Chapitre 538
L’attente fut interminable. J’eus largement le temps de méditer deux fois sur le sens de la vie. Pas étonnant qu’on dise que tant de gens cessent d’être fans après avoir assisté à un événement en personne. L’écart entre ce qu’on apprenait par ouï-dire et ce qu’on découvrait dans sa chair était aussi immense que la différence entre le ciel et la terre.
Cela dit, ce ne fut pas complètement ennuyeux. Je me lia d’amitié avec les gens devant moi. Ou, plus exactement, je commençai à leur parler après avoir accepté les en-cas qu’ils me tendaient. Comme j’étais resté là sans piper mot, ils avaient dû me classer parmi les êtres humains inoffensifs.
« Tu es venu voir qui ? »
À cette question candide, le nom de Spark me sortit de la bouche avant que j’aie eu le temps d’y réfléchir. Ce n’est qu’en voyant mon petit sac à dos, trop petit pour contenir un appareil photo professionnel, que les gens du premier rang comprirent que je n’étais pas un de ces types en quête d’attention qui se faisaient passer pour des fans masculins afin d’attirer celle des Idoles.
Mais s’ils se méprenaient et pensaient que j’étais allé jusqu’à acheter le bracelet assorti du groupe, on risquait de m’identifier sur les réseaux sociaux. Les fans passionnés, comme ceux qui sortaient appareil photo après appareil photo de leur sac ou ceux qui avaient apporté quatre light sticks d’un coup, revenaient souvent dans les anecdotes sur les fans hors du commun.
Alors, en douce, j’enlevai le bracelet, le glissai dans ma poche et remontai la fermeture éclair. Entre l’infiltration dans la chambre d’autrui et l’art de dissimuler prestement des accessoires, je ne faisais que développer des compétences de plus en plus étranges.
Les gens devant moi étaient eux aussi fans d’un groupe que je connaissais. Il n’était pas encore célèbre, mais ses activités avaient déjà croisé celles de Spark. Comme les personnes qui attendaient l’entrée ne supportaient plus de voir le temps qu’il leur restait à patienter, une séance de commérages improvisée se forma au coin de la rue, centrée sur le membre préféré — ou le faux membre préféré — de chacun.
« Il y a beaucoup de fans masculins de Spark ? Nous, on en a presque pas. »
« Je n’ai pas fait beaucoup d’événements en personne, alors je ne sais pas trop. »
« Avec ta taille, tu te ferais sûrement recaler aux enregistrements d’émission musicale. »
« Vous avez vu la séance photo de Lee Cheonghyeon ? C’est une légende absolue. »
« Tu es fan de Sader, mais tu as aussi vu la séance photo de Spark ? »
« Elle a eu tellement de retweets, qui ne l’aurait pas vue ? »
« Je crois que tout le monde l’a vue, sauf mon père. »
« Je peux vous raconter un truc vraiment dingue ? »
« Quoi donc ? »
« Apparemment, il y a un groupe de moins de dix membres qui a sorti quinze versions différentes de son album. »
« Quoi ?! Leur agence a perdu la tête ? C’est qui ? »
« Notre agence. »
« … »
Les discussions sur les K-idols enflammèrent le coin de rue.
« Ah, au fait. Iwol est vraiment aussi malade que ça ? »
J’en faillis m’étouffer en inspirant, tant la personne semblait sincèrement s’inquiéter pour un membre d’un autre groupe qui avait même suspendu ses activités. Ma cote de reconnaissance avait beau avoir baissé lors des rencontres en face à face, la présence de Kim Iwol, elle, restait forte. Si j’avais su, j’aurais demandé un effacement plutôt qu’une simple baisse de reconnaissance. J’avais choisi l’option aux effets secondaires les plus limités pour éviter les complications, mais j’avais joué la prudence à l’excès.
Bref, Iwol était en bonne santé. Assez pour délaisser la scène et faire la queue pendant deux heures…
Entre mes réponses à ceux qui demandaient si la file d’attente fonctionnait bien selon le principe du premier arrivé, premier servi, et mes vérifications du compte officiel du concert sur les réseaux sociaux, une belle complicité s’était installée au sein de notre petit groupe de commérages.
« Non mais putain, un concert en plein air le soir, par ce temps, ça a le moindre sens ? »
« Ceux qui ont organisé ça auraient dû être obligés de tenir leurs réunions dehors. »
Leur langage de plus en plus cru témoignait du lien fort qui nous unissait. Il était rare que des fans de groupes différents discutent autant. Lors des enregistrements préalables, les fans faisaient généralement la queue par fan-club ; et même lorsqu’ils se retrouvaient ensemble, bien des groupes finissaient par se brouiller après s’être affrontés sur divers critères, classements compris.
Mais les conditions abominables, ajoutées au fait que nos groupes préférés étaient assez éloignés en ancienneté pour qu’on ne puisse pas vraiment les considérer comme concurrents, permirent cette grande union. On dit qu’il est plus facile de se serrer les coudes quand on a un ennemi commun.
« J’ai peur que le sol soit glissant. Dans notre groupe, il y a un gamin qui a les genoux fragiles. »
« Sérieusement, ça me rend dingue qu’ils construisent des scènes avec des matériaux glissants alors que les chorégraphies des Idoles sont de plus en plus intenses. »
Pour une Idole, se produire dehors en plein hiver n’avait rien d’une partie de plaisir. Il fallait parcourir de longues distances, et il faisait bien trop froid pour danser et chanter. Quant à l’espace d’attente, il ne leur restait qu’à tenir bon dans des tentes équipées de deux ou trois chauffages. Comme le disait la fan, les conditions étaient propices aux blessures et aux maladies.
Mais même ces difficultés ne soutenaient pas la comparaison avec ce que vivaient les fans qui attendaient ici. La plupart ne trouvaient même pas de place pratique où se garer. Ils avaient donc dû enchaîner les correspondances dans les transports en commun pour venir jusque-là, puis patienter debout au milieu de la rue, sans tente et encore moins de chauffage.
S’ils ne voulaient pas que les gens s’assoient, ils auraient dû prévoir à l’avance comment gérer les files. Quelle drôle de façon de faire : annoncer « premier arrivé, premier servi », puis engueuler tout le monde parce qu’ils n’arrivaient pas à gérer les conséquences.
Assis ici avec mes réflexions sophistiquées, moi qui avais même travaillé dans le milieu, je me sentais honteux de n’avoir rien contribué à améliorer. Mais ce qui était inadmissible restait inadmissible. Bon sang, j’aurais dû travailler plus dur quand je faisais la promotion de Spark.
J’avais le cœur serré en pensant aux Sparklers qui devaient se trouver quelque part dans cette file. J’en vins même à me demander si je ne ferais pas mieux de rentrer tout de suite. Si je partais, un autre fan pourrait entrer à ma place.
Au moment où je m’apprêtais à faire demi-tour, le membre aux cheveux décolorés de notre groupe de commérages prit la parole.
« Ils viennent de publier un avis : ils n’acceptent plus personne pour l’entrée selon le principe du premier arrivé, premier servi. »
« Donc ceux qui arrivent après ça ne peuvent même pas faire la queue ? »
« Ouais. J’imagine qu’ils ont arrêté parce qu’ils n’arrivent pas à gérer le nombre de personnes. »
« C’est mieux que de laisser les gens attendre tout ce temps pour les refouler juste avant l’entrée… mais bon. »
« Ils auraient vraiment dû faire des réservations à l’avance. »
Les plaintes fusèrent de toutes parts. Même si je partais, aucun autre fan n’aurait sa chance ; je restai donc coincé, prisonnier de cette file compacte, serré de tous côtés.
***
Le soleil, qui avait trôné haut dans le ciel, descendit lentement vers l’horizon et la file se mit peu à peu à avancer. Les faibles sons des répétitions que j’entendais depuis un moment me servaient de musique de fond tandis que je suivais docilement le mouvement. Ce ne fut qu’après avoir traîné les pieds pendant ce qui me sembla une éternité que je parvins enfin à mettre un pied dans le parc.
La fosse et les places assises devant la scène étaient déjà bondées. J’avais quitté un peu plus tôt mon petit groupe de commérages en leur souhaitant de profiter confortablement du spectacle.
Je me dirigeai aussi loin que possible vers le bord, en évitant ceux qui se précipitaient vers l’avant dans l’espoir de gagner quelques centimètres. J’avais déjà vu passer tous ces messages disant que les gens de grande taille devraient avoir la décence de rester derrière.
Une fois installé bien au chaud tout au fond, je découvris un spectacle grandiose. Les light sticks multicolores avaient un charme différent de ceux d’un concert solo.
J’avais déjà vu ce genre de scène lors des festivals musicaux de fin d’année. Pourtant, il y avait une grande différence entre admirer la foule depuis la scène et en faire partie. De ce côté-ci, on ressentait une véritable unité.
Tandis que le public continuait d’affluer comme une marée, les écrans géants s’allumèrent. Ah, comme cette situation m’était familière… « le concert commence alors que tout le monde n’est pas encore entré, à cause d’une organisation défaillante ». Sérieusement, les organisateurs de concerts ne font jamais de simulations ou quoi ?
Je comprenais que des imprévus puissent survenir. Le problème, c’était que si le même imprévu se produisait chaque année, pourquoi ne pas prévoir un peu de marge dans le programme ? Leur expérience se réinitialisait chaque année ou quoi ?
Je restai là, les bras croisés, à marmonner mes plaintes comme un râleur professionnel. Même en bouillonnant, j’applaudissais de toutes mes forces dès qu’un MC ou une Idole arrivait sur scène. Les silhouettes avaient beau être hautes comme un doigt, la résolution des écrans était plutôt bonne et je ne fus pas déçu. Apparemment, j’étais fait pour être dans le public.
Quand est-ce que Spark va arriver ?
Par respect pour le milieu et par éthique professionnelle, je m’étais abstenu de consulter l’ordre de passage qui avait fuité. Résultat, j’étais devenu un type qui n’avait fait qu’attendre interminablement Spark. Comme j’avais travaillé dans le milieu, je pouvais me trouver des excuses, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était injuste pour les gens qui étaient simplement venus voir le concert.
Dans les comédies musicales et les concerts, on annonce à l’avance tous les morceaux et l’ordre de passage, non ? Pourquoi, dans ce milieu seulement, faut-il attendre que les MC mentionnent par hasard qui va entrer en scène ? Même les fans devant leur écran pouvaient manquer leurs Idoles en s’éloignant une minute. Je condamne cette pratique, je la condamne.
Pour alimenter ma colère, je brandis le bâton lumineux que j’avais acheté dans une papeterie près de chez moi. Quand la caméra balayait le public, l’image était apparemment plus belle lorsque les sources lumineuses remplissaient tout le cadre, jusque dans les coins. Bien décidé à contribuer à décorer les bords de l’écran, j’avais même apporté des piles de rechange.
Les bâtons « Esprit du peuple », symbole des Sparklers, étaient visibles partout. De l’endroit où je me tenais jusqu’aux premiers rangs, les lumières orange familières brûlaient dans la foule comme des torches. Leur éclat restait extraordinaire.
Chaque fois que ces flammes électriques entraient dans mon champ de vision, je ressentais des émotions mêlées. J’avais beau avoir le cœur lourd, je ne pouvais nier la familiarité et la joie que me procurait leur vue. Toutes ces émotions s’emmêlaient et formaient un étrange sentiment.
Ils sont venus si nombreux… même par ce temps.
Même pendant qu’on faisait la queue, les Sparklers se remarquaient de loin. Les porte-clés accrochés à leurs sacs, leurs light sticks, les peluches dans leurs pochettes transparentes… je connaissais chacune de ces choses. Comment aurais-je pu ne pas les reconnaître ? La personne à deux places de moi serrait même dans sa main un light stick de première génération.
Avec autant de fans dispersés dans la foule, ils étaient encore plus faciles à repérer. Je pouvais même deviner leur membre préféré en regardant les éléments qu’ils avaient glissés dans le dôme de leur light stick. Sérieusement, si le système n’avait pas été là, j’aurais pris aujourd’hui des tas de photos géniales de Spark pour les Sparklers qui grelottaient dans le froid, puis je les aurais publiées sur le compte officiel.
Alors que je regrettais cette occasion manquée, deux autres performances s’enchaînèrent. Sans que je m’en rende compte, le soleil se coucha et la nuit devint noire. Il fit encore plus sombre quand les lumières s’éteignirent au départ d’un autre groupe.
À chaque bourrasque glaciale, le vent semblait hurler en cinglant nos visages. J’avais si froid aux oreilles qu’elles allaient finir par tomber, et le souffle des gens s’échappait de leurs bouches comme des nuages. Un rapide coup d’œil suffisait pour voir que tout le monde avait les joues écarlates. Je distribuai avec précaution les chaufferettes que j’avais accumulées aux gens devant moi et de chaque côté, en prenant soin de ne pas avoir l’air louche.
Au moment où j’allais accepter le bonbon à la gelée que la personne devant moi me tendait en échange, une lourde basse fit vibrer le sol. La terre trembla. Un rythme de batterie familier remonta le long de mon corps, martelant mes orteils.
Des cris de joie éclatèrent. Dans la zone des enceintes, les light sticks orange, dont la luminosité avait grimpé d’un cran, se mirent à s’agiter avec énergie. Les gradins scintillèrent comme si des étincelles fusaient et se répandaient partout.
Un cliquetis retentit, comme des pièces de métal qui s’emboîtaient pour former un puzzle.
『Quelle couleur vois-tu ?』
Guidé par le détenteur de cette partie, Lee Cheonghyeon, Spark apparut sur l’écran.
« Feu ! »
Le gars repoussa sa frange et tendit son micro vers le public. Les fans qui connaissaient le chant des fans lui répondirent.
+
[Âme éternelle de Spark] Lee Cheonghyeon
Lee Cheonghyeon (21 ans)
Historique de carrière
─ Rappeur principal de Spark, quatrième année
+
Le système s’illumina derrière lui comme un effet de scène.
『C’est la couleur d’une flamme』
C’était 『Connect』.
Ce n’était ni 『Drifting』 ni 『Scene』, mais une Face B méconnue qui retentit dans le parc.