Chapitre 1 763
La fois suivante où Atticus ouvrit les yeux, le monde n'était qu'un mélange de violet, de cramoisi et de noir. Les couleurs divisaient la réalité devant lui, comme si ses yeux portaient en eux trois autorités distinctes.
Il était en apesanteur, s'élevant lentement. Un pilier de lumière flamboyante l'entourait. Il était de retour dans la réalité, réalisa Atticus. Le monde autour de lui était figé. Chaque esprit était immobile.
Devant, seuls les yeux tremblants d'Attimax restaient fixés sur lui. Asmerion le retenait encore, comprit Atticus. Des parties de la tenue du Primordial avaient été déchirées et du sang suintait de son corps. Son évasion n'avait pas été discrète, et Asmerion en avait clairement payé le prix.
Seul Asmerion pouvait se déplacer à la vitesse à laquelle Atticus opérait désormais. Les autres avaient quelques éons de retard.
« C-comment… ? J'avais tout prévu… Chaque possibilité… »
Asmerion marmonnait dans sa barbe, mais Atticus s'en moquait.
Les mots ne pouvaient rien changer à ce qui allait arriver.
Il se sentait toujours en apesanteur, comme s'il flottait sur une mer. Sauf que cette mer était la réalité elle-même. Et elle était infinie. Les souvenirs de Solvath se déversaient dans son esprit, fusionnant avec ceux du Roi des Esprits, ainsi qu'avec chaque âme ayant jamais manipulé un fragment de Solvath.
Des milliers de vies. Des milliers d'expériences. Elles étaient infinies. Pourtant, Atticus n'était pas submergé. Elles traversaient son esprit comme l'eau dévalant une pente. Sans fardeau.
Il les possédait.
Tout. Il était eux. Le Roi des Esprits. Solvath. Mais plus important encore…
Il était Atticus Ravenstein.
Il était Primordial.
« Non… ce ne devrait pas être possible ! » hurla Asmerion. « Tu n'étais jamais censé t'éveiller ! Je t'ai lié au Tueur d'Étoiles ! Il grandit ! Il s'adapte ! Il aurait dû te garder enchaîné jusqu'à ce que je t'absorbe ! Alors comment !? Comment t'es-tu éveillé !? Comment t'es-tu libéré !? »
« Tu ne t'adresses pas à la bonne personne. »
La voix d'Atticus semblait surgir des profondeurs du monde.
Sans limites.
Le regard d'Asmerion s'assombrit.
« Non… ce n'est pas possible… » Ses lèvres tremblèrent. « T-tu es… Atticus ? »
Atticus se contenta de lever la main.
« Sépare-toi. »
Une lumière verdâtre fut arrachée à Attimax. Elle se dispersa dans l'air, s'évanouissant dans le néant.
Le temps reprit son cours.
Les cris perçants de sa mère résonnèrent sur le champ de bataille, se mêlant aux grondements du tonnerre et aux clameurs de la guerre qui faisait rage.
D'une seule pensée, les innombrables étoiles disparurent, retournant à leurs demeures respectives à travers des millions de kilomètres.
Les blessures d'Attimax se refermèrent et il reprit conscience. Les yeux de sa mère se reformèrent. Son cousin retrouva sa vigueur. Ils se regardèrent, confus.
Puis le pilier flamboyant attira leurs regards vers le haut, là où Atticus flottait comme une divinité née de la légende.
Son corps était devenu lumière. Radieux. Aveuglant. Il oscillait entre le cramoisi, puis le violet, puis le noir.
Le regard d'Ilyshkara trembla.
« A-Atticus ? »
Attimax leva également les yeux, son expression s'assombrissant. La honte persistait dans son regard, mais il savait que ce n'était ni le moment ni l'endroit pour cela.
Atticus croisa leurs regards. Il n'avait aucune idée de ce qui leur traversait l'esprit. Non… il le savait. Il y avait de l'amour. Mais aussi de l'incertitude, de l'inquiétude, de la peur. Ils ne savaient pas comment réagir. Mais ils n'avaient pas à le faire.
Plus maintenant.
Il sourit et leur adressa un simple signe de tête.
« Je m'occupe du reste. »
Attimax et Ilyshkara firent instinctivement un pas en avant.
« Attends, Atti— »
Atticus se retourna. Le monde devint silencieux. Telle était la puissance d'un Primordial, semblait-il. Une seule pensée, et la réalité obéissait.
Il ferma lentement les yeux et expira. Lorsqu'il les rouvrit, ils brûlaient d'un éclat violet.
« Brisez-vous. »
Quelque chose se brisa à travers le cosmos. Des règles. Des barrières. Tout ce qui empêchait les Primordiaux d'agir sur le monde cessa simplement d'exister.
Puis les Primordiaux descendirent comme des mers de lumière. Le soleil sembla s'évanouir en leur présence. Le ciel n'était plus. Il n'y avait que l'espace infini, où cinq mers de lueur sans fin flamboyaient avec une brillance terrifiante.
Ils n'étaient pas venus sous des formes humanoïdes ou bestiales. Ils étaient descendus dans leurs véritables formes. Ils envoyaient un message. Ils étaient une lumière sans limites, façonnée par le désir.
Ils étaient des Primordiaux.
Asmerion était parmi eux, comme si tout ce qu'il avait fait avait déjà été pardonné. En vérité, ils l'avaient fait, momentanément. Ils se souciaient davantage d'Atticus. Cela se voyait à la manière dont ils le considéraient. Leur attention était intense, scrutatrice, méfiante. Ils ne comprenaient pas ce qu'il était.
Et cela les déstabilisait.
« Les règles ont été brisées », déclara Elysion, Étoile Primordiale de l'Ordre. « Nous ne sommes plus liés. Est-ce ton œuvre ? »
« Oui. »
« Qu'as-tu fait de notre frère ? »
« Je l'ai dévoré. »
Un silence oppressant s'installa dans le cosmos, rompu par une lumière verte flamboyante.
Asmerion, Étoile Primordiale de l'Ascension.
« Toi… pour qui te prends-tu ? » rugit Asmerion. « Une simple création a osé dévorer une Étoile Primordiale ? Ton créateur ? Tu dépasses les bornes, enfant ! Tu crois te tenir parmi nous ? Tu es désespérément dans l'illusion ! Tu es… »
« Ça suffit, Asmerion », trancha Vaelos, Étoile Primordiale du Chaos.
« Vaelos, ma— »
« N'oublie pas dont les actions nous ont menés jusqu'ici. Nous, nous n'avons pas oublié. »
Asmerion se tut sous la pression collective des autres Primordiaux.
« Tu es Atticus Ravenstein. »
Atticus ne répondit pas.
« Notre frère était le plus fort d'entre nous. Celui dont le désir surpassait tous les autres. Même affaibli, tu n'aurais pas pu le dévorer. »
Il marqua une pause.
« Tu as passé un pacte avec lui. »
« C'est exact. »
« Pour quoi faire ? »
« La vengeance. »
Le silence engloutit le cosmos.
En bas, les yeux d'Attimax et d'Ilyshkara s'écarquillèrent. Ces mots… ils étaient au-delà de l'absurde. Ils étaient insensés.
Pourtant, ils continuaient de fixer leur fils. Toujours flamboyant sous la pression écrasante des Primordiaux. Pas une trace de peur. Pas l'ombre d'une hésitation.
Attimax retint doucement Ilyshkara, restant là où ils étaient.
Ils faisaient confiance à leur fils.
Ce fut Asmerion qui finit par rompre le silence. Il rit, le son grondant à travers l'espace.
« Comme je l'ai dit… tu te surestimes, enfant. » Sa voix était froide. « Tu te tiens devant tes supérieurs. Nous t'avons créé. Sans nous, tu n'aurais jamais pris ton premier souffle. Nous sommes tes créateurs. Tu as fait une promesse que tu ne peux absolument pas tenir. Même Solvath, au sommet de sa puissance, est tombé devant nous. »
La pression continuait de monter.
Ils cherchaient à l'écraser. Pourtant, la voix d'Atticus n'avait jamais été aussi claire.
« Je ne suis pas Solvath. »
Les mers de lumière s'embrasèrent.
« Effronté ! »
« Insolence ! »
Les voix provenaient désormais de plusieurs Primordiaux.
Asmyr, Étoile Primordiale de la Ruine.
Elysion, Étoile Primordiale de l'Ordre.
Vaelos, Étoile Primordiale du Chaos.
Même Noctyra, Étoile Primordiale du Silence, rompit son vœu de silence vieux de plusieurs éons.
Atticus s'était effectivement déclaré au-dessus de Solvath. Au-dessus d'un Primordial.
C'en était trop.
C'était un affront à la nature même des Primordiaux. Ils étaient l'origine des origines. Rien ne les surpassait. Rien n'était plus grand qu'eux. Personne ne se tenait à leur niveau.
Des éons de fierté. De respect. De royauté. Atticus avait craché sur tout cela et l'avait piétiné. C'en était trop.
La pression monta. Le monde trembla. Des fissures parcoururent les Plans supérieurs. Des villes entières tremblèrent.
C'en était trop.
« Tu vois ? » dit Asmerion. « Illusion. Cette farce a assez duré. »
Sa lueur brilla plus intensément.
« Mes frères, cet enfant a dévoré l'un des nôtres. Il s'est retourné contre ses créateurs. Et maintenant, il cherche notre destruction. Il doit être puni. Il doit se rappeler sa place. Il doit apprendre que nous seuls sommes les véritables origines de ce monde. »
Un moment de silence passa.
« Autant je méprise Asmerion en cet instant », dit Vaelos, « autant il dit vrai. Un être créé n'a pas sa place parmi nous. Il doit mourir. »
« Je suis d'accord. »
« Au moment où il a accepté le pacte de Solvath, son sort a été scellé. »
Elysion et Asmyr flamboyèrent en signe d'accord.
Noctyra resta silencieuse, mais sa lumière éclatante était un accord suffisant.
« Alors c'est décidé. » La voix d'Asmerion résonna dans le cosmos. « Il meurt. »
« Ascension. »
« Ordre. »
« Ruine. »
« Chaos. »
« … »