Chapitre 1 682
Je ne rêve pas vraiment pendant ma torpeur. Techniquement, la torpeur et le sommeil sont deux états différents, je le sais bien, mais quand même, ne pas rêver est l'une des rares choses auxquelles je ne me suis pas vraiment habitué dans ma nouvelle vie.
Mais ça ? Cette expérience… sans vie… sans corps que je traverse en ce moment… c'est ce qui se rapproche le plus d'un rêve depuis ma renaissance sur Pangera. Si quoi que ce soit, cela me rappelle ce que je ressentais juste avant d'éclore.
La différence majeure entre maintenant et cette époque, c'est que j'ai la Volonté collective de millions d'individus qui coule en moi à chaque instant. D'un moment à l'autre, mon sens du soi s'effiloche à mesure que je dérive dans le courant de la conscience de ma famille.
Je passe une journée en tant que mineur, à croquer la pierre, à sentir la roche avec mes antennes, à humer les minéraux et les gemmes que je traque. Un profond sentiment de satisfaction m'envahit tandis que je pousse mon chariot, rempli à ras bord du fruit de mon labeur, le long des rails jusqu'à l'avant-poste. De là, il sera ajouté à la prochaine cargaison, avec tout le travail de mes sœurs, en direction de l'installation de tri.
Demain, le mana remplissant le Donjon se sera régénéré et aura fait pousser de nouveaux métaux précieux ailleurs, donc le travail du mineur ne s'arrête jamais. Quel sentiment d'accomplissement profond m'envahit à cette pensée.
Un autre jour, je suis un soigneur. L'irritation m'envahit dès l'instant où j'émerge de ma torpeur. Inquiet pour mes frères et sœurs, je me précipite dehors, me laissant à peine le temps de manger et de faire ma toilette dans ma hâte d'atteindre les hôpitaux. Il y a eu un afflux de cas venant d'en bas, des centaines de soldates souffrant d'un empoisonnement sévère au mana. Bien qu'elles aient déjà passé le pire de leur mal, elles ont encore besoin de soins constants pour s'assurer que les toxines ne se propagent pas à nouveau dans leurs systèmes.
À peine ai-je pénétré dans la chambre que je peux sentir les soldates essayer de persuader quiconque veut bien les écouter qu'elles sont assez en forme pour être libérées. Quand j'interviens, une soldate au repos dans une chambre de récupération m'appelle immédiatement, exigeant d'être renvoyée sur la ligne de front.
L'irritation explose en colère et je donne une bonne raclée à la soldate avec mes antennes, en lui assurant que son séjour à l'hôpital vient d'être prolongé d'une semaine. Si elle veut se plaindre, j'en rajouterai une deuxième !
Pour le reste de la journée, je patrouille dans l'hôpital, éternellement inquiet pour les membres de ma famille qui semblent si exaspérants, incapables de s'inquiéter pour eux-mêmes. Finalement, épuisé et vidé, je retourne dans la chambre de torpeur et m'effondre dans le sommeil.
Un autre jour, je suis un Nourricier, et je passe tout mon temps à nourrir, toiletter et chatouiller les larves. Ces petites choses dodues s'agitent joyeusement pendant que je m'occupe d'elles, une existence pure et innocente, épargnée par le monde. Apaisées et nourries par mon aura et mes soins, elles grandissent rapidement, prêtes à devenir la nouvelle génération de la Colonie.
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Je passe même une journée en tant que Reine, ce qui est… intéressant. Être nourri d'un approvisionnement infini de Biomasse et être constamment toiletté est agréable, et les goûters sont exquis, mais pondre des œufs est une expérience plutôt inconfortable.
J'ai l'impression d'être tout le monde et d'être partout. Des centaines d'expériences différentes, si ce n'est des milliers.
Je combats en tant que générale dans les tunnels, coordonnant mes frères et sœurs alors qu'ils se battent à mes côtés.
Je travaille à la fabrication de tapis, tissant des fils fins en motifs complexes qui flattent l'œil et apporteront satisfaction et plaisir aux invités de la famille.
Je travaille à la fonderie dans les grandes forges. Je regarde l'acier liquide couler comme une rivière, si chaud que seules mes mutations me permettent de travailler dans un tel endroit sans que mes entrailles ne bouillent sous ma carapace.
Apprenant dans les antcadémies en tant que larve, j'étudie la sagesse de mes aînés et écoute attentivement les enseignements de mon instructeur Nourricier. Bientôt, je saurai tout ce qu'il faut savoir pour travailler et aider ma famille, et je brûle d'impatience que ce travail commence.
Rôdant dans les ombres, je passe une journée en tant que l'une des anonymes, traquant une éclaireuse qui a osé faire un double service. À plusieurs reprises, ma cible a l'option de choisir la voie de la raison, d'aller en torpeur, mais chaque chance de rédemption est rejetée. Quand je frappe, je frappe sans pitié.
Avant de me retirer pour la torpeur, je vois l'éclaireuse recevoir le traitement complet, sa carapace polie jusqu'à briller comme un miroir, et je me sens satisfait que la sagesse de l'Aîné ait été respectée ce jour.
Attends, ma sagesse ? Depuis quand suis-je sage ?
Quelques fragments de moi-même, éjectés du courant, se rassemblent juste assez longtemps pour que je me souvienne de qui je suis, mais ils ne parviennent pas à tenir assez longtemps. Bientôt, je m'effiloche à nouveau, perdu dans le flux infini de la Volonté.
D'autres jours, des centaines. J'expérimente la vie partout dans la Colonie, sous tous ses aspects. Je combats, je creuse, je construis, je fabrique, je cherche, je nourris et je grandis.
Chaque fois que j'expérimente un autre point de vue, je me sens disparaître un peu plus dans la rivière, tiré un tout petit peu plus profondément sous la surface.
C'est très bien. Il fait si chaud ici. Même six pattes ne suffisent pas à envelopper l'amour et l'attention de ma famille. C'est omniprésent et débordant, parcourant la rivière comme des traînées d'or.
Je suis une éclaireuse. Je cours dans les tunnels, espérant que les chasseurs ne m'ont pas vue, mais craignant qu'ils ne l'aient fait. Ces craintes sont confirmées peu après alors que mes antennes captent les vibrations de pas sur la pierre. C'est bon, j'ai évolué et muté pour la vitesse, je peux les distancer.
Sauf que… je ne peux pas ? Avertie à la dernière seconde, j'esquive sur la gauche et le filet balaie l'endroit où je me trouvais quelques instants plus tôt.
Cent mètres de plus, et je suis hors de danger, je peux voir d'autres fourmis au loin, et les chasseurs aussi. Je sens les vibrations s'estomper alors qu'ils ralentissent avant de faire demi-tour et de repartir, attendant une autre occasion. Heureusement, les patrouilles dans ces tunnels extérieurs cesseront après aujourd'hui. Aucune fourmi n'a été capturée, merci à l'Aîné.
…
…
PARDON ??!?!?!
Mes fils de conscience disparates se percutent et se rejoignent en un instant.
Anthony est de retour.