Chapitre 1 436
Reine des Ombres
« Explorer le nouveau monde ? » La proposition de Soremburg laissa Richard perplexe.
Mais le mage répondit à sa question par une autre : « As-tu réfléchi au sens ultime de la vie ? »
Richard n’avait pas de réponse à cette question. Le pouvoir ? La longévité ? L’expérience ? Rien ne semblait vraiment avoir de sens.
Soremburg sourit. « C’est l’évolution. Mais elle se heurte à une limite imposée, et tu es en mesure d’explorer ce problème. Je pense que tu as déjà découvert que la force ne peut dépasser un certain seuil dans ce monde, et que ce seuil n’a rien de naturel ni à voir avec le talent. Nous ne pouvons tout simplement pas atteindre la perfection véritable ; les lois du monde ne servent qu’à nous entraver. Le monde n’accueille pas les êtres tels que nous : il fait même tout son possible pour provoquer notre destruction. J’ai gagné le versant sombre du monde et m’en suis emparé afin de mettre mes conjectures à l’épreuve. Les moissonneurs sont conçus pour abattre les races qui finissent par atteindre leur apogée. Saisir les lois fondamentales de l’existence sonne en réalité le glas de ceux qui y parviennent ; c’est pourquoi six races puissantes ont été éliminées avant nous. Norland en est à la Septième Ère, tandis que les célestes primordiaux venaient de la Sixième. »
« Alors, ton but est… »
« Je veux explorer les limites de l’existence et briser les chaînes qui entravent le monde, afin d’ouvrir une nouvelle ère. »
Richard garda le silence un instant, puis répondit d’un ton indifférent : « Jusqu’ici, les moissonneurs ne nous ont pas posé trop de problèmes, que ce soit ici ou à Faelor. »
Soremburg éclata de rire. « Ce n’étaient que des jouets que j’avais envoyés pour jouer avec toi. J’ai scrupuleusement respecté les règles du jeu et n’ai dépêché qu’un seul vaisseau spatial, mais ta capacité à le détruire a tout de même dépassé mes attentes. C’est là que j’ai compris que le destin t’avait désigné pour m’accompagner. »
« Alors, c’était toi. Merci de l’avoir reconnu », soupira Richard, tandis qu’un éclat bleu éblouissant s’allumait dans sa main. L’éclair y crépitait en une mélodie envoûtante, impatient d’être libéré.
« Attends… Qu’est-ce que tu fais… NON ! » hurla Soremburg. La lumière fusa vers son cerveau, baigna tout alentour d’une lueur bleue, puis le désintégra et en dispersa les débris. Toute la salle fut réduite en poussière.
Enfin, c’était terminé… Richard soupira. Les Érudits étaient difficiles à traquer, mais, dans un véritable combat, ils ne pouvaient résister à une seule attaque. C’était simplement la voie qu’ils avaient choisie.
Des lois au savoir, en passant par l’évolution, Soremburg avait laissé Richard loin derrière lui. Ils contemplaient le monde depuis des niveaux tout à fait différents et, malgré sa puissance inégalée, Richard faisait presque figure de bête sauvage à côté de cet Érudit froid et calculateur. Il adhérait d’ailleurs à ses théories et suivrait peut-être un jour une voie semblable. Mais, pour l’heure, il devait détruire l’Érudit et tout ce qu’il représentait. Même s’il pouvait renoncer à sa propre vengeance, il ne pouvait ignorer les souhaits du milliard d’âmes qu’il avait recueillies à Faelor.
Pourtant, son instinct lui criait que tout n’était pas vraiment fini. Les Érudits étaient rusés et avaient plus d’un tour dans leur sac ; il avait déjà été dupé par des individus qu’on croyait morts. Sa vision véritable ne décelait rien, mais il fronça les sourcils et fit apparaître le tétraèdre de son vrai nom. Même le milliard d’yeux ne percevant rien, il comprit que quelque chose clochait. Si Soremburg avait été tué, son âme aurait dû laisser une onde ; or, aucune onde de ce genre ne pouvait échapper aux âmes réunies de son vrai nom.
Cela ne le préoccupait toutefois plus vraiment. Maintenant qu’il avait détruit Soremburg une fois, il pourrait recommencer si nécessaire. Le temps ne ferait que le rendre plus fort ; il découvrirait les nombreux secrets de Faust et explorerait les divers plans encore plus puissants que Norland. Le Dragon Éternel avait toujours plusieurs bénédictions de rang 1 à offrir, et le temps jouerait éternellement en sa faveur. Si les Érudits laissaient paraître le moindre signe de leur existence, il n’aurait qu’à les anéantir.
Il s’apprêtait à fouiller la forteresse en ruine quand les ombres voisines se rassemblèrent. Une belle elfe s’avança vers lui, tenant dans sa main droite une petite parcelle de lumière. Sa vision véritable lui révéla qu’elle était un être épique composé d’ombres amalgamées, mais elle semblait incarner le stade ultime auquel pouvait parvenir une créature cauchemardesque. Et dans sa main se trouvait l’âme de Soremburg !
Richard se rappela le portail qui s’était ouvert au moment où il avait attaqué la tour. Il ignorait quelle haine opposait Soremburg aux créatures cauchemardesques, mais que quelqu’un ait capturé cette âme lui épargnait bien des difficultés. Il sourit et s’inclina. « Puis-je connaître votre nom, madame ? Et pourriez-vous me remettre l’âme que vous tenez ? »
La femme, haute de dix mètres, agita un doigt et fit rebondir l’âme prisonnière jusqu’à Richard. « Tu es le seul à pouvoir détruire cet homme pour de bon. Quant à moi, je m’appelle Alucia. »
« Alucia ? La Déesse de la Lune ? »
La femme grimaça. « Autrefois. Mais j’ai perdu ma grâce il y a bien longtemps. Soremburg et ses moissonneurs m’ont tuée, et mon pouvoir divin a été intégré à son plan final. À présent, je suis la Reine des Ombres. »
La chute de la Déesse de la Lune aurait bouleversé tous les elfes. Se souvenant que sa mère l’avait deviné depuis longtemps, Richard fronça les sourcils. « Alors, pourquoi êtes-vous devenue la Reine des Ombres ? »
« Toutes les âmes exterminées par les moissonneurs finissent par devenir des créatures cauchemardesques. Nous errons dans les fissures de l’existence, animées par le désir de détruire tout ce qui est matériel. Quel étrange équilibre, n’est-ce pas ? » Elle eut un petit rire, mais Richard comprit qu’elle était moins calme qu’elle n’en avait l’air.
« Mais alors, comment ai-je pu ressentir votre divinité lors de ma cérémonie d’illumination ? »
« J’avais réparti le pouvoir destiné à cette cérémonie bien longtemps auparavant. Je me souviens encore très bien du tien. »
La voyant sourire légèrement, Richard ouvrit de grands yeux, comprenant soudain. « C’est vous qui m’avez accordé le don de vérité ? »
Alucia acquiesça et poussa un léger soupir. « Voir la vérité du monde est un don propre aux êtres d’ombre. C’est peut-être une compensation face à l’injustice de l’existence : les plus puissants d’entre nous peuvent accorder leurs dons à d’autres êtres, dans l’espoir qu’ils en finissent une fois pour toutes avec les moissonneurs. Tu n’étais que l’un des nombreux êtres sur lesquels nous avions misé, mais, parmi des centaines de milliers d’années, tu as été le seul à réussir. »
Richard ouvrit la bouche pour répondre, mais finit par soupirer et réduisit l’âme de Soremburg en cendres.
En voyant l’âme de Soremburg entièrement anéantie, Alucia se détendit enfin et le salua. « Tous les êtres d’ombre vous sont reconnaissants. J’espère que nous ne nous reverrons jamais. »
« Je vous souhaite la paix », lui rendit son salut Richard, tandis qu’Alucia se fondait dans les ténèbres et se dissipait. Il poursuivit l’exploration de la forteresse, récupéra quelques composants importants qui n’avaient pas trop souffert, puis raffina le reste en essence de braise qu’il emporta à Faust.