques. Les maîtres des runes étaient ceux qui avaient rendu ce miracle possible.
Pourtant, malgré le nombre bien supérieur de guerriers de niveau 13 ou 14 à celui des saints, l’Alliance Sacrée ne comptait qu’environ un millier de chevaliers runiques. À son apogée, l’empire n’en avait pas eu plus de trois mille.
Tout cela était dû au manque de maîtres des runes.
Les chevaliers runiques étaient des forces stratégiques, et les mages légendaires, des moyens de dissuasion stratégiques. De même, un maître des runes représentait un avantage stratégique. Mais devenir maître des runes était difficile : il fallait de grands dons pour la magie, une maîtrise exceptionnelle et la patience nécessaire à la création. Le nombre de runes qu’un chevalier pouvait porter étant limité, les maîtres des runes devaient réduire de grandes formations de sorts à la taille d’une paume avant de les graver sur leur corps. Les dessins des maîtres des runes les plus puissants étaient souvent si petits que l’œil nu ne pouvait les distinguer. Il fallait parfois des mois pour achever ces inscriptions complexes.
Même en tant que l’un des trois empires humains, l’Alliance Sacrée ne possédait pas plus d’une douzaine de maîtres des runes, débutants compris. Les nobles se les arrachaient, car même un novice pouvait permettre à une famille de se constituer une petite troupe de chevaliers runiques en une décennie. Leur pouvoir d’attraction était irrésistible : leur statut n’était guère inférieur à celui des mages légendaires. Retrouvez le chapitre original sur novelping.com.
Ces deux schémas révélaient la qualité la plus importante d’un maître des runes : la précision. Plus Sharon les regardait, plus elle semblait heureuse. Son sourire s’élargissait, et son rire résonnait à travers la terre et le ciel.
*Cette femme…* Les trois grands mages songeaient peut-être à la critiquer, mais ils continuèrent à lui sourire en apparence. Ils affichaient des sourires extrêmement chaleureux, comme si Richard, ce futur maître des runes, était leur propre enfant.
« Je n’arrive vraiment pas à m’arrêter de sourire ! » soupira Sharon avant de reprendre son rire.
Sharon n’avait aucun désir de commander une armée profane, et les chevaliers runiques ne l’intéressaient pas. Cependant, ceux qui la côtoyaient depuis longtemps connaissaient la véritable raison de sa joie.
C’était tout simplement parce qu’elle allait enfin pouvoir enseigner à un maître des runes ! Elle pourrait désormais écraser sous ses pieds les autres maîtres des runes du monde entier ! Sharon avait beau compter de nombreux mages talentueux parmi ses élèves, aucun n’avait encore suivi cette voie. Elle avait un jour offensé un maître des runes, qui était depuis devenu un grand maître des runes et un trésor national de l’Empire de l’Arbre sacré. Même en tant que mage légendaire, elle ne pouvait pas l’atteindre. Elle allait enfin pouvoir assouvir sa longue rancune.
Mais nul ne savait comment serait traité celui qui faisait la joie de Sharon : Richard. Ses désirs étaient débridés, mais personne ne voulait le lui faire remarquer, de peur de perdre les largesses de Sharon.
Le mage légendaire finit par réprimer son rire et reprit son sérieux. « À partir d’aujourd’hui, apportez tout votre soutien à Richard et formez-le pour qu’il devienne maître des runes. Cela doit rester secret aussi ; personne d’autre que vous ne doit le savoir », ordonna-t-elle sèchement.
Les grands mages et les autres personnes présentes la critiquèrent tous en pensée. Le rire de Sharon avait résonné dans plusieurs tours un peu plus tôt et, d’ici peu, elle ne pourrait plus contenir sa fierté : elle annoncerait la nouvelle au monde entier. Mais, pour l’instant, ils acquiescèrent tous et prirent un air grave.
……
Le mois touchait à sa fin et Richard regagna son quartier dans la soirée. La jeune fille l’attendait déjà en silence devant sa porte et, comme à son habitude, lui remit la facture. Lui ne lui demanda pas son nom. Comme d’habitude.
Richard activa son insigne dans la forge et lut le détail de la facture. Comme il s’y attendait, ses dépenses n’avaient fait qu’augmenter à mesure qu’il s’exerçait à des domaines toujours plus vastes de la magie. Elles dépassaient déjà son allocation : ses économies du premier mois avaient donc disparu. Il devait ralentir sa cultivation ou trouver un moyen de gagner davantage. Pourtant, il n’avait aucune idée de la façon dont il pourrait gagner le moindre sou en dehors de cette allocation. Dans le monde extérieur, un mage de niveau 1 était déjà un mage à part entière, mais à Deepblue, ceux qui n’avaient pas dépassé le niveau 3 n’étaient considérés que comme des apprentis.
Alors que Richard se tourmentait, il remarqua qu’une autre ligne avait été ajoutée à ses revenus.
Largesses de Sharon — 500 000 pièces d’or.
Les largesses d’un mage légendaire avaient bel et bien de la valeur ! Richard resta complètement abasourdi, l’esprit vide.