Chapitre 113
Être jeté dans la gueule de l'oubli n'est pas exactement ce que j'avais prévu pour ma seconde vie, mais j'imagine que les choses ne se passent pas toujours comme prévu.
Par exemple, je suis né fourmi plutôt qu'humain, mais bon, ça ne sert à rien de se plaindre.
Alors que les tentacules s'écartent devant moi pour révéler la gueule caverneuse et démesurée du Jellymaw, un frisson de peur parcourt ma carapace.
L'intérieur de ce monstre est tout simplement noir. Je ne vois pas de gorge, rien du tout ! De longs crocs incurvés émergent des ténèbres absolues et délimitent un vide béant, dépourvu de la moindre trace des créatures que j'avais vu se faire dévorer auparavant.
C'est. Quoi. Ce. Bordel.
Je n'ai pas vraiment le temps d'admirer le paysage ! Prends ça !
Ouvrant grand mes mandibules, je libère le mana concentré que j'avais dissimulé dans ma gorge. Tel un explosif puissant trouvant une minuscule issue, la force pure de l'énergie jaillit de ma bouche en un rayon destructeur focalisé. Je me demande distraitement pourquoi mes dents ne volent pas en éclats sous l'effet du souffle, mais je suppose que je peux mettre ça sur le compte de ma précision et de mon contrôle parfaits.
….
À l'instant où je déclenche mon attaque, le monde vacille devant mes yeux. La masse de tentacules qu'est le Jellymaw disparaît, et ma vision est soudain remplie d'une volée d'appendices crochus et de terre projetée alors que la force cinétique de mon souffle percute le mur du fond, pulvérisant l'autre monstre qui rôdait par là.
[Vous avez gagné de l'expérience]
…
Désolé, l'ami. C'était pas voulu.
Mes pieds finissent par toucher le sol et je sais que je suis dans un piteux état. Trois de mes pattes sont brisées par la pression exercée par les tentacules lorsqu'ils m'ont enserré. Heureusement, ce n'est pas du même côté, donc je peux encore marcher tant bien que mal. De nombreuses perforations et éraflures marquent ma carapace là où les barbelures se sont acharnées sur moi.
En vérifiant ma glande de régénération, je ne peux m'empêcher de jurer intérieurement : elle n'est toujours pas pleine. Je pourrais l'activer immédiatement, mais mon instinct me dit que l'effet sera exponentiellement meilleur si je peux attendre qu'elle soit rechargée. Je vais devoir faire avec mes blessures pour l'instant.
Autant récolter la biomasse tant que je peux, il faut bien que je tire quelque chose de cette situation pour m'aider à récupérer.
Je commence à me traîner péniblement à travers la chambre, mes pattes brisées traînant dans la terre derrière moi, envoyant des lances de douleur brûlante directement dans mon esprit. Je ne pense pas que je m'habituerai un jour à avoir autant de pattes cassées, bien que je ne me souvienne plus vraiment de ce que ça faisait d'en avoir seulement deux. Il me semble avoir entendu quelque part que l'esprit humain est capable de s'adapter à un nouvel environnement en seulement deux semaines. Ça fait bien plus longtemps que ça pour moi ici, et certains aspects de ma vie humaine commencent déjà à me sembler étranges dans mes souvenirs.
Comme… les mains ? Ça fait longtemps que je n'en ai plus. Je veux dire, est-ce qu'on en a vraiment besoin ? Les mandibules semblent très bien faire l'affaire. J'imagine que je n'ai pas besoin d'ouvrir de portes, ça aide.
Le Jellymaw gît en un tas enroulé au bord de la chambre, ressemblant plus à une corde emmêlée qu'à un monstre terrifiant.
Je sais qu'il est encore en vie, je n'ai pas encore entendu l'annonce de Gandalf, je ne me ferai pas avoir deux fois.
Contemplez ! La puissance de l'apprentissage humain !
En m'approchant, je vois comment le monstre a réussi à survivre à mon cri. À la toute dernière seconde, la bête a réagi en plaçant tous les tentacules qu'elle pouvait devant son visage pour bloquer un maximum d'énergie, orientant ses membres pour tenter de dévier le tir.
C'était tout juste suffisant. La plupart de ces redoutables appendices ont été détruits ou gravement endommagés ; ils tressaillent et s'agitent sur le sol alors que la bête tente de se protéger. Ça ne sert à rien.
En m'approchant encore, je vois que le noyau du Jellymaw n'a pas pu échapper à mon attaque. La moitié du noyau est une bouillie fondue, s'affaissant et laissant couler ce que je suppose être du sang depuis sa tête effondrée. La gueule a disparu.
J'avance encore, entrant en contact avec l'un des membres blessés, et soudain, je sens un danger ! Plusieurs tentacules fouettent l'air vers moi ! Le noyau se déploie une fois de plus pour révéler cette gueule, à laquelle il manque maintenant la moitié des dents, mais qui reste terrifiante !
Les tentacules frappent le sol, propulsant le corps du monstre dans les airs alors qu'il s'abat sur la position où il a senti ce contact !
Mais je ne suis plus là.
IDIOT !
Essayer de surpasser le grand Anthony !? Seulement dans les rêves où tu rêves toi-même de me surpasser ! Ha !
Extrêmement prudent, j'ai battu en retraite aussi vite que possible — certes pas très vite — dès que j'ai touché ce tentacule répugnant !
La bête tâtonne dans la confusion, n'ayant rien trouvé. Les tentacules s'agitent mollement, tentant de localiser son ennemi alors même que la créature respire bruyamment, clairement à l'agonie.
Tu dois te calmer, Jellymaw.
Et devenir ma nourriture !
Morsure écrasante !
Déversant le reste de mon énergie, je manifeste à nouveau les mandibules d'énergie, les abattant avec la force d'une montagne qui s'effondre sur le corps principal du Jellymaw.
Sous l'immense pression exercée par mes mandibules, la bête n'a d'autre choix que de rendre l'âme.
[Vous avez tué un Crinis Inanis de niveau 4]
[Vous avez gagné de l'expérience]
Je suis… tellement fatigué !
Au lendemain de mon triomphe, je vacille sur mes trois pattes valides, ma vision se brouillant jusqu'au noir avant que je ne parvienne à reprendre mes esprits.
Cette dernière Morsure écrasante a poussé mes limites à l'extrême, mais je devais m'assurer de l'achever ; ce monstre était une telle plaie à gérer.
Épuisé, je me traîne vers les restes de la bête et commence immédiatement à festoyer.
[Vous avez consommé une nouvelle source de biomasse, Crinis Inanis, une biomasse obtenue]
[Profil de base du Crinis Inanis débloqué]
Je suis trop fatigué pour lire ce foutu profil, laissez-moi juste manger. Même bouger mes mâchoires demande un effort surhumain.
Je n'ai même pas le courage de vérifier s'il y a d'autres monstres dans la pièce, je dois juste manger.
Pendant que je mange, ma vue se trouble à plusieurs reprises et les douleurs dans mon corps s'estompent en élancements sourds avant de revenir en force au premier plan de ma conscience.
Je concentre toute ma volonté sur le fait de manger mécaniquement : bouger les mâchoires, ingérer la nourriture, répéter, répéter, et ainsi de suite.
Quand j'ai consommé la moitié de la créature et que je commence à me sentir rassasié, je traîne lentement et douloureusement la biomasse vers la colonie.
Mon esprit est en pilotage automatique, je ne pense presque plus.
Je commence lentement à réaliser que d'autres fourmis sont apparues autour de moi, saisissant la nourriture pour la traîner vers le tunnel d'évacuation. Elles me traînent aussi, me tirant vers la sécurité, en prenant soin d'éviter mes pattes blessées.
Quand je sens l'obscurité relative du tunnel d'évacuation m'envelopper, je me dégage des ouvrières et je reprends ma place à l'entrée, une fourmi parmi tant d'autres protégeant l'accès à notre passage sûr.
Tiny dort encore, soignant ses blessures et recouvrant ses forces. Je ne me reposerai pas avant qu'il ne soit prêt à prendre ma place.
D'une pensée, j'active ma régénération et le fluide curatif inonde mon organisme, stimulant mes cellules, remettant mes os en place et réparant mes articulations. J'espère que ce sera suffisant.
Une fois de plus, je me prépare à monter la garde. Je protégerai ma famille.