Chapitre 610
À force pour Alon et Deus de chevaucher Basiliora sans repos, ils purent fouler le sol du Royaume Allié au bout d’environ deux semaines.
Il leur fallut ensuite exactement cinq jours pour arriver à Rosario.
Non, plus précisément…
« … C’est Rosario ? »
[On dirait bien l’endroit, mais il n’en reste qu’une terre désolée.]
Ils étaient arrivés à « l’endroit où se trouvait Rosario ».
« C’est atroce. »
Quand Deus laissa échapper un grognement sourd, Alon partagea son avis et baissa les yeux.
Ce qu’il vit, c’était une terre désolée.
Un paysage qui ressemblait peut-être à celui qu’il avait vu dans l’Empire.
Et, bientôt, Alon le repéra.
Un homme se tenait au milieu des terres dévastées de Rosario.
Alon descendit aussitôt.
Peu après, là…
« Alon. »
« Reinysius. »
Il fit face à Reinysius.
« Cela faisait longtemps. »
« Oui. »
Ils échangèrent des salutations tout ce qu’il y avait de plus ordinaires.
En temps normal, Alon aurait dû se demander ce que Reinysius faisait ici, mais il resta calme.
Il savait déjà que Reinysius se trouvait là.
Non, s’il était venu à Rosario, où il ne restait plus rien, c’était justement pour le rencontrer.
« Entrons d’abord. »
Reinysius inclina légèrement la tête en direction d’une construction provisoire, au loin.
Ce n’était pas une tente ordinaire, mais un petit manoir bâti au milieu de ces terres désolées °• N?? v?? l i g h t •°.
Alon acquiesça d’un léger signe de tête.
Puis ils se dirigèrent vers le quartier général provisoire que Reinysius avait fait construire.
Un peu plus tard.
« … Alors, où en sont vos recherches ? »
Alon posa la question après être entré dans le manoir.
Il savait que Reinysius se trouvait à Rosario pour étudier le pouvoir du Siège du Karma dont Wanderer s’était servi.
« Je n’ai rien obtenu. »
« Vraiment ? »
« Oui. J’avais déjà compris que le pouvoir de Wanderer était différent du mana que nous utilisons habituellement, puisque j’avais déjà vu du sang Divin… mais les différences semblent encore plus grandes que je ne le pensais. »
Reinysius poussa un léger soupir, puis poursuivit :
« Pour simplifier, le sang Divin donne l’impression que la nature et le mana sont combinés. Par exemple, du mana doté de la nature du feu. Mais la proportion reste assez faible. »
« Qu’est-ce que cela signifie ? »
« Comme je viens de le dire, c’est une question de proportions. Il y aurait environ huit parts de mana pour deux parts de nature. Mais à partir des Sièges du Karma, cette proportion change. »
« … La part de nature augmente un peu, alors. »
« Oui. On arrive à environ cinq parts de nature et cinq parts de mana. »
Reinysius s’éclaircit la gorge d’un « hum-hum », puis reprit :
« Quoi qu’il en soit, c’est tout ce que j’ai découvert jusqu’ici. Je ne peux pas vraiment parler de résultats. Si je poursuis mes recherches, je trouverai peut-être quelque chose, mais pour l’instant, c’est tout. Mais surtout… »
Reinysius regarda Alon et aborda naturellement le sujet qu’Alon voulait évoquer en premier.
« … N’aviez-vous pas quelque chose à me demander ? »
La raison pour laquelle Alon était venu ici.
« C’est exact. »
Alon acquiesça et sortit délicatement Blackie de l’intérieur de sa poitrine.
Puis il raconta à Reinysius tout ce qui s’était passé jusque-là.
Et…
« … Je vois. Voilà donc ce qui s’est passé. »
Reinysius, qui avait compris la situation sans difficulté, acquiesça.
« Vous voulez donc que je repère l’emplacement de l’autre double de Blackie et que je vous dise où elle se trouve. »
« C’est ça. »
« Ce ne sera pas difficile. »
Reinysius répondit sans hésiter.
« … Vraiment ? »
« Oui. Pour commencer, j’ai déjà séparé Blackie en deux. Si elle est toujours reliée à son double, il n’y aura aucun problème. »
Il se tourna vers Blackie et lui demanda :
« Es-tu toujours reliée à ton double ? »
[Kkyu ?]
Blackie pencha légèrement la tête, puis acquiesça.
Sans attendre davantage, Reinysius lança aussitôt un sort.
Dans un grondement résonnant, des dizaines de cercles magiques apparurent sur le bureau où se trouvait Blackie.
Cinq cercles magiques se dessinèrent et disparurent en un instant ; dix autres fusionnèrent pour n’en former que sept, avant que leur nombre ne remonte à quinze.
Alon observa la scène.
Vooooou…
Il vit la lumière s’atténuer lentement.
« Hmm… »
À cet instant, Reinysius laissa échapper un son grave.
« … Qu’y a-t-il ? »
À la question prudente d’Alon, Reinysius répondit aussitôt :
« Ne vous inquiétez pas trop. On dirait que le double de Blackie est resté près de Penia tout ce temps. »
« Ça veut dire que vous avez réussi ? »
« Je vois à peu près où elle se trouve, mais… l’endroit est un peu étrange. »
« … Étrange ? »
« Bien sûr, je n’ai pas tout compris. Je n’avais jamais vu de coordonnées pareilles. Cela dit, elles semblent correspondre à une époque passée. »
« … Le passé ? »
Reinysius réfléchit un instant avant de répondre à Alon :
« Une chose est sûre : elle continue de se déplacer. »
« De se déplacer ? »
« Au début, elle se trouvait dans un espace imaginaire. Mais maintenant, elle semble se diriger ailleurs. Je ne connais pas les détails, mais on dirait qu’elle est à une époque passée. Ce ne sont ni des coordonnées étranges ni un espace imaginaire entièrement vide. »
« … Comment le savez-vous ? »
« C’est simple. Le double de Blackie transmet des informations à l’originale. Bien sûr, je ne peux en consulter qu’une partie, en fonction de ce dont Blackie se souvient. Mais je peux en voir quelque chose. Et… »
« … »
« Si je suis certain qu’elle n’est ni dans un espace imaginaire ni dans des coordonnées étranges, c’est parce qu’elle m’a déjà donné des coordonnées permettant d’accéder à ces dernières. »
Reinysius ajouta qu’il n’avait pas encore tout reconstitué, mais que les coordonnées de ces endroits ne ressemblaient pas à celles-ci, puis poussa un bref soupir.
« C’est tout ce que je peux déterminer. »
« Je demande au cas où, mais pouvez-vous aussi provoquer un phénomène de coordonnées étranges ? »
À la question suivante d’Alon, la réponse fusa :
« Impossible. »
« … Je vois. »
« Oui. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut ouvrir avec le seul mana. Peut-être qu’en y mêlant un peu de pouvoir des Vrais Mages. Et même dans ce cas, l’ouvrir ne serait pas facile. »
« Pourquoi ? »
« Vous voulez créer une distorsion dans l’espace, manipuler temporairement les coordonnées et vous rendre dans le passé, c’est bien ça ? »
« Oui. »
Alon acquiesça et Reinysius poursuivit ses explications.
« Fondamentalement, la magie est conçue pour fonctionner dans le respect des lois. Autrement dit, vous ne pouvez pas tordre les lois et distordre artificiellement l’espace. »
« … »
« Si je dis qu’il reste un espoir, c’est parce que la magie d’un Vrai Mage a le pouvoir de tordre les lois. Si nous apprenons comment fonctionne ce pouvoir… »
« Nous pourrons créer artificiellement des coordonnées étranges ? »
« Cependant, à mon avis, déchirer l’espace de cette manière ne sera plus possible que deux fois tout au plus. »
« Ce ne sera plus possible ? »
« Pas pour vous. Pour ce monde. »
Reinysius leva les yeux vers le plafond et murmura :
« Wanderer l’a sérieusement blessé, à ce qu’il semble. »
####
Après avoir terminé sa conversation avec Reinysius, Alon remonta aussitôt sur le dos de Basiliora et reprit la route.
Quelques jours plus tard, il ne se rendit pas à Palantia…
« Deus. »
« Oui, Seigneur Alon. »
… mais à la Tour centrale des Mages.
Alon atterrit à la Tour des Mages, où il n’y avait toujours que peu de mages, puis se tourna soudain vers Deus.
« Nous sommes arrivés dans le Royaume Allié, tu peux donc te déplacer librement maintenant. Je suis désolé de ne pas te l’avoir dit plus tôt. »
À ces brèves excuses, Deus sourit légèrement et secoua la tête.
« Non. De toute façon, je comptais rester à vos côtés encore quelque temps, Seigneur Alon. »
« … Pourquoi ? »
« Vous n’auriez pas besoin d’avoir au moins quelqu’un à qui parler ? »
Deus répondit avec calme.
Alon ouvrit les yeux, stupéfait, l’espace d’un instant.
Bien sûr, il savait que Deus changeait peu à peu.
Ils n’avaient pas beaucoup parlé pendant le voyage, mais il l’avait bien remarqué.
Pourtant, en le voyant ainsi, Alon prit de nouveau la mesure de ce qui avait changé.
Après un bref silence, Alon dit :
« … Merci. »
Il remercia Deus, puis entra dans la Tour des Mages.
« Vous voilà ? »
« Dame Heinkel. »
Ils tombèrent alors sur Heinkel.
La conversation alla droit au but.
Alon lui raconta aussitôt, point par point, ce qui s’était passé dans l’Empire.
« … Tu veux donc élever ton niveau de magie jusqu’à celui de Penia ? »
« C’est exact. »
Heinkel garda le silence un instant, puis répondit :
« D’accord. Je t’aiderai autant que mes capacités me le permettront. »
« Merci. Alors, nous commençons tout de suite ? »
« … Tu veux commencer maintenant ? »
« Nous n’avons pas le temps. »
À cette réponse immédiate, Heinkel le regarda un instant.
« Hé, Alon. »
« Oui ? »
« … Penia se trouve dans le passé, en ce moment, c’est bien ça ? »
« C’est exact. »
À son hochement de tête, Heinkel remua les lèvres un instant.
Comme si elle s’apprêtait à dire quelque chose.
Tout bas.
Mais seulement un instant.
« Quelque chose vous tracasse ? »
À la question d’Alon, Heinkel tressaillit légèrement.
« Non, ce n’est rien… »
Après un bref temps d’hésitation, elle reprit, effaçant de son visage l’étrange émotion qui l’avait traversée :
« Prépare-toi tout de suite. Je vais commencer par te faire entrer dans le crâne tout ce que je sais. »
« … ? Entendu. »
Alon fut un peu perplexe, mais acquiesça bientôt.
Car sa priorité, à présent, était de progresser en magie.
####
Cette nuit-là.
Une nuit noire, sans la moindre étoile, où seule la lune flottait dans le ciel.
Dans le château abandonné près de la Tour centrale des Mages, une fille — non, Yutia — se tenait là, les yeux rivés sur la Tour centrale des Mages.
Plus précisément, sur la silhouette d’Alon, visible à travers une fenêtre de la Tour centrale des Mages.
Combien de temps resta-t-elle ainsi ?
« Que fais-tu là ? »
Yutia tourna les yeux vers la voix qui venait de derrière elle.
« Eliban. »
Elle vit Eliban s’approcher en souriant.
« Et toi ? Il est tard. Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Ahaha… Eh bien, il y a eu toutes sortes de choses et, après m’en être occupé, il était déjà cette heure-ci. Je comptais le voir aujourd’hui. »
Eliban marmonna en jetant brièvement, comme Yutia, un regard vers la fenêtre où l’on apercevait Alon, puis se tourna vers elle.
« Mais surtout, qu’est-ce que tu fais là, Yutia ? »
« J’ai fini tout mon travail, alors je prends un petit repos. »
« Tu ne vas pas le voir ? »
« J’y réfléchis. »
À la réponse souriante de Yutia, Eliban sourit à son tour et demanda :
« C’est inattendu. Je pensais que tu irais le voir tout de suite. »
« Pourquoi ? »
« Je pensais que tu serais peut-être un peu jalouse. »
« Jalouse ? »
« Oui, jalouse. »
« Jalouse… »
Yutia fit rouler le mot d’Eliban dans sa bouche.
« C’est vrai que je suis jalouse. Mais… »
Elle fixa bientôt Alon au loin et lui sourit avec douceur.
« Je crois que, finalement, ça me plaît. »
Ses lèvres remuèrent.
« … Ça te plaît ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Eliban posa la question, sincèrement perplexe.
Yutia leva un instant les yeux au ciel.
« Tu sais, Eliban. »
« Oui. »
« Tu as déjà entendu parler de la fleur pelote-d’épingles ? »
Elle se tourna vers Eliban et lui demanda :
« … De la fleur pelote-d’épingles ? »
À l’air perplexe d’Eliban, Yutia sourit doucement.
« Ce n’est pas étonnant que tu ne la connaisses pas. Alon est le seul à m’en avoir parlé. »
« … Ah bon ? »
« Oui. À vrai dire, je n’en ai jamais vu non plus. Mais malgré tout, elle m’a plu. »
Parce que, je ne sais pas pourquoi, elle me ressemblait un peu.
Elle le murmura tout bas.