Chapitre 407
Avec sa horde reconstituée et ses effectifs de spectres et de demi-liches revenus à un niveau plus respectable grâce à l’apport des vieilles âmes, Tyron était désormais aussi prêt qu’il pouvait l’être à régler le conflit dans la Province Centrale.
S’il tentait de faire durer la bataille, il ne ferait que donner à l’Empire davantage de temps pour s’organiser et le traquer. Si l’Empire envoyait trop de soldats de la Légion Dorée, même son armée de Morts-vivants actuelle ne suffirait pas. Il comptait sur le fait que les renforts venus de la capitale seraient assez peu nombreux pour ne pas écraser ses troupes et lui laisser le temps de les épuiser.
Il espérait aussi qu’en se dirigeant vers le nord pour livrer bataille, puis en rebroussant chemin vers le sud, il pourrait prendre les habitants au dépourvu, pour ainsi dire. Une fois la capitale tombée et la tour des Mages détruite, les Slayers qui avaient atteint le rang Or pourraient résister suffisamment à leurs marques pour se rebeller véritablement et plonger toute la province dans le chaos. Avec une autre tour pleine de Mages et toutes les ressources qu’il s’emparerait dans la capitale, Tyron pourrait considérablement renforcer sa horde et la préparer aux batailles à venir.
Mais même cela ne suffirait pas à le préparer à marcher sur la Province Centrale. Pénétrer au cœur de l’Empire et défier l’Empereur dans son propre siège du pouvoir exigeait bien davantage. De quoi vaincre à coup sûr des Soldats de rang Platine.
« Je ne pensais pas qu’être dans une armée, ça voudrait dire autant marcher », se plaignit Filetta à côté de sa plateforme.
Ils avaient laissé derrière eux la ville de Kallas, qu’ils avaient confiée aux habitants restés sur place. Quelque part derrière eux, la Légion Dorée s’efforçait de les rattraper, et avançait sans doute à une vitesse incroyable grâce à sa force et son endurance surhumaines.
Heureusement pour Tyron, son armée possédait elle aussi une endurance surhumaine. Tout était empaqueté et prêt, les constructions étaient inactives et, dans certains cas, entièrement démontées. Rien ne devait les ralentir.
Installé sur sa plateforme, Tyron ne se fatiguerait pas et comptait profiter du trajet pour travailler sur sa Magie.
« Comment tu croyais qu’une armée se déplaçait ? Elle ne vole pas, putain », rétorqua Dove.
Sa nouvelle plateforme, qui flottait au-dessus du sol de la même manière que les demi-liches — grâce, en fait, exactement aux mêmes propriétés — était bien plus stable que son ancien marcheur à pattes d’araignée. Cette stabilité lui permettait d’y installer un petit bureau et une chaise, et de s’asseoir confortablement pour travailler sur ses sorts.
Ça avait sûrement l’air ridicule, mais il s’en fichait.
« Quand est-ce que tu ne travailles pas ? » dit Filetta en levant les yeux au ciel. « Tu pourrais être à moitié mort, la première chose à laquelle tu penserais, ce serait de gribouiller dans un de tes bouquins. »
« Je suis presque sûr que c’est arrivé plus d’une fois », fit remarquer Dove en se caressant le menton squelettique. « Ce type n’a qu’une idée en tête. Comme son maître. »
« Je suis presque sûre que tu as autre chose que la Magie en tête », répliqua Filetta.
« Non, c’est la même chose », insista Dove en se désignant. « Ce que je sais faire avec les dames relève assurément de la magie. »
« Ce que tu savais faire, et j’en doute fort. »
« Ça, c’est blessant. »
« Je suis sûre que tu t’en remettras. »
« Non, non, je crois bien que j’en suis mort. Il va falloir que tu te fasses pardonner. »
« Vous allez vous taire, tous les deux ? » Tyron lança un regard noir aux deux querelleurs. « J’essaie de travailler sur un sort de Magie de l’Âme, et c’est extrêmement difficile de me concentrer avec vos bavardages. »
« Tu essaies de créer un nouveau sort ? » demanda Dove, soudain intéressé.
Depuis qu’il avait créé son premier sort, Tyron en avait conçu plusieurs autres, mettant ses propres capacités à l’épreuve tout en cherchant de nouvelles formes de Magie qui l’aideraient à compenser ses faiblesses et à renforcer ses atouts. Pourtant, il se heurtait sans cesse à un problème qui le frustrait au plus haut point. Il lui fallait davantage de Magie de l’Âme !
À présent qu’il savait de quoi elle était capable, qu’il avait compris comment elle pouvait s’allier à l’énergie alignée sur la mort pour décupler leur puissance, il était de plus en plus frustré de ne pas en avoir assez pour travailler. Les maigres réserves produites par l’orbe qu’il avait créé dans le Royaume des morts suffisaient à peine à créer de temps à autre une liche et à renforcer ses spectres. Expérimenter avec des sorts ? Impossible, tout simplement.
Ce ne serait pas aussi problématique si, chaque fois qu’il essayait de travailler sur quelque chose de nouveau, il ne se rappelait pas sans cesse à quel point l’ajout d’une magie qu’il ne possédait tout simplement pas aurait pu améliorer le résultat.
C’en était exaspérant.
Aussi passait-il beaucoup trop de temps à théoriser, remplissant ses notes d’arrangements après arrangements, de longues séries détaillées de sigils qu’il ne pouvait ni mettre en œuvre ni tester. À certains égards, c’était une perte de temps, puisqu’il ne pouvait pas utiliser correctement ces sorts, mais il faisait bel et bien progresser sa compréhension théorique de la Magie de l’Âme. Lorsqu’il parviendrait enfin à en obtenir une réserve raisonnable, il aurait des dizaines de pistes de recherche à explorer, toutes préparées et consignées dans ses notes.
« Oui, Dove. J’essaie de créer un nouveau sort. »
« Tu ne devrais pas plutôt accomplir le rituel de statut ? Tu as conquis deux villes ; ça devrait bien te rapporter un ou deux niveaux. »
« Je le ferai, répondit Tyron entre ses dents, bientôt. Maintenant, tais-toi. »
En vérité, il avait tué étonnamment peu de gens au cours de cette invasion. La province cherchait manifestement à le priver de matériaux et de niveaux — une stratégie judicieuse —, ce qui l’avait contraint à attaquer Kallas. Le bilan se comptait en milliers, peut-être jusqu’à dix mille morts, mais s’il avait massacré la population sur son passage, ce chiffre se serait élevé à des centaines de milliers, voire presque un million.
Même si une personne ordinaire ne rapportait pas autant d’expérience qu’un guerrier aguerri ou un mage de haut niveau, elle en rapportait tout de même davantage qu’un monstre faible ou qu’un congénère. En tuer autant lui aurait certainement fait gagner un bon nombre de niveaux. Mais, au bout du compte, cela aurait été contre-productif. En agissant ainsi, il aurait raffermi la résistance de la population, qui aurait rallié l’Empire et rendu sa vie encore plus difficile. En l’épargnant, il creusait un fossé entre le peuple et ses dirigeants, attisait les flammes de la rébellion et s’attirait de potentiels alliés.
Son barde était déjà à l’œuvre, semant les graines de la révolte. S’il avait raison, elles ne tarderaient pas à porter leurs fruits.
Il comptait malgré tout accomplir le rituel de statut une fois qu’ils auraient dépassé la moitié du chemin vers Mirasmus. Un peu plus de temps pour travailler sur de nouveaux sorts pourrait lui permettre de trouver quelque chose à ajouter à une crête, s’il en avait l’occasion.
Convaincu que Filetta et Dove allaient enfin se taire, Tyron se replongea dans ses notes, trempa sa plume dans l’encre et se pencha en avant, l’esprit déjà en ébullition, fourmillant de possibilités.
On aurait dit qu’ils n’attendaient que cet instant.
Tyron sentit son manteau réagir : les âmes qui y étaient piégées s’éveillèrent et tourbillonnèrent autour de lui avant même qu’il ait posé la plume sur la page. L’instant d’après, il tournoyait dans les airs, la tête sonnée par la violence d’un choc, le goût du sang dans la bouche.
Le chaos éclata aussitôt.
Nul besoin de prononcer un mot. La panique se propagea dans les conduits à la vitesse de la pensée. Les spectres transmirent ce qu’ils avaient vu aux autres, qui réagirent chacun à leur façon. Des blocs d’infanterie se mirent en marche vers les bois voisins, tandis que d’autres s’écartaient en éventail et que certains resserraient les rangs pour se rapprocher et défendre leur maître.
« Qu’est-ce… qui s’est passé ? » haleta Tyron.
Du moins, essaya-t-il, mais il n’en sortit qu’un amas de paroles inintelligibles. C’est alors qu’il comprit qu’il s’était brisé la mâchoire ; la douleur irradiait dans sa tête et son cou.
« Putain », marmonna-t-il, penché sur le côté, en crachant du sang sur la route.
Toujours étourdi, il lui fallut quelques instants pour reconstituer les événements à travers le vacarme qui emplissait les conduits reliés à son esprit.
Une flèche, pas un sort, sinon il aurait senti la Magie. Tirée à plusieurs kilomètres de distance, il n’avait rien remarqué avant que le manteau réagisse. Sans cette intervention, elle lui aurait sans doute transpercé la tempe et l’aurait tué sur le coup. À la place, elle avait été déviée vers le bas et avait enfoncé le manteau contre sa mâchoire avant de se briser.
Voilà ce qui arrivait quand il ne portait pas son casque. Il passa la langue dans sa bouche et fut soulagé de sentir toutes ses dents encore en place. Les faire repousser aurait été pénible, et le moindre changement des dimensions intérieures de sa bouche aurait pu affecter la confection de ses sorts.
« Tyron ! Ça va ?! » Filetta était accroupie au-dessus de lui, une lame dans une main, l’autre posée sur son épaule pour le maintenir au sol. Colère et peur se livraient bataille dans ses yeux.
Ça lui réchauffa le cœur. Un peu.
Plutôt que de lui parler directement, il choisit d’utiliser les conduits. Sa présence retentit dans les canaux magiques et balaya la horde en un instant. Comme tranchés par une lame, les bavardages chaotiques s’interrompirent net.
Ça va, mais j’ai la mâchoire brisée. Il me faut des soins, sinon je ne peux pas lancer de sorts verbaux. Que quelqu’un aille chercher mon casque et resserre la formation. On ne pourra pas les rattraper, mais il faut les empêcher de se faufiler dans nos rangs.
Elsbeth devrait le soigner ; il lui fallait donc conjurer l’Ossuaire pour la faire venir jusqu’à lui.
« Comment est-ce possible ? Personne n’est assez près pour vous blesser. Vous êtes au beau milieu d’une armée, bon sang ! »
Filetta était encore en proie à une certaine panique, un état d’esprit étrange chez une morte-vivante. Tyron leva la main et la posa sur le bras de chair éthérée de Filetta, sans tenir compte du froid glacial de son contact.
S’ils avaient été plus proches, je serais mort à coup sûr. Ce qu’on peut faire au rang Platine doit sembler absurde à tous les autres. C’était un archer de rang Platine, j’en suis certain.
Les Lames impériales. Les assassins de l’Empereur. Ils étaient enfin venus le chercher. Tyron ne savait qu’ils existaient que grâce à ses parents. Magnin avait apparemment été invité à leur montrer son adresse à l’épée.
C’était leur première tentative, mais il y en aura d’autres. J’ai baissé ma garde.
Quelle sottise d’avoir retiré son casque simplement parce qu’il écrivait plus facilement sans. Il ne referait pas cette erreur.
Nous devons redoubler de prudence à partir de maintenant, dit-il à Filetta en se rallongeant, la tête posée sur la route de pierre. Il avait déjà commencé à conjurer l’Ossuaire par l’intermédiaire d’un demi-liche ; il ne lui restait donc plus qu’à attendre. Ils pourraient se faufiler au milieu de dix mille squelettes et m’égorger avant que quiconque ne remarque leur présence. J’ai de la chance qu’ils aient commencé par la flèche.
Il rapprochait ses fantômes, formant autour de lui un mur compact d’esprits. Rien ne pourrait le franchir sans qu’il s’en aperçoive.
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? On devrait pouvoir les traquer, quand même », s’inquiéta Filetta.
Tyron secoua la tête.
On continue d’avancer. Tant qu’on ne les aura pas attirés au grand jour, on n’aura aucune chance de les rattraper. Dès que ma mâchoire sera réparée, nous reprendrons la marche.