Chapitre 365
« Que viens-tu de dire ? »
Alon resta un instant pétrifié par les mots de Deus.
La nouvelle qu’il venait d’apprendre était tout bonnement choquante.
« Eliban est devenu un Péché. »
Mais demander des explications ne changerait rien à ce qui venait de sortir de la bouche de Deus.
« Peux-tu d’abord m’expliquer la situation en détail ? »
Alon soupira, tentant de calmer son esprit en plein tumulte.
Il devait cerner la situation avant de réagir.
« Selon le rapport actuel... »
Dans cette atmosphère pesante, Alon écouta silencieusement les explications de Deus.
Une fois le rapport terminé, son mal de crâne s’intensifia.
« Donc, il s’est éveillé en tant que Péché en massacrant tous les nobles présents au bal de Tern ? C’est bien ce que tu dis ? »
« Oui. »
Alon se remémora le visage d’Eliban.
« Ce n’était absolument pas prévu. »
Il savait que n’importe qui pouvait devenir un Péché.
Il l’avait déjà vu par le passé.
Mais quand même...
Que le dernier Péché soit Eliban...
Il n’aurait jamais pu l’imaginer.
Eliban était pourtant l’opposé même d’un Péché ; il était le protagoniste de Psychedelia.
« Haah... »
Alon se frotta les yeux, essayant de refroidir son esprit en surchauffe.
Si les paroles de Deus étaient vraies, alors le mal était fait.
Il n’y avait aucun moyen de revenir en arrière.
Soudain, l’image d’Eliban lors du récent bal lui revint en mémoire.
Comme le garçon qu’il avait connu autrefois...
Il avait souri, radieux.
— Omniscient et omnipotent ?
— Eh bien, ce sont des qualités qu’un dieu possède. Je parlais de ce qui est important quand on « devient » un dieu.
— Devenir un dieu, tu veux dire...
— Veux-tu que je te le dise ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— L’empreinte...
— L’empreinte ?
— C’est la façon dont on est perçu, en tant qu’être.
La chose suivante qui fit surface dans l’esprit d’Alon fut leur dernière conversation.
À l’époque, cela lui avait semblé aléatoire, sans aucun rapport avec quoi que ce soit.
Mais maintenant qu’Eliban était devenu un Péché, le sens caché de ses mots refaisait surface avec une clarté brutale.
Pourquoi Eliban avait-il dit une chose pareille ?
Pourquoi...
Alors que tout prenait sens, Alon sortit de sa torpeur et reprit la parole.
« Deus. »
« Oui ? »
« Te souviens-tu de la date de la fête d’anniversaire d’Eliban à Tern ? »
« Il y a deux jours, je crois. »
« Deux jours... »
D’après ce qu’Alon savait, le Péché de la Colère se manifesterait pleinement en deux mois.
Cela signifiait qu’il lui restait cinquante-huit jours.
Mais Alon savait qu’il ne pouvait pas se permettre de penser qu’il avait autant de temps.
Il l’avait déjà appris : ce monde ne suivait plus la logique d’un jeu.
Et puisque Eliban était devenu un Péché, sa nature pouvait avoir changé de manière imprévisible.
En d’autres termes, le temps qu’il lui restait pourrait être bien plus court que prévu.
Avec cette idée en tête, Alon commença à évaluer la puissance du Péché.
Pour autant qu’il sache, les Péchés étaient intrinsèquement puissants, mais leur force dépendait aussi du corps qu’ils possédaient.
Et maintenant, le dernier Péché avait pris possession du corps d’Eliban, le héros de Psychedelia lui-même.
Cela signifiait que ce Péché surpasserait tous les autres.
« Si c’est le cas, alors sa force doit être... »
« Marquis ! »
Alors que les pensées d’Alon s’approfondissaient, quelqu’un l’appela avec urgence.
Il leva les yeux et vit Evan se précipiter dans la tente, à bout de souffle.
Son expression ne laissait aucun doute : quelque chose de grave s’était produit.
Avant qu’Alon ne puisse demander ce qui était arrivé...
« Ashtalon est tombé... ! »
« Quoi ? »
« Exactement comme je l’ai dit ! Ashtalon a été détruit... par Eliban, celui qui est devenu un Péché ! »
Alon ne posa pas d’autre question.
Il laissa échapper un rire amer.
« Ha. »
***
Trois jours avaient passé depuis que la capitale d’Ashtalon avait été anéantie par le Péché de la Colère.
Les rois des Royaumes Alliés convoquèrent une réunion d’urgence à la Tour de Magie, là où toutes les guildes de mages étaient rassemblées.
Bien sûr, tous les monarques n’étaient pas présents physiquement.
Trois jours suffisaient pour que les rumeurs se propagent, mais étaient bien trop courts pour que les souverains puissent voyager et se réunir.
Ainsi, au lieu de se déplacer en personne, les rois utilisèrent l’aide des tours, qui partageaient leur sentiment d’urgence.
Grâce à la puissance combinée des Tours Verte et Brune, ils participèrent à la conférence via des avatars magiques.
Pour les mages comme pour les monarques qui voyaient cela pour la première fois, le spectacle était extraordinaire.
Des dizaines de cercles magiques en résonance remplissaient la chambre, leur complexité et leur éclat dépassant toute description.
Pourtant, malgré le spectacle, personne n’exprima la moindre admiration.
La situation était bien trop grave.
« Alors, que proposez-vous de faire ? »
Le premier à briser le silence fut Carmaxes III.
« Que voulez-vous dire ? »
« À ce stade, qu’y a-t-il d’autre à faire que de s’occuper de ce monstre à Ashtalon ? »
« Je le sais. Ce que je demande, c’est : que devons-nous faire à son sujet ? »
À cela, le roi Palmarian répondit sèchement.
« N’est-ce pas évident ? Nous devons éliminer cette créature. Mobilisez les troupes. »
« Pensez-vous vraiment qu’un tel monstre puisse être “éliminé” en envoyant des soldats ? »
La réplique fut immédiate.
Carmaxes III se tut, les yeux rivés sur la sphère magique qui projetait les images en direct.
La première chose visible était les ruines de la capitale d’Ashtalon, totalement dévastées.
Et à travers ses décombres, une unique et immense cicatrice s’étirait, telle une plaie ouverte par la colère elle-même.
Et ensuite...
« Peu importe le nombre de fois que je vois ça, murmura quelqu’un, c’est répugnant. »
Une montagne de cadavres s’était formée en plein cœur de la capitale.
On aurait dit que du bétail abattu avait été empilé là.
Partout dans la capitale, des monceaux de corps s’étaient élevés, et du sang rouge coulait sans fin, teintant les ruines d’une teinte cramoisie sombre.
Les rois détournèrent le regard de l’orbe magique et tous froncèrent les sourcils.
Les mages qui maintenaient le sort de projection spirituelle et les maîtres des tours qui observaient silencieusement la conférence eurent la même réaction.
C’est dire à quel point la scène à l’écran était atroce, semblable à une vision de l’enfer.
Mais plus étouffante encore que cette vision terrible était l’information partagée dans la salle.
Un noble avait miraculeusement survécu au massacre.
Le seul message délivré par Filian Merkiliane était celui-ci :
« Un seul coup. »
Ce simple fait plongea toute la salle de conférence dans le désespoir.
« Peu importe la façon dont on regarde les choses, un seul coup détruisant tout un royaume... c’est sûrement une exagération, non ? »
Le roi de Raksas, qui était resté silencieux jusqu’ici, finit par prendre la parole.
Mais la reine Siyan d’Asteria répondit calmement.
« Cela ne me semble pas être une exagération. »
« ...Pourquoi donc ? »
« Parce que nous ne parlons pas de soldats ordinaires ici. Filian Merkiliane d’Ashtalon était un homme qui avait déjà atteint le royaume de la maîtrise. Peu importe à quel point il était terrifié, quelqu’un de son niveau ne déformerait pas ses propres souvenirs. »
« De plus, ajouta-t-elle doucement, nous pouvons voir la preuve de nos propres yeux, juste là, dans l’orbe. »
Cette vaste cicatrice s’étendant de gauche à droite à travers les ruines de la capitale.
Ses mots laissèrent la pièce dans un silence complet.
Personne ne pouvait se résoudre à contester, car tous savaient intérieurement que ce qu’elle disait était probablement vrai.
« Mais même si notre adversaire est aussi puissant, nous ne pouvons pas rester les bras croisés, n’est-ce pas ? »
« Je suis d’accord, mais croyez-vous vraiment que rassembler nos armées nous permettra de vaincre cette chose ? »
« Alors vous suggérez que nous restions assis ici à regarder ? Nous n’avons aucune idée d’où cette créature frappera ensuite ! Ou pensez-vous que Raksas est en sécurité simplement parce que c’est une île ? »
« Je vous suggère de surveiller vos paroles. »
Les voix du roi Carmaxes III et du roi de Raksas s’élevèrent progressivement.
Pourtant, personne d’autre n’osa parler.
Tous les présents comprenaient que les deux camps avaient des arguments valables.
L’être qui avait anéanti Ashtalon en une nuit, celui qui semblait être Eliban, autrefois appelé « Héros », ne ressemblait pas à un monstre que l’on pouvait abattre en envoyant simplement une armée.
Pourtant, ne rien faire n’était pas une option non plus.
À ce rythme, le monstre qui était apparu à Ashtalon moins d’une demi-journée après le bal de Tern pouvait surgir n’importe où ensuite.
« Si nous rassemblons tous les soldats que nous avons et que nous les envoyons d’un coup, que se passe-t-il si cette chose se déplace et attaque ailleurs ? Nous serions finis ! »
« C’est pour cela que nous devons frapper les premiers, nous mobiliser rapidement avant que cela n’arrive ! Rester les bras croisés ne résoudra rien ! »
Malgré des heures de débat, leurs opinions refusaient de s’aligner.
L’atmosphère dans la chambre devenait de plus en plus tendue.
Finalement, lorsque le représentant de Rosarion, Yuman, laissa échapper un profond soupir...
Creaaak.
Les portes de la salle de conférence s’ouvrirent soudainement.
Le bruit cessa instantanément.
Tous les regards se tournèrent vers la source du son.
Et là se tenait...
« ...Marquis Palatio ? »
Le marquis Palatio se tenait tranquillement sur le seuil.
Il ne dit pas un mot tandis que ses yeux calmes et indéchiffrables balayaient la pièce.
Puis...
Pas, pas...
Il entra sans dire un mot.
Aucun changement d’expression.
Aucune salutation.
Juste un calme posé et délibéré, comme si rien de tout cela n’était nécessaire.
Lorsqu’Alon atteignit enfin le centre de la chambre, il tourna les yeux vers l’affichage magique.
Une vision de l’enfer se déployait devant lui.
Ceux qui suivirent son regard se raidirent devant cette vue macabre.
Mais Alon, apparemment insensible, se dirigea vers l’orbe.
Voooom...
Il posa sa main sur la sphère, et l’image horrifiante disparut lorsqu’il éteignit l’appareil.
« ... ? »
Les rois le regardèrent avec incrédulité.
« Marquis Palatio, que pensez-vous faire ? »
Leur ressentiment était naturel.
Peu importe la renommée d’Alon, il s’agissait d’un conseil royal, une réunion des rois des royaumes alliés pour décider des affaires d’État.
Il n’avait pas demandé la permission d’assister, et en tant que simple noble, faire irruption et agir à sa guise équivalait à un manque de respect flagrant.
« Peu importe à quel point votre réputation peut être élevée, c’est clairement déplacé... »
« Agir avec une telle audace simplement à cause de votre propre force... »
Mais avant que les réprimandes ne puissent continuer, Alon parla.
« Il existe un moyen de traiter cette chose. »
À ces mots, toutes les bouches se turent.
« Si ma présence est gênante, je m’en irai. »
Cette menace passive fut suffisante pour faire reculer les deux rois qui l’avaient réprimandé sous les regards des autres.
« N-non, ce n’est pas ce que nous voulions dire... »
« Oui, oui, ce que nous voulions dire, c’est que le marquis Palatio a certainement le droit de s’exprimer ici. »
Ils se corrigèrent précipitamment, essayant de sauver la face.
Et alors qu’ils s’embrouillaient dans leurs propres mots...
« Alors, je commence », dit Alon, ouvrant la discussion sérieusement.
***
Au même moment...
À l’intérieur du château royal de Fildagreen...
« L’Arme Gardienne Impériale d’Illanef. »
Rine, qui lisait dans la Bibliothèque Éternelle quelques instants plus tôt, murmura avec incrédulité.
« ...Un Péché ? »
Elle chuchota le mot qu’elle venait de découvrir dans ses recherches.