Chapitre 1
Une foule compacte de journalistes s’agglutinait à l’entrée de l’aéroport transcontinental de Madreva. Les flashes crépitaient avant même que le duc n’apparaisse, tandis que les caméras restaient braquées sur les portes automatiques et que les micros se tendaient au-dessus des barrières de sécurité. L’agitation débordait sur les agents chargés de maintenir la foule à distance.
Lorsque les portes s’ouvrirent enfin, le duc Ironhald apparut.
Grand et large d’épaules, il avançait avec une présence lourde, presque militaire. Sa simple démarche imposa un silence relatif au milieu du chaos. Autour de lui, sa garde rapprochée progressait en formation serrée, repoussant les journalistes qui tentaient de se glisser entre les bras des agents.
Un homme parvint néanmoins à s’approcher suffisamment pour tendre son micro.
« Votre Grâce ! Votre fils vient d’être reconnu comme le jeune Résonant présentant le plus grand potentiel de sa génération ! Comment expliquez-vous une telle reconnaissance ? »
Un autre journaliste enchaîna aussitôt :
« Monsieur le Duc ! L’Association Royale confirme-t-elle officiellement que Lord Kéziah possède une Résonance parfaite ? »
« Est-il vrai qu’il a éveillé la constellation rare de la Couronne boréale ? »
Les questions se chevauchaient, lancées à un rythme qui ne laissait aucune place aux réponses. Ironhald ne ralentit pas. Son regard demeurait fixé sur la sortie du terminal, et chacun de ses pas semblait calculé pour traverser la foule sans lui accorder davantage d’attention qu’il n’était nécessaire.
Un garde repoussa le bras d’un journaliste qui venait de franchir la limite de sécurité, mais l’homme résista et tendit son micro vers le duc.
« Monsieur le Duc ! Lord Kéziah vient tout juste d’obtenir sa carte personnelle de Résonant délivrée par l’Association Royale ! Confirmez-vous qu’il a déjà accompli une mission dans une Incohérence de niveau Difficile alors qu’il n’a encore atteint que le rang G+ ? »
Ironhald franchit finalement la ligne des portes automatiques. L’air extérieur, plus froid, s’engouffra dans le terminal, mais le vacarme ne diminua pas. Il s’arrêta pourtant au bas des marches, puis tourna lentement la tête vers la foule.
« Les informations communiquées par l’Association Royale sont exactes. »
Les journalistes se rapprochèrent aussitôt, retenus par les agents de sécurité.
« Mon fils vient effectivement d’obtenir sa carte personnelle de Résonant. »
Il marqua une courte pause, suffisamment longue pour imposer le silence autour de lui.
« Concernant le reste, les résultats parlent d’eux-mêmes. »
Sa réponse était brève, mais elle suffit à déclencher une nouvelle vague de questions. Ironhald se détourna et reprit sa marche en direction du véhicule qui l’attendait devant l’aéroport.
« Duc Ironhald ! Médroha a été rasée ! Les forces défensives semblent incapables de contenir la situation ! Quelles mesures l’Association Royale compte-t-elle prendre ? »
« Avez-vous identifié l’ennemi ? »
« Les Résonants sont-ils encore efficaces face à ce type de menace ? »
Ironhald continua d’avancer. Les gardes écartaient les journalistes à mesure qu’ils tentaient de le suivre, mais certains parvenaient encore à se faufiler entre eux.
« Une nouvelle attaque est-elle possible ? Qui est l’ennemi ? »
Cette fois, le duc s’arrêta.
Pendant quelques secondes, il resta immobile au milieu du mouvement. Son regard se leva vers le ciel visible à travers la grande verrière de l’aéroport, comme s’il cherchait quelque chose au-delà des nuages. Le geste fut bref, presque imperceptible, mais plusieurs caméras le captèrent.
Lorsqu’il baissa les yeux, son expression n’avait pas changé.
« Ce qui a détruit Médroha ne correspond à rien de connu. »
Les journalistes cessèrent de parler. Même les gardes semblèrent retenir leur mouvement.
Ironhald fit face aux caméras.
« Nous sommes confrontés à une situation que les Résonants n’avaient encore jamais rencontrée. »
Il laissa le silence s’installer avant d’ajouter :
« Parler d’impuissance est prématuré. Parler de réalité, en revanche, ne l’est pas. »
Il reprit sa marche sans attendre de réaction. Les portes extérieures s’ouvrirent devant lui et une nouvelle bourrasque froide traversa le terminal. Le duc descendit les marches, suivi de sa garde rapprochée, tandis que les journalistes restaient figés quelques secondes de trop avant de recommencer à crier leurs questions.
***
Calvin, seize ans, était affalé dans le canapé de son petit logement aux murs sombres. Ses cheveux châtains étaient légèrement en désordre et ses yeux bleus restaient fixés sur la télévision, qu’il regardait sans véritablement suivre les images.
Le reportage sur l’aéroport de Madreva passait en boucle. Les flashes, les cris et les silhouettes en mouvement se succédaient à l’écran. Le visage fermé du Duc Ironhald apparaissait de nouveau, suivi d’images aériennes de Médroha et de ses quartiers réduits à des amas de décombres.
Encore une ville.
Encore des ruines.
Calvin poussa un soupir, plus fatigué qu’agacé.
« Encore une nouvelle ville rasée… Deux cette semaine. »
Sa voix était basse et presque mécanique, mais il ne détourna pas les yeux de l’écran.
« Qu’est-ce que tu regardes, Calvin ? »
Une voix masculine résonna derrière lui. Calvin ne se retourna pas.
« Regarde par toi-même… »
Le ton légèrement agacé de sa réponse fut suivi d’un bref silence. Des pas s’approchèrent du canapé, puis l’homme contourna le meuble pour entrer dans son champ de vision.
C’était Lenock, son frère aîné.
Il avait la vingtaine et portait encore un manteau sombre couvert de poussière de route. Son visage exprimait une fatigue évidente, mais son regard restait attentif. Il observa un instant les images de Médroha, comme si la destruction d’une ville faisait désormais partie d’un quotidien qu’il avait appris à supporter.
« Tu restes là à commenter, ou tu observes vraiment ? » demanda-t-il calmement.
Calvin haussa légèrement les épaules sans quitter l’écran des yeux.
« Il n’y a rien à observer. Juste une autre ville détruite. »
Lenock croisa les bras et s’appuya contre le dossier du canapé.
« C’est ce que tout le monde dit… jusqu’au moment où ça change sa vie. »
Calvin ne répondit pas. À l’écran, les images de Médroha continuaient de défiler : des routes éventrées, des bâtiments effondrés et des équipes de secours progressant entre les débris.
« Je sais… Tu vas encore parler de la Grande Catastrophe. »
Il marqua une pause, puis baissa légèrement les yeux.
« De la nuit où nos parents sont morts. »
Sa voix se fit plus faible.
« Moi, je ne me rappelle de rien. »
Lenock s’approcha et posa doucement une main sur son épaule. Calvin ne bougea pas.
« Tu n’avais que trois ans à l’époque. »
Le silence s’installa entre eux. Lenock retira sa main, puis se dirigea vers la porte.
« J’ai laissé de la nourriture dans le garde-manger. »
La porte de l’appartement se referma dans un bruit sec.
Calvin se laissa glisser un peu plus profondément dans le canapé, les yeux toujours tournés vers l’écran. Une bande d’information apparut au bas de la télévision :
« Intervention de l’Association Royale en cours… »
Calvin plissa légèrement les yeux.
« Résonance… » murmura-t-il.
À l’âge de quinze ans, environ un tiers de la population connaît un phénomène appelé la Résonance. À cet instant, la Trame présente dans le corps entre en harmonie avec une constellation.
La plupart des Résonances sont liées aux douze constellations du zodiaque. Certaines, beaucoup plus rares, éveillent cependant des constellations anciennes, oubliées ou inconnues.
La constellation éveillée correspond à l’élément auquel le Résonant est naturellement affilié. Un individu lié au feu ne pourra donc pas entrer en Résonance avec une constellation d’eau, et un individu possédant une affinité rare ne pourra éveiller qu’une constellation associée à cette même affinité.
La Résonance peut se manifester de différentes façons. Certains ressentent une brusque montée de chaleur, une pression dans la poitrine ou une vibration dans leurs membres. D’autres perçoivent une lumière, un son ou une image qui disparaît après quelques secondes. Quelle que soit sa forme, la Résonance crée un lien durable entre l’individu et une constellation.
La personne qui s’éveille devient alors un Résonant.
La Résonance ne dépend ni du mérite, ni de la naissance, ni de la richesse. Elle ne se transmet pas non plus de manière régulière au sein des familles. Une lignée entière peut attendre un Résonant pendant plusieurs générations, tandis qu’un enfant issu d’une famille inconnue peut éveiller une constellation particulièrement rare.