Chapitre 614
« … Vous demandez qui a épousé le Seigneur Alon ? »
« Oui. »
Rine hocha la tête, le visage crispé. Seolrang, elle, ne dit rien, mais ses yeux brillaient de curiosité. Deus garda le silence un instant, puis demanda sans détour :
« C’est important ? »
« Ce n’est pas important. Ça ne l’est pas, mais… »
« Si, ça l’est. »
Contrairement à Rine, qui bredouillait, Seolrang répondit avec fermeté.
Rine hocha vivement la tête à son tour. Deus se gratta alors la tête.
« Je me souviens que le Seigneur Alon s’est marié. »
« Et… ? »
« Mais malheureusement, je ne me rappelle pas qui il a épousé. »
« … Aïe. »
Seolrang afficha une déception sans appel.
« On n’y peut rien. Comme vous le savez toutes les deux, à l’époque, la situation ne permettait déjà plus à qui que ce soit de discuter tranquillement de mariage ou de quoi que ce soit d’autre. »
Deus poursuivit ses explications, et Rine et Seolrang hochèrent la tête, comprenant la situation.
« Enfin… c’est vrai. »
« Oui, je suis d’accord. »
Radan, qui avait observé la scène en silence, haussa légèrement les épaules.
« Si ça vous rend si curieuses, vous n’avez qu’à demander à Eliban, non ? »
Une suggestion toute simple.
Pourtant, Rine et Seolrang le dévisagèrent, comme s’il n’avait rien compris, puis prirent la parole.
« … Radan, tu as bien retrouvé tes souvenirs ? »
« … Hein ? Oui. »
« Alors tu te souviens aussi du caractère de ce type, non ? »
À ces mots de Seolrang, Radan repensa brièvement à ses souvenirs concernant Eliban, puis lâcha un « Ah ».
« C’est vrai. Il ne répondrait pas. »
« Aucune chance que cet idiot téméraire nous réponde… »
« Exactement. Déjà, il n’écoute personne à part son bienfaiteur. »
« … À vrai dire, est-ce qu’il écoute seulement son frère ? »
« C’est vrai, ça. »
« Maintenant que j’y pense, il n’avait pas pendu ce type, le marquis Kinerio ou je ne sais quoi, parce qu’il avait fait une entaille à la joue de son frère ? »
« C’était Canerio. Et il l’a bien fait redescendre après l’avoir pendu, non ? Parce que le Parrain s’est donné du mal pour le convaincre de le faire. »
« … Quel intérêt de le faire redescendre alors qu’il était déjà un cadavre froid ? »
Rine et Seolrang gardèrent le silence après la remarque de Radan.
Mais cela ne dura qu’un instant.
« Hum… »
Rine se racla bientôt la gorge et changea de sujet.
« Bref, si tu ne t’en souviens pas, ce n’est pas grave. »
« Désolé. Cela dit, si je devais vous dire ce dont je me souviens, la cérémonie avait été organisée dans une version simplifiée. »
« Simplifiée… ? »
« Oui. J’ai entendu dire que c’était pour exaucer le souhait de quelqu’un. Je n’en sais pas davantage. »
Aux paroles de Deus, les yeux de Seolrang et de Rine s’écarquillèrent légèrement.
Mais là encore, cela ne dura qu’un instant.
« Je vois. »
« Alors, on passe au sujet principal ? »
Rine hocha la tête aux paroles de Radan.
Clac !
Elle claqua des doigts.
Aussitôt, une couronne dorée jaillit de derrière Rine et recouvrit l’intérieur de la pièce.
« Cette conversation a l’air importante. »
Rine acquiesça de nouveau à la remarque de Radan, qui marmonnait comme s’il avait déjà vécu cette situation plusieurs fois.
« En effet. À bien des égards. »
« Hum… Mais dans ce cas, ne devrait-on pas en parler avec Yutia ? »
Radan se rangea à l’avis de Seolrang.
« D’accord. Si c’est important, Yutia devrait être là. Même si je ne sais pas où elle est ni ce qu’elle fait ces derniers temps. »
Rine resta silencieuse un instant.
« Non, en fait, mieux vaut que ce soit maintenant. »
« … Pourquoi ? »
« Ce que je vais vous dire n’est qu’une supposition, mais… cela concerne aussi Yutia. »
Elle marqua une pause.
« Écoutez-moi d’abord. »
Avant que les autres aient pu dire quoi que ce soit, Rine reprit calmement son récit.
####
Le lendemain de la visite des enfants, rien ne changea aux habitudes d’Alon.
Il se leva tôt et se rendit à la bibliothèque dès l’aube, où il s’emplit la tête de connaissances magiques.
Les jours passèrent ainsi.
Toc.
Une tasse de café fut déposée devant Alon pendant qu’il étudiait.
« Merci, Penia. »
Sans même quitter son livre des yeux, Alon prit nonchalamment la tasse et en but une gorgée. Il eut alors une drôle d’impression.
Cela faisait un moment qu’il n’avait pas bu de café, mais le goût ne ressemblait pas à celui dont il se souvenait.
Intrigué, Alon se demanda d’où venait cette différence.
« Alors, il est bon ? »
La voix qu’il entendit le ramena à lui. Il leva les yeux.
Ce n’était pas Penia qui se tenait là, mais Deus.
« … »
Un silence gêné s’installa.
« Je vous prie de m’excuser. »
Alon marmonna ces mots, se frotta les yeux d’une main et reposa de l’autre la tasse qu’il tenait.
« Ce n’est rien. »
Deus lui répondit ainsi, puis le regarda, épuisé, se frottant les yeux. Il garda le silence un instant avant de reprendre lentement la parole.
« … Elle vous préparait souvent du café ? »
Une petite question.
Alon tripota machinalement la tasse.
« … Oui. Du moins quand nous étions à la Tour des Mages. »
Deus hocha légèrement la tête.
« Vous devez être occupé, alors je vais vous laisser. »
« Je vais savourer ce café. »
« Bien. »
Il se détourna bientôt et quitta la bibliothèque.
Comme pour ne pas déranger Alon.
Après l’avoir regardé partir, Alon fixa de nouveau la tasse, l’air absent.
« Hé hé… Alors, qu’en dites-vous, Seigneur Alon ? Vous sentez tout de suite l’arôme, pas vrai ? Je vous le dis, c’est vraiment du haut de gamme. »
« Dame Heinkel m’a dit de n’utiliser que cette tasse dans la bibliothèque. Le seul défaut, c’est que je ne peux pas en choisir une qui irait parfaitement avec ce café, mais… enfin, ça ne change pas le goût ! »
La voix de Penia résonna à son oreille.
« Beurk… Franchement, que ce soit maintenant ou avant, je ne comprends toujours pas pourquoi les gens boivent ce truc. Le café, c’est vraiment infect, non ? »
« Raaah… Ça recommence. Si tu n’y connais rien, arrête de piquer le café du Seigneur Alon ! »
« Tu en fais toute une histoire parce que j’en ai goûté une petite gorgée… »
Au même moment, Alon vit Evan.
Non, il vit Evan et Penia se dévisager en grondant.
« Tais-toi et sors, maintenant. Tu ne vois pas que le Seigneur Alon étudie ? »
« Waouh, quelle scène pour cinq minutes de présence ! Bon, j’y vais, j’y vais… Et puis le Seigneur Alon n’aime pas ce genre de truc. De toute façon, il me semble qu’il a dit que ce n’était pas le goût du café qu’il recherchait. Qu’est-ce qu’il avait dit déjà… C’était différent de celui qu’il buvait autrefois, non ? Pas vrai, Seigneur Alon ? »
Evan demanda cela en regardant Alon.
« Euh… »
Alon laissa échapper un son grave sans s’en rendre compte.
Evan avait tout à fait raison.
Les aliments de ce monde ressemblaient à ceux du monde qu’Alon connaissait, mais leur goût était très différent.
Même les tartelettes aux œufs qu’Alon avait goûtées plusieurs fois n’avaient pas le même goût que celles de son monde d’origine.
Le café ne faisait pas exception.
Les aliments qui se rapprochaient le plus de ceux de son monde d’origine, c’étaient…
« Pff… Même si le goût est différent, le Seigneur Alon, lui, saura apprécier les subtilités de ce café. Contrairement à toi. »
« Je t’ai dit qu’il n’aimait pas ça… Je ne connais pas le Seigneur Alon depuis hier ! »
« Moi non plus, maintenant, tu sais ? »
Pendant qu’il réfléchissait, les voix qu’il entendait s’échauffèrent peu à peu.
« Vous deux, ça suffit… »
Alon interrompit sa réflexion et leva la tête.
À cet instant.
« … Pardon ? »
Alon vit la scène.
La bibliothèque était silencieuse et vide.
« Hein… ? »
Alon laissa échapper un son, hébété, puis se figea.
« Alon ? »
Une voix lui parvint de l’autre côté.
Alon se retourna vivement. Heinkel le regardait.
« … Dame Heinkel ? »
« Oui. Vous avez soudainement parlé tout seul, alors je suis venue voir si quelque chose était arrivé… Il y a un problème ? »
À la question de Heinkel, Alon reporta lentement son regard ailleurs.
Il ne vit qu’un bureau vide et silencieux, ainsi qu’une tasse de café dont la chaleur ne s’était pas encore dissipée.
« … Et si vous vous reposiez un peu ? Vous êtes assis là depuis plus longtemps que d’habitude, il me semble. »
Heinkel lui adressa ces mots tandis qu’Alon regardait la tasse.
Il la tripota de nouveau, l’air absent.
Puis il leva les yeux devant lui.
« D’accord. »
Sa réponse vint après une brève pause.
Heinkel sembla vouloir ajouter quelque chose, mais elle s’arrêta, se détourna et repartit sans un mot.
Alon contempla longuement la bibliothèque en silence.
Jusqu’à ce que le café ait complètement refroidi.
####
Un mois passa.
Les enfants venus voir Alon retournèrent chez eux.
Il ne restait plus que Deus dans la Tour.
En revanche, les lieux retrouvaient peu à peu leur animation.
Les mages partis en Terre Divine avaient obtenu ce qu’ils désiraient et revenaient progressivement.
Et, durant ce mois-là, Alon…
« … C’est incroyablement rapide. »
Il se tenait, à la surprise générale, au seuil du 7e rang.
« Je vous le demande au cas où, mais vous ne connaissiez pas déjà la magie du 7e rang ? »
Alon secoua la tête en réponse à Heinkel, qui l’interrogeait avec étonnement.
« Bien sûr que non. »
« Je m’en doutais… Désolée, oubliez ce que je viens de dire. J’ai posé la question parce que j’étais trop surprise. Bref… »
Heinkel regarda Alon.
« Je pense que vous pourrez désormais apprendre la magie du 7e rang sans trop de difficulté. Bien sûr, cela prendra du temps. Mais vu tout ce que vous avez accompli jusqu’ici, ça ne devrait pas en prendre tant que ça. »
« Tant mieux. »
« Et… »
En marmonnant qu’elle ne pensait pas lui remettre tout cela après seulement un mois, elle agita légèrement le doigt. Dix livres apparurent devant Alon.
« … Qu’est-ce que c’est ? »
« Des sorts du 7e rang. Plus précisément, des sorts du 7e rang que j’ai interprétés dans les grandes lignes. Pour les mages, ce ne sont que des codes compliqués, mais vous êtes un Vrai Mage. J’ai pensé que vous les comprendriez plus vite de cette façon. »
« Ah… »
« Bien sûr, je ne vous demande pas de déchiffrer le code. Je veux dire que vous devriez essayer de reconnaître, en tant que Vrai Mage, les conditions et les principes généraux qui les déclenchent. J’ai déjà fait ce travail. »
« … Merci. »
« … Vous n’avez pas à me remercier. »
Après avoir terminé, Heinkel remua un instant les lèvres en regardant Alon.
Comme si elle avait quelque chose à lui dire.
Mais…
« … Quoi qu’il en soit, bon courage pour la suite. »
Elle avait peut-être renoncé à cette idée, car elle se détourna sans hésiter après ces mots.
Alon s’interrogea un instant sur son attitude, puis reporta son regard sur les livres qu’elle avait déposés.
Ils étaient tous extrêmement épais.
Je ne l’avais pas vue ces derniers temps. Je me demandais ce qu’elle faisait… C’était donc ça ?
Rempli de gratitude envers Heinkel, qui avait rédigé chacun de ces livres pour lui, Alon ouvrit celui qui se trouvait tout en haut.
Froufrou…
La première page s’ouvrit dans un bruissement.
D’une écriture familière, on y trouvait la formule magique d’un sort du 7e rang, « Brûle, stalactite », ainsi que son interprétation par un Vrai Mage.
Alon tourna quelques pages de plus. Les lignes d’interprétation se succédaient sans fin.
« … »
Plusieurs minutes passèrent. Lorsqu’Alon comprit enfin que tout le livre était consacré à l’interprétation de ce seul sort, il laissa échapper un son stupéfait devant une telle quantité d’explications.
Mais il ne pouvait pas pour autant abandonner.
« Ouf… »
Sans même avoir le temps de célébrer son entrée dans les premiers niveaux du 7e rang, Alon se mit aussitôt à lire.
Puis…
« … ? »
Alors qu’il avait lu près d’un tiers du livre, Alon sentit que quelque chose clochait.
Ce n’était pas la formule magique elle-même.
Elle était extrêmement difficile et obscure, mais rien d’anormal.
Ce qu’Alon ressentait, en revanche, c’était…
Une impression étrange à propos de l’interprétation de la formule par Heinkel.
« … ? »
Alon n’avait jamais vu cette formule auparavant.
Et pourtant, elle lui paraissait étrangement familière.
Comme s’il l’avait déjà rencontrée quelque part.
Alon la contempla d’un air absent.
« … ! »
Ses yeux s’écarquillèrent bientôt.
Il venait de comprendre l’origine de cette impression.
Alon ne comprenait pas la formule sans son interprétation.
Mais…
Dès qu’il réorganisa les règles de cette interprétation inachevée selon une logique qui lui semblait familière, il comprit de quoi il s’agissait.
Ce qu’il vit une fois les règles réorganisées, c’était…
La formule dont Eliban s’était servi pour lui transmettre un message.
« … ! »
Enfin, une lueur étrange vacilla dans les yeux d’Alon.