Chapitre 14
Peu avant leur échange, Asteyle avait effectivement pris la décision de rester quelque temps avec les Disciples du Loup... En tant que membre à temps partiel.
Rejoindre la troupe restait pourtant irréversible. Mais la situation dans laquelle il se trouvait, tellement incongrue, poussa Yalos à accepter.
Si Asteyle devait remercier quelqu’un, c’était bien Éralde. Il exposa ces arguments avec brio, parvenant ainsi à convaincre le colosse sans peine. Le manque de souvenirs dont disposait son jeune frère, par exemple, rendait impossible sa réintégration immédiate dans la société. Il y avait également l’absence totale de lueur émanant de son corps, une énigme impossible à résoudre pour le moment.
Le laisser auprès de la Bête Pourpre était ainsi la seule option viable, cruciale même, afin d’éviter le moindre risque qu’un événement dramatique et inattendu ne se produise.
Les dés étant jetés, Éralde insista auprès de son ami Relié pour qu’il garde un œil attentif sur Asteyle, le temps qu’il enquête sur son cas. Il devait également trouver un moyen d’emmener son frère au Sanctuaire de l’Iris Céruléen.
Là-bas se trouvait l’une des personnes les plus importantes de la cité.
Syngarde aux Mille Yeux.
Normalement, chaque revenant de la Bibliothèque Infinie devait se présenter devant lui. Le problème : une file d’attente non négligeable avait commencé à se former à la suite de sa mystérieuse absence de plusieurs mois.
Éralde réfléchit.
Cela peut attendre encore un peu. Tant que Yalos reste auprès d’Asteyle, la situation n’est pas si catastrophique. Le problème pourrait même se résoudre ici, qui sait... Dans tous les cas, je vais en profiter pour en apprendre plus... quelqu’un a sûrement enduré une situation similaire par le passé.
Laissant son frère aux mains de son ami, Éralde s’éclipsa après des au revoir rapides et secs, voire un peu trop au vu de la situation.
"Entraîne-toi bien, Asteyle, je reviendrai d’ici une semaine ou deux, avec... je l’espère, de quoi t’aider."
Un léger pincement au cœur le transperça. Laisser son frère derrière lui avait un goût amer de défaite. La visite de la cité n’avait été, au final, qu’une simple promenade de santé. Rien de vraiment concret ne pouvait en être tiré. Du moins, il s’agissait de son ressenti personnel.
L’espoir... ainsi anéanti en un instant par un échec cuisant.
Pour la première fois depuis bien longtemps, Éralde subissait le même tourment que son frère. Ce sentiment d’impuissance le rongeait jusqu’à ses plus profondes racines. Sa fierté, son estime de soi, son ego... Rien de ce qu’il chérissait, rien de ce qu’il avait mis si longtemps à bâtir, n’était épargné par l’insidieuse décomposition.
Asteyle, lui, n’avait pas encore expérimenté ces aspects de sa personnalité.
À bien y réfléchir, son tourment pouvait-il se comparer à celui de son grand frère ? Un individu complet pour qui le doute et l’incompréhension avaient un poids bien plus lourd ?
En échouant à comprendre, Éralde perdait bien plus que son frère ne perdrait jamais... Comment pouvait-il l’aider dans ce cas ? Au contraire, pourquoi Asteyle n’enseignait-il pas à son frère comment se débarrasser de ces futilités qu’il chérissait tant ?
Marchant seul au milieu des guerriers agités, Éralde se retourna une dernière fois. Il espérait, sans conviction, que peut-être, niché dans les yeux de son frère, se glisserait un maigre indice.
Son regard croisa alors celui du jeune homme qui agitait les bras dans tous les sens comme un enfant. Les iris d’Asteyle, d’une couleur pourtant banale comparée à la sienne, l’avaient toujours émerveillé et apaisé.
Ils lui rappelaient ceux de leur mère.
Alors qu’il levait la main pour saluer Asteyle... il remarqua un éclat inconnu briller dans ses yeux joyeux.
L’indice qu’il avait tant espéré dénicher lui apparaissait enfin.
L’insouciance...
Éralde dépassa l’arche de pierre puis disparut dans la foule, satisfait.
Leur petite balade ne fut pas inutile, finalement.
———
Bien que la nuit ne tombât jamais dans la cité, la Lune n’existant tout simplement pas, les habitants respectaient plus ou moins un cycle de sommeil identique entre eux. Alors, quand Éralde partit, vers l’équivalent d’une fin de journée, la majeure partie de la population alla se reposer.
Le ciel, immuable au-dessus d’eux, scintillait d’un doré légèrement pâle, comme un reflet de la cité. Il recouvrait le monde telle une toile laissée là-haut par un dieu disparu. Asteyle regardait ce splendide spectacle par la fenêtre, comme à son habitude. Cela l’aidait grandement à s’endormir.
La chambre offerte par Yalos, bien moins luxueuse que la sienne, possédait néanmoins cette douce impression de familiarité qu’on ne trouvait presque nulle part ailleurs que chez soi.
Elle se situait parmi les nombreux logements, semblables au dojo par leur style, construits autour de la cour. Les humbles machiya en faisaient le tour complet, entourant le dojo comme les anneaux d’une planète gazeuse.
La planète gazeuse n’était ici qu’un vieux dojo à moitié détruit, ses ruines encore fumantes... mais cela n’avait pas d’importance.
Une large étagère trônait fièrement au centre de la chambre, la séparant ainsi en deux pour offrir un peu d’intimité aux deux résidents.
Il s’agissait, en effet, d’une chambre partagée.
Le colocataire d’Asteyle, endormi depuis longtemps déjà, ronflait comme un ours en hibernation. Toute tentative de s’endormir se révéla donc vaine.
Pourquoi ai-je accepté de dormir avec ce type, sérieusement...
Après avoir passé sa journée à s’entraîner, à fuir puis à finir attaché à un poteau, Nayora était lessivé. Il s’endormit au moment exact où sa tête toucha l’oreiller froid.
Asteyle, en revanche, peinait à fermer l’œil. Son esprit bouillonnait sans discontinuer. Chaque soir, les heures filaient sous ses yeux creusés par les cernes. Et à chaque journée passée, du nouveau combustible venait embraser davantage le feu dans son esprit.
Le feu ? Il y a d’innombrables incendies là-dedans, je ne sais même plus où donner de la tête...
Qui plus est, cette journée avait été particulièrement riche, même pour lui.
Héru, la vieille dame, les ombres, les Reliés, le Sanctuaire de l’Iris Céruléen, le Flæ Idæ... Et qui sait ce que sa mémoire n’avait pas pu conserver.
Si dormir est impossible, j’aimerais au moins méditer au calme !
Se levant d’un bond, Asteyle se rendit au pied du lit de Nayora. D’un pas à peine silencieux, il passa à côté de l’énorme meuble en bois et ferma les rideaux.
Dormir en faisant autant de bruit devrait être interdit !
En y réfléchissant, il est vrai qu’Asteyle n’avait pas eu l’occasion de vraiment admirer le visage de son voisin de chambre et futur associé. Leur première rencontre ne lui avait pas laissé ce luxe, alors il en profita maintenant.
Le visage endormi de Nayora paraissait heureux, presque apaisé. En le regardant attentivement, on avait l’impression que dormir lui procurait un plaisir supplémentaire par rapport au commun des mortels. Comme si quitter temporairement le monde physique relevait d’une véritable bénédiction plutôt que d’une simple nécessité. À juste titre : de nombreuses cicatrices parcouraient son visage et son corps. Cela témoignait de la dureté de sa courte vie passée dans ce monde, dont l’insouciance devait lui avoir été arrachée très tôt. Peut-être était-ce un signe de cette maturité trop précoce : ses cheveux possédaient une couleur atypique pour une personne si jeune, un blanc d’une pureté rare, brillant presque dans l’obscurité de la pièce.
Asteyle considéra les entailles parsemées sur son corps comme des rides. Les unes comme les autres trahissaient la fatalité inhérente au passage du temps, après tout. Cette comparaison n’était pas si insensée, à vrai dire.
En le regardant dormir ainsi, on aurait pu penser qu’il s’agissait d’un vieil homme mort paisiblement dans son sommeil.
Pendant un bref instant, Asteyle crut voir son père dans sa jeunesse, avant que les terribles cicatrices ne soient remplacées par de profondes rides.
À quoi suis-je en train de penser, au juste ? Et puis, mon père n’a jamais eu de cicatrices sur son corps, n’est-ce pas ?
Finalement, Asteyle se résigna à ne pas le réveiller. Son camarade avait besoin de repos, car les prochains jours ne seraient pas tendres avec eux.
Je réfléchirai à tout ce que j’ai appris aujourd’hui une prochaine fois. Je devrais m’endormir aussi... essayer du moins.
Étonnamment, à peine eut-il le temps de fermer les yeux que son esprit s’envola vers le monde onirique.
———
Enroulé dans sa couette, sa conscience reprenait peu à peu ses droits sur son corps. Il ressentit d’abord le doux contact du tissu, puis l’engourdissement dans ses muscles reposés et enfin le froid qui lui piquait les pieds dépassant du lit.
Son sommeil fut certes revigorant, mais aussi décevant.
Pas un souvenir, rien de concret. Il se sentait honteusement abandonné. Rejeté par son propre esprit, réticent à lui fournir les clés du savoir...
Savoir qui il avait été.
Peut-être faut-il un peu plus de temps avant que ce changement de mode de vie ne porte ses fruits... Je l’espère.
Sortant lentement du lit en désordre, il se leva avec peine et s’étira, comme à son habitude.
D’abord, le cou, qui craqua sous ses mouvements de gauche à droite. Vint le tour des bras : Asteyle les fit tourner comme un moulin à vent. Il était persuadé des bienfaits de cet exercice.
Enfin, son étirement préféré, qu’il appréciait grandement car c’était son frère qui le lui avait enseigné. Simple en apparence, celui-ci demandait une grande concentration et beaucoup de souplesse.
Asteyle courba le dos. Puis, sans plier les jambes, il essaya d’effleurer ses pieds avec ses mains tremblantes.
Ça fait un mal de chien !
Si près du but, il pencha inconsciemment la tête en direction de l’espace sous son lit.
C’est alors qu’il remarqua avec étonnement un objet scintiller au fond.
Qu’est-ce que c’est ?
Asteyle s’allongea complètement sur le sol et rampa sous le lit comme un ver.
Une fois l’objet dans ses mains, son sang se glaça, les étirements ayant été vains.
Impossible... j’étais pourtant persuadé de l’avoir caché à la maison... Co... comment est-ce possible...
Ce léger vacarme réveilla à son tour Nayora, qui apparut de l’autre côté de l’étagère presque comme un fantôme.
Suivant le regard apeuré d’Asteyle en direction de l’espace sous son lit, il s’approcha pour comprendre ce qu’il y avait de si dérangeant à regarder.
Un simple stylo. Oui, il n’y avait qu’un petit stylo noir, posé maladroitement sous ce lit. Pourquoi Asteyle semblait-il si apeuré par cela ?
Le visage encore marqué par une nuit de sommeil réparatrice et les cheveux en bataille, il demanda à Asteyle, en le regardant de ses profonds yeux gris :
"Quelqu’un l’a peut-être oublié ici. Pourquoi réagis-tu ainsi ?"
Asteyle, encore à moitié sous son lit, le regard vide, répondit tout en respirant bruyamment :
"Parce que... parce que tu n’étais pas censé voir ça... pas ici... pas maintenant..."