Chapitre 168
Accord
À la tombée de la nuit, le campement au bord du lac était tombé dans le silence. Les soldats comme leurs captifs étaient complètement épuisés par cette longue et pénible journée ; tous s’étaient couchés tôt. Seuls les trois rapaces débordaient d’énergie, après avoir englouti un copieux repas. Ils s’étaient chargés de monter la garde.
Richard médita jusqu’à avoir entièrement récupéré son mana, puis sortit de sa tente et se dirigea lentement vers le lac.
Une silhouette gracieuse se tenait au bord de l’eau : Flowsand. Bien qu’elle méditât rarement, elle semblait récupérer son mana aussi vite que lui. Elle contemplait le lac en silence, impénétrable. Le Livre du Temps, suspendu à sa taille, luisait faiblement ; associé à la brume qui s’élevait du lac, cet éclat lui donnait un air irréel.
Richard s’approcha et demanda d’un ton dégagé : « À quoi penses-tu ?
— À toi et moi. » Sa voix légèrement rauque était toujours aussi meurtrière.
Richard s’arrêta et toussota plusieurs fois pour masquer son embarras. Flowsand possédait un charme extraordinaire, assez puissant pour le troubler avec une réponse aussi équivoque. Il avait déjà battu en retraite à plusieurs reprises, mais cette fois, il ne se déroberait pas. Il précisa : « Et nous, qu’est-ce qu’il y a ?
— Notre relation.
Richard serra les dents et poursuivit : « Quelle relation ?
Mais dès que les mots lui échappèrent, il comprit combien sa question était stupide. C’était, de toute évidence, une forme de défaite.
Flowsand se retourna et plongea son regard dans celui de Richard. « Je me demandais combien d’années nous pourrions continuer ainsi.
Sa réponse était bien vague et semblait dissimuler un autre sens. Mais peut-être n’avait-elle rien voulu dire du tout. Richard soupira. « Longtemps. Tant que nous survivrons.
Elle esquissa un léger sourire. « Nous survivrons aussi longtemps que tu le voudras. La source de ce chapitre est novelping.com.
Richard, intrigué, lui demanda : « Tu as plus confiance en moi que je n’en ai en moi-même.
— Tu as un don étrange… Les profondeurs du champ de bataille semblent se dévoiler à ton regard. Et puis, tu as aussi ta mère-ponte…
Elle marqua délibérément une pause avant d’ajouter : « Et tu m’as, moi.
Tout ce qu’elle disait était vrai. Pourtant, certains de ses mots étaient particulièrement meurtriers. En contemplant la prêtresse sous la lumière de la lune, Richard ne put s’empêcher de repenser à son corps. Il lui fallut lutter pour maîtriser ses désirs, puis il déclara d’un ton sévère : « Tu as vu les informations sur les environs. Les gens du peuple ne nous sont pas forcément hostiles ; nous pourrions même avoir l’occasion de nous allier aux nobles. Les seuls qui veulent vraiment nous détruire ici, ce sont les divinités.
Flowsand répondit : « Cela va sans dire. Notre présence ici enfreint déjà les lois des plans ; ils chercheront forcément à se débarrasser de nous. Toutefois, même si tu conquiers le plan tout entier, les nobles trouveront toujours leur place dans ton régime.
Richard acquiesça. « Nous avons donc de grandes chances de trouver de bons alliés. Il y a deux candidats. Le premier est le duc Direwolf, à l’ouest, qui appartient à un clan voué au culte des ancêtres. L’autre est le comte Oliver, au sud. La rumeur prétend qu’il s’adonne aux arts occultes depuis près de vingt ans et qu’il entretient de nombreux liens avec les abysses. J’ai entendu dire qu’il avait secrètement créé un bassin de sang et qu’il y faisait souvent tuer ses prisonniers en guise d’offrandes. Cela indique qu’il cherche à invoquer des démons ; ceux-ci ne viendront certainement pas de ce plan et ne seront donc pas dans le même camp que le Dieu de la Vaillance.
— Le plus intéressant, c’est qu’aucun de ces deux territoires n’est particulièrement éloigné, et qu’ils ont pourtant réussi à subsister. Cela signifie qu’ils sont assez puissants pour que l’Église ne puisse pas simplement les anéantir.
— En effet. Un tyran violent et un maniaque sanguinaire. » Flowsand avait visé juste.
Richard acquiesça. « Nous n’avons pas le choix : il nous faut désormais collaborer avec des meurtriers et des tyrans.
— Méfie-toi d’eux. Ils pourraient te dévorer tout cru !
Richard rit. « Qu’ils essaient. Ils risquent surtout de s’y casser les dents.
Ils plaisantèrent encore un moment, ce qui finit par détendre Richard. Il contempla le lac paisible et dit : « Ah… J’ai l’impression qu’il me faut plus de temps pour augmenter ma réserve de mana, ici.
— C’est normal. Plus les restrictions sur la puissance sont fortes dans un plan, plus la progression y est lente. Les plans matériels primaires imposent peu de restrictions à la puissance ; c’est précisément pour cela qu’ils ont atteint leur position. Dans une certaine mesure, les expéditions vers des plans inférieurs sont une perte de temps pour toi : tu échanges des années de vie contre des ressources. Si ta seule ambition est de gagner en puissance, tu dois rester dans ton plan primaire pour perfectionner ton art.
— Oh… Et avant que j’oublie, ce plan ne possède que deux lunes. Pourquoi puis-je encore puiser dans les pouvoirs des sept lunes quand j’utilise les épées secrètes ?
Flowsand secoua la tête. « Je l’ignore. Les plans recèlent bien trop de mystères et mes connaissances n’en effleurent que la surface. Tout ce que je sais, je le tiens de textes.
Richard poussa un long soupir. « D’accord, j’ai compris. Ces derniers temps, quelques idées me sont venues, et mes recherches sur les boules de feu ont fait un bond en avant…
— Encore ces boules de feu ! Ce sort ne sert qu’à faire rôtir un cochon ! » Flowsand ne put retenir un rire, qui s’acheva en un sourire pincé. Nimbée du clair de lune qui se reflétait sur le lac, elle était d’une beauté indescriptible.
— Non, on peut toujours les perfectionner. Je peux maintenant retarder le sort d’une seconde. Si j’en lance trois en triangle, je devrais pouvoir les retarder de façon qu’elles explosent en même temps… » Richard s’accroupit aussitôt et se mit à griffonner sur le sol, au bord du lac.
Flowsand n’y prêta d’abord pas attention, mais, après réflexion, son expression changea brusquement. Si Richard parvenait réellement à contrôler ses sorts avec une telle précision, la cible au centre du triangle ne serait pas simplement un cochon rôti. Elle n’avait jamais entendu parler d’un mage qui, sans être un grand mage, maîtrisait sa magie avec autant de finesse.
Richard continua de marmonner, puis leva soudain les yeux vers le lointain. Il laissa échapper un cri de surprise.
— Qu’y a-t-il ? demanda Flowsand.
— Ce n’est rien, continuons. » La mère-ponte venait de l’informer qu’elle avait découvert une vallée habitée par des troggs. Elle en avait bloqué l’entrée et se préparait à festoyer. Les troggs ressemblaient aux gobelins : ils formaient une communauté qu’on pouvait tout juste considérer comme une espèce intelligente. Ils étaient pourtant bien moins malins que les gobelins, mais leur puissance au combat était de loin supérieure. Richard s’était un instant inquiété pour la mère-ponte, puis s’était vite ravisé. Elle savait évaluer la menace que représentaient ses proies.
Richard venait à peine de prononcer quelques mots qu’il tourna brusquement son attention vers la forêt. Il se releva, les sourcils froncés. « Il est tard. Pourquoi Olar court-il vers la forêt ? Les rapaces sont de garde… Viens, allons voir. »