Chapitre 6
Chapitre 6
La nuit, cette grande complice des ténèbres, commençait à battre en retraite, ses voiles d'ébène s'effilochant sous les premières lueurs d'un jour encore timide. L'air, chargé de poussière et de fumée, portait l'odeur âcre du sang et du béton brisé. Dans la ruelle où s'achevait le carnage, les corps des immortels vaincus formaient des monticules de cendres grises, emportées par une brise légère. Seul Richard, le plus puissant des enfants de Crimson, tenait encore debout, ses muscles saillants, son regard noir dévoré par une rage aveugle.
Hope, épuisée mais déterminée, fonça sur lui. Son coup de pied, précis et puissant, fendit l'air avec un sifflement. Mais Richard, d'un mouvement presque négligent, para l'attaque, saisit sa jambe au vol, et la fracassa à trois reprises contre le sol jonché de débris. Le bruit des os se brisant contre le bitume résonna comme un glas funèbre. Un cri de douleur, bref et déchirant, s'échappa des lèvres de la jeune déicide avant qu'elle ne perde connaissance, son corps s'affaissant dans un amas de poussière et de gravats.
S'ensuivit une vision qui arracha un cri d'horreur à Raven. Ethan, le rouquin, propulsé par une force surhumaine, s'était transformé en projectile vivant. Son corps, recouvert d'écailles noires, brillait d'une lueur infernale tandis qu'il traversait l'espace en un éclair. Il percuta Richard avec une violence inouïe, l'immortel et lui s'écrasant contre le mur de l'Ishtar. Dans l'impact, Ethan tua Richard, mais son propre corps fut déchiré par la puissance du choc. Sa colonne vertébrale, brisée, le laissa étendu, le bas de son corps arraché, ne laissant que son torse déchiqueté. Ses organes, exposés à l'air froid, palpitaient encore, comme s'ils refusaient d'abandonner.
Ethan leva les yeux, son regard vert se posant sur Raven. Une lueur, étrange et douce, brillait dans ses prunelles, comme une flamme qui s'éteint.
— Promettez-moi... de le vaincre, murmura-t-il, chaque mot un effort surhumain.
— Je te le promets, répondit Raven, la voix étranglée par l'émotion.
— Je suis enfin libre, continua Ethan, un sourire qui n'était pas de la résignation mais de la paix. Je pourrai la rejoindre, là-bas... de l'autre côté. Nous serons ensemble, enfin. Veronica... m'attend...
Son souffle s'arrêta. Ses yeux se vidèrent, et son corps, vidé de toute vie, se figea dans une posture presque sereine. L'immortel Richard, déjà réduit en cendres, disparut à son tour, emportant avec lui la dernière trace de la lignée directe des NOX.
Hope, revenant lentement à elle, se traîna jusqu'au corps d'Ethan, ses doigts tremblants effleurant son visage. Une larme, chaude et salée, coula sur sa joue maculée de sang. Raven, debout, les poings serrés, détourna le regard, mais sa mâchoire crispée trahissait une douleur qui n'avait rien à envier à celle de Hope.
— Il s'est sacrifié pour nous, murmura-t-elle. Pour que nous puissions vaincre Crimson.
Raven hocha la tête, une fois, lentement. Il se baissa, referma les paupières d'Ethan avec une douceur presque religieuse, et se releva.
— Nous ne devons pas laisser son sacrifice être vain, dit-il, la voix grave. Le patriarche nous attend.
Le couloir de l'Ishtar, naguère temple du plaisir et des rires gras, s'étirait désormais comme une cathédrale abandonnée, ses murs dénudés, son sol jonché de débris. Les chambres, vides de leurs occupantes, bâillaient comme des tombes ouvertes, leurs portes ouvertes laissant échapper un silence pesant. L'air y était froid, presque funèbre, et chaque pas résonnait comme un coup de marteau dans un cercueil.
Les deux déicides, blessés, épuisés, avançaient avec peine, chacun soutenant l'autre. Leurs corps portaient les stigmates de la bataille : des plaies ouvertes, des hématomes, des membres à demi brisés. Mais leur détermination, forgée dans le sang et les larmes, les poussait en avant. Le sacrifice d'Ethan, cette offrande suprême, avait allumé en eux une flamme que rien ne pourrait éteindre.
La salle de réunion les attendait, vaste et sombre, son atmosphère chargée d'un silence oppressant. Les murs, autrefois ornés de papier peint, pendaient en lambeaux, déchirés par le passage de la jeune brune. La grande table en chêne massif, toujours là, portait les marques de l'affrontement. Et au bout, sur le trône, Crimson les attendait. Il était assis, ses doigts gantés de blanc croisés devant lui, ses yeux rouges brillant dans la pénombre comme deux braises.
Il les dévisagea, sans un mot, puis un sourire, lent et cruel, étira ses lèvres.
— Vous avez tué mes enfants, dit-il, la voix d'une douceur trompeuse. Je dois l'admettre, vous m'avez impressionné.
— Tais-toi, cracha Raven. C'est fini, Crimson.
— Fini ? répéta-t-il, comme s'il goûtait le mot. Non, mon cher, ce n'est que le début.
Sans attendre, ils foncèrent. Mais Crimson, dans un éclair de mouvement, avait disparu. Un bruit sourd, un craquement, et l'énorme siège du patriarche s'abattit sur eux, les propulsant à travers le plafond. Ils atterrirent sur le toit de l'Ishtar, le ciel blanchissant au-dessus d'eux, les premières lueurs de l'aube perçant l'horizon.
Crimson surgit, bondissant avec une grâce surnaturelle. Il les attrapa par la tête, enfonçant leurs crânes dans le béton avec une violence inouïe. Le sang ruissela sur leurs visages, leurs vues se troublèrent. Il les releva, les projeta de nouveau, puis saisit Hope et la lança, la faisant dévaler le toit pour tomber dans la ruelle.
Restant seul avec Raven, Crimson s'acharna. Il fracassa la tête du déicide contre le béton, le souleva, le jeta, le fracassa encore. Mais dans un ultime sursaut, Raven activa son Cide, ses griffes jaillissant, ses yeux de loup brillant. Il tenta de se libérer, mais Crimson broya son bras d'une seule main, brisant l'os comme un bâton de bois sec.
— Non, hurla Raven, tandis que sa transformation se dissipait, le laissant vulnérable.
Crimson le laissa là, s'approchant de Hope qui, miraculeusement, s'était relevée. Elle enleva son écharpe, révélant sur sa poitrine un tatouage de lion qui s'illumina d'un éclat doré. Ses yeux virèrent à l'ambre, sa peau se couvrit d'une lueur scintillante, et des griffes puissantes, des crocs acérés, poussèrent sur ses membres.
Elle chargea Crimson, une furie déchaînée. Mais le patriarche, d'un geste presque las, lui brisa le crâne d'un simple coup. Son corps s'effondra, sans vie, près de Raven.
Le noir, les yeux écarquillés, regarda la dépouille d'Hope. Un cri, rauque, déchirant, s'échappa de ses poumons. Il saisit ses mains, les serra, ses larmes coulant sur le visage figé de la jeune femme.
— Pourquoi ? Pourquoi tous ceux que j'aime doivent-ils mourir ?
Un rire, moqueur, le sortit de sa douleur. Crimson, debout au-dessus de lui, le défiait du regard.
— Que vas-tu faire, petit déicide ? demanda-t-il.
Raven se releva, ses larmes séchées, ses yeux brûlant d'une rage pure. Il regarda son tatouage de loup, puis le visage d'Crimson.
— Je lui avais promis, murmura-t-il. De ne pas me servir de ça. Mais je dois la venger. Tous les venger.
La marque du loup s'illumina, plus brillante que jamais.
— Que vas-tu faire ? ricana Crimson.
Raven fonça, sa vitesse dépassant tout ce qu'il avait jamais accompli. Il se plaça devant Crimson, et d'un uppercut dévastateur, cria :
— Marteau fracasseur d'immortels !
L'impact fit valser le patriarche, qui retomba sur le genou plié de Raven, le buste brisé. Mais Crimson, épuisé, se releva. Raven continua, une pluie de marteaux, chaque coup pulvérisant un morceau de Crimson. Mais son bras droit, déjà affaibli, se brisa.
Crimson, saisissant l'occasion, arracha le bras tatoué du déicide.
Un cri de douleur perça l'aube naissante. Le soleil, dominant, commençait à éclairer le monde.
Raven, saignant, savait que son temps était compté. Il ramassa son bras, le planta dans le cœur de Crimson. L'immortel, de son côté, transperça Raven.
— C'est fini, murmura Raven.
Les deux corps, enchevêtrés, s'effondrèrent. L'un partait en cendres, l'autre rendait son dernier souffle, sous les rayons du soleil naissant.
Midnight, libérée, s'éveillait doucement. Mais la nuit, seule, pouvait dire si cette liberté serait éternelle.
Fin