Chapitre 6
Des cratères creusaient le sol, témoignant d’une violence sans limite, et des flaques de sang séchées et brunies par le passage du temps couvraient la scène macabre.
La familière scène macabre...
Le soldat sans nom avait les pieds enracinés au sol.
Ses jambes, recouvertes d’une belle tunique noire, caractéristique du cortège, étaient semblables aux troncs sinistres des arbres morts.
Si elles n’étaient pas en train de trembler, bien sûr...
Il ne savait pas s’il pouvait rester debout longtemps. La fatigue qu’il avait accumulée s’était abattue sur lui d’un seul coup, emportant avec elle ses dernières forces et aussi l’espoir.
L’espoir de sortir d’ici. Vivant, du moins.
Mais que pouvait-il faire ? Il n’était qu’un simple soldat, incapable de choisir son destin.
Il était un suiveur, et ce depuis toujours. Les personnes comme lui ne pouvaient compter que sur la chance. Il y aurait toujours des pertes, son salut était donc de ne pas en faire partie.
Néanmoins... En venant ici, il avait espéré fuir cette réalité. Fuir le désespoir. Le regret. La peur.
Il était idiot de penser à cela. Il ne pouvait même pas fuir une forêt.
Heureusement, il savait toujours comment faire face au désarroi.
Serrant les poings, il poussa un profond soupir avant de porter son regard vers la lieutenante.
Oui, je n’ai qu’à suivre les ordres et espérer avoir de la chance...
Sertyn, elle, était beaucoup plus calme. Ses jambes fines ne tremblaient presque pas et son visage sans défaut ne trahissait aucune émotion. Ses beaux cheveux blonds étaient comme une cascade d’or pâle, contrastant avec la tunique noire qu’elle portait.
Elle était ravissante. Et sa vue ressourçait sans doute les esprits épuisés.
Ses beaux yeux bleus azur balayaient calmement la troupe, toujours à l’affût d’un quelconque changement, avant de se poser sur le soldat sans nom.
Celui-ci ne s’attarda pas sur leur beauté aveuglante, attendant avec appréhension les nouvelles directives.
Quelques secondes passèrent et Sertyn ne dit rien. Elle se contentait de fixer le sans-nom.
Puis un froncement de sourcils se logea sur son visage.
Au même moment, le soldat remarqua qu’elle ne le regardait pas, lui, mais plutôt ce qu’il y avait derrière.
Lorsqu’il s’en était rendu compte, le froncement de sourcils sur le visage de sa supérieure se brisa.
Et elle cria :
« Fuyez ! »
Voilà l’ordre qu’il attendait, mais il mit une seconde à le concevoir.
Quoi ?
Soudain, un coup dans le dos le ramena à la réalité. Un autre suivit, puis encore un autre.
Trois soldats passèrent devant lui en courant le plus vite possible. Essayant de comprendre ce qui se passait, le soldat se retourna, mais à peine l’eut-il fait qu’il vit un homme pâle et recouvert de sueur lui foncer dessus avec une charrette.
« Bouge-toi ! »
Il eut à peine le temps de sauter sur le côté, évitant la collision de justesse.
Le soldat sans nom tomba sans grâce sur le sol et jura :
« Bordel ! »
Relevant lentement la tête, il regarda en arrière et il vit... Rien. Une épaisse brume lui barrait la vision. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était entendre les cris qui émanaient de cette brume.
Il connaissait ce bruit.
Les mêmes cris qu’un champ de bataille.
Je... Je dois pas rester là !
Il devait fuir. Ses jambes s’animèrent toutes seules. Il ignora la fatigue et la peur afin d’aller vite, toujours plus vite.
Rapidement, la lieutenante, qui était toujours immobile, se retrouva derrière lui. Elle semblait s’être calmée et ses yeux fermés ignoraient le chaos autour d’elle.
Le soldat sans nom ne s’attarda pas sur elle. Il continua sa course à travers la forêt.
Il traversa sans broncher la route lugubre, évitant les cratères qui ornaient le sol.
À mesure qu’il s’enfonçait dans la forêt, la silhouette d’une charrette imposante se dessinait devant lui.
Il avait parcouru une grande distance en quelques secondes. Mais...
La brume était plus rapide.
Vite !
Jurant, il arracha son fourreau de sa ceinture afin de s’alléger.
Il n’entendit même pas son épée tomber au sol. Les battements de son cœur le rendaient presque sourd et les cris s’approchaient toujours.
Les grincements de la charrette s’ajoutaient désormais au chaos.
Une fois arrivé au niveau du véhicule, il remarqua que le soldat qui la portait était au bout de sa vie. Il ressemblait à un cadavre.
En fait, le soldat sans nom ne savait même pas si le pauvre homme était encore conscient.
Et de toute façon, le pauvre allait presque être consumé par la brume...
Frissonnant à cette pensée, ses jambes tremblèrent.
Lui aussi le serait bientôt.
Non ! Non ! Allez !
Le pauvre soldat voyait la silhouette d’un homme passer devant lui.
Celui-ci était libre de tout fardeau, n’ayant pas à porter cette foutue charrette.
Pourquoi ces ténèbres sont-elles aussi lourdes ?!
Il faisait plus froid d’un coup et les cris l’entouraient de partout. Il voulait laisser tomber la charrette, mais un destin plus funeste que la mort l’attendait s’il survivait par miracle...
Alors... Je vais mourir ?
Il était trop fatigué pour s’en soucier. Le pauvre homme lâcha prise. Sa vision se flouta et il tomba au sol.
Le monde bascula.
Mais il ne sentit aucun impact.
Était-ce fini ? Était-il mort ?
Non. Il ne l’était pas. Il sentait un bras s’enrouler autour de son torse.
Levant la tête, il vit quelqu’un le tenir.
Cet homme avait les deux épaules au-dessous des brancards, tirant la charrette de toutes ses forces.
Qu’est-ce que...
Le soldat n’eut à peine le temps de comprendre que l’homme lui cria dessus :
« Bordel de merde ! Reprends-toi et aide-moi ! »
Il sentit soudain le bras le lâcher, mais il était déjà debout.
Tenant l’un des brancards, il partagea le fardeau avec son sauveur.
« Merci... »
Il ne savait pas si sa voix avait atteint l’homme dans ce vacarme constant. Mais... il espérait que ce soit le cas.
Le sans-nom regarda le soldat à ses côtés, qui semblait soudain revigoré.
Lui avait-il dit merci ?
À quoi pensait cet idiot ? Ils allaient tous les deux mourir ensemble !
Maudissant, il renforça sa prise sur la charrette. Bien sûr, il essaya de suivre le rythme de l’idiot pour ne pas qu’ils tombent. Mais il n’y avait même pas assez de place entre ces maudits brancards !
Et...
La brume... Elle les avait rattrapés.
Il regrettait déjà le fait d’avoir aidé le pauvre soldat.
Aurait-il dû le laisser mourir ?
Non ! Non !
« Bordel, cours ! Cours plus vite ! »
Ahh ! Et maintenant, je vais mourir...
La charrette ressemblait à une bête blessée et acculée. Le second souffle de l’idiot s’évaporait déjà et lui-même n’avait presque plus rien à donner.
Chaque seconde ressemblait à un miracle.
Le froid mordant lui donnait la chair de poule et la source des cris était à quelques mètres d’ici.
C’était comme si des spectres maléfiques lui chuchotaient à l’oreille.
Quand soudain, quelque chose changea.
Un fil noir passa près de lui, allant loin vers l’avant.
Le soldat sans nom, surpris, tourna la tête, jetant un coup d’œil vers l’arrière.
Rien n’avait changé, si ce n’est que maintenant, un point sombre logeait dans la brume.
Quoi ?
Deux autres fils passèrent à toute vitesse, puis encore deux qui, cette fois, s’étaient arrêtés devant lui.
L’un le transperça, lui, et l’autre alla vers l’idiot.
Soudain, un sentiment de force envahit le sans-nom. Ses pas étaient plus fluides et la charrette semblait moins lourde.
Néanmoins, il n’eut pas le temps de profiter de ce changement.
Son attention était toujours captivée par le petit point sombre qui grossissait à vue d’œil.
Celui-ci était maintenant entouré de centaines de fils noirs, qui semblaient être mis là par un tisserand fou.
La lieutenante...
Sertyn devait sûrement livrer une bataille acharnée contre la brume.
Sentant la nouvelle force qu’ils avaient acquise, la charrette semblait flotter sur le sol.
Très vite, elle put se défaire des griffes de la brume, libérant les deux hommes de son étreinte étouffante.
Aucun des deux ne se laissa aller pour autant. Leurs pas étaient remplis d’une détermination nouvelle, creusant légèrement le sol.
Ils allaient vivre.
Le soldat sans nom voulait crier de joie, mais il sut se retenir.
L’énergie que lui avait fournie le fil noir, qui était toujours profondément ancré dans sa poitrine, le rendait euphorique.
Derrière eux, le voile brumeux ralentissait, ou c’était eux qui allaient trop vite. Mais dans tous les cas, ils l’avaient semé.
Les deux hommes suivirent les trois fils devant eux jusqu’à arriver devant un petit étang.
Là, trois silhouettes se dessinaient, liées à trois fils noirs...
Le visage du sans-nom s’assombrit. Il ne savait pas pourquoi, mais la vision de ces fils le mettait mal à l’aise et... que faisaient ses camarades affalés sur le sol ? Étaient-ils... morts ?
Le sans-nom et l’idiot avancèrent à l’unisson vers les corps d’un pas prudent.
« Tu penses... Tu penses qu’ils sont en vie ? »
Le sans-nom ne savait pas quoi répondre.
Il pouvait sentir qu’ils l’étaient toujours grâce aux ténèbres bouillonnantes autour de leurs corps, mais quelque chose clochait.
« Je ne sais... Ah ! Bâtard, où tu vas ! »
L’idiot le laissa seul entre les brancards. Il se dirigeait vers l’étang.
Le sans-nom jeta un léger regard en arrière, cherchant la brume du regard avant de se retourner vers l’idiot.
« Hé ! On ne peut pas passer par là. On doit contourner l’étang, viens vite ! »
L’idiot ne lui répondit pas.
Et pourquoi il le ferait ?
Un sourire s’installa sur le visage du sans-nom, qui laissa la charrette tomber au sol dans un bruit sourd.
Les véritables ténèbres s’agitèrent d’un coup.
Mais c’était le dernier de ses soucis pour l’instant...
Son sourire s’accentua alors qu’il s’approchait des silhouettes.
Il pouvait désormais très bien distinguer les visages satisfaits de ses camarades, allongés sur le sol.
Comme lui, tous arboraient un beau sourire. Comme lui, tous étaient au pied de l’étang.
Le sans-nom contempla le fond de ce dernier avant de prendre place sur le sol.
Il s’allongea, ferma les yeux et fit un beau rêve.