Chapitre 528
Les managers, comprenant que Iwol avait disparu, se rendirent aussitôt au commissariat pour signaler sa disparition.
Quelques heures plus tard, les deux hommes revinrent bredouilles. Il était difficile de considérer comme disparu un adulte qui avait volontairement laissé une lettre annonçant son intention de résilier son contrat. Ils n’avaient pas non plus obtenu de réponse claire sur le moment où ils pourraient déposer une déclaration.
Seongbin se rendit vérifier les images de vidéosurveillance, accompagné de Pyeong Daeyeon, qui était revenu. Ils y virent Iwol faire des allers-retours incessants à la déchetterie pendant qu’ils étaient partis remplir leur programme.
Les images le montraient clairement en train de sortir ses vêtements et de se débarrasser de ses affaires. Il avait fait plus de dix allers-retours, portant de grands sacs-poubelle ou des piles d’objets, sans qu’une seule personne ne le regarde bizarrement.
La piste d’Iwol se brouilla après qu’il eut franchi l’entrée de l’immeuble en tirant une valise. Seongbin annonça la nouvelle, accablé : soit les caméras ne couvraient pas la zone, soit les images étaient trop floues pour distinguer les personnes et les objets.
L’équipe attitrée de Spark fut elle aussi placée en état d’urgence. Jamais, dans l’histoire d’UtopiA, un artiste n’avait laissé derrière lui uniquement de l’argent et des documents avant de disparaître. Les employés et le PDG, frappés par la catastrophe au beau milieu de la nuit, les bombardèrent d’appels, au point que leurs téléphones semblaient prêts à prendre feu.
Jeho était comme sonné. Tandis que les autres membres sombraient dans la confusion et s’agitaient en tous sens, lui seul restait figé, incapable de bouger le moindre muscle.
Il avait beau relire la lettre laissée par Iwol, il n’y comprenait rien. Elle regorgeait de remerciements pour tout le trouble qu’il avait causé à l’équipe et d’excuses adressées aux fans, mais la raison en elle-même tenait en quelques mots.
« Parce que je n’ai pas les capacités personnelles nécessaires pour poursuivre mes activités. » Ces mots correspondaient exactement à la façon de parler d’Iwol, et son manque d’estime de soi, qui ne semblait jamais s’améliorer, prouvait que la lettre venait bien de lui.
Mais, au sein de Spark, d’UA ou parmi les fans, qui avait jamais dit qu’Iwol n’était pas à la hauteur pour rester dans le groupe ?
Bien qu’on ne lui eût jamais dit de toute sa vie qu’il ne trouvait pas sa place quelque part, Jeho n’avait jamais pensé une seule fois qu’Iwol n’était pas qualifié. Ce n’était pas le résultat d’un calcul du genre : « Les points forts d’Iwol l’emportent sur ses faiblesses. »
Iwol chantait-il mal ?
Il chantait mieux que Jeho lui-même et que Kiyeon. Il enregistrait chaque chanson sans problème. Perfectionniste comme il l’était, il se débrouillait si bien en concert qu’on disait de lui qu’il était comme une machine.
Objectivement, il dansait mal. Mais ça, c’était de l’histoire ancienne.
Grâce au Programme de survie, les compétences d’Iwol s’étaient rapidement améliorées. Au début, les vidéos de la Dance line servaient à comparer Iwol aux autres membres et à le rabaisser. Plus tard, elles furent réalisées dans le seul but de comparer les styles de danse de chacun.
Malgré cela, Iwol ne ressentait rien de particulier face à l’évolution de l’opinion publique. Les compliments sur ses « progrès remarquables depuis ses débuts » semblaient compter bien peu à ses yeux.
Iwol croyait fermement qu’il aurait mieux valu faire ses débuts en étant déjà un artiste accompli ; mais si ce n’était pas le cas, cela n’avait de valeur qu’à partir du moment où les gens estimaient qu’il pouvait au moins se tenir côte à côte avec les autres membres.
Jeho n’était pas loin de penser la même chose. Qu’importait que quelqu’un fût meilleur qu’avant ? Ce qui comptait, c’était de savoir s’il était bon ou mauvais, objectivement.
Pourtant, une différence fondamentale séparait Jeho d’Iwol.
Jeho ne faisait preuve d’objectivité que dans son domaine de prédilection : la danse. Iwol, lui, se montrait exigeant en tout. Parce qu’il était ambitieux, il appliquait ses critères même à des pensées que personne ne pouvait connaître tant qu’il ne les exprimait pas à voix haute.
« Mon état mental n’est pas très professionnel. Contrairement à vous, j’ai essayé de débuter avec des motivations impures. Je n’étais pas à ma place alors que je n’étais pas prêt. Objectivement, je n’aurais pas été aussi bien évalué sans vous… » Et ainsi de suite.
Ceux qui se ménagent une porte de sortie ont généralement recours aux excuses pour se justifier.
Mais Iwol se flagellait de front. Il se considérait comme un être pitoyable, déficient en tout, avec un état d’esprit pourri en prime. La personne qui traitait Iwol le plus durement, c’était lui-même.
Il était fort possible que cette lettre et ce document de passation complètement foireux ne fussent pas une excuse pour dire qu’il voulait cesser d’être une idole et retrouver une vie ordinaire, ou je ne sais quoi. Il les avait probablement écrits en toute sincérité. Il avait présenté comme un fait cette absurdité selon laquelle sa présence dans le groupe ne créerait aucune synergie positive.
Assez d’excuses. Espèce d’enfoiré.
Les mains de Jeho ne tremblaient pas seulement : elles étaient engourdies. Il serra et desserra les poings à plusieurs reprises en relisant le texte.
La colère monta en lui. Son esprit était un vrai capharnaüm, rempli du souvenir de s’être entendu promettre de rester loyal, mêlé à l’image de lui-même qui avait lâché, agacé : « Laisse tomber », quand on lui avait demandé s’il voulait savoir autre chose.
« Hyung. »
Cheonghyeon interpella Jeho d’une voix sèche et froide.
Pendant l’absence d’Iwol au Dortoir, Cheonghyeon avait été celui qui s’était opposé le plus fermement lorsqu’on avait expliqué la situation aux membres.
« Je ne dis pas qu’il y a quoi que ce soit de mal à ce que deux personnes du même âge discutent entre elles. Parler en privé entre amis ? Bien sûr que vous en avez le droit. Mais est-ce vraiment juste une conversation ? Ce hyung n’arrive pas à s’empêcher d’agir à la limite de l’automutilation, et vous voudriez qu’on se détende simplement parce que vous en avez parlé tous les deux et que vous avez réglé ça ? »
« … »
« Il s’est jeté devant une voiture. S’il savait qu’elle arrivait grâce à son intuition anormalement développée et qu’il a agi avant même qu’elle ne le percute, il faut immédiatement le suspendre de ses activités. Même s’il ne le savait pas, c’est quand même extrêmement grave. Si ça n’avait pas été Iwol hyung, j’aurais peut-être trouvé ça courageux. Mais, chez lui, jeter son corps dans la bataille pour régler les problèmes devient une habitude. »
À l’époque, Cheonghyeon s’était senti trahi par Jeho. Il avait cru que les membres étaient tous conscients du problème au même degré et s’était demandé si ce n’était pas simplement une idée qu’il s’était faite.
« Iwol hyung fait comme s’il n’avait pas peur d’être blessé ou de mourir. »
Cette seule phrase suffit à Jeho pour deviner ce que Cheonghyeon essayait de lui dire.
Im Chanyeong avait appris à Jeho qu’Iwol avait tenté de mettre fin à ses jours de ses propres mains. Cette information l’avait aidé à évaluer l’état dans lequel se trouvait Iwol.
On n’avait rien dit de tout cela à Cheonghyeon. Ils n’allaient pas donner aux Maknaes des détails sur une information qu’ils n’avaient communiquée que de manière vague au leader, Seongbin, en tenant compte de son état émotionnel.
Pourtant, Cheonghyeon était la personne la plus perspicace du groupe. Il avait été trop bouleversé pour réfléchir clairement après l’incident de l’éclairage, qui avait failli tourner à la catastrophe, puis la disparition de leur membre le plus âgé. Mais, une fois revenu à un semblant de normalité et calmé, il avait commencé à remarquer les détails étranges, un par un.
Par exemple, Jeho, qui réagissait toujours vivement quand Iwol était blessé ou en proie à une grave détresse psychologique, avait peu à peu commencé à prendre ses distances.
Ou encore cette impression qu’Iwol redessinait lentement, avec les talons de ses chaussures, les limites que tout le monde croyait effacées. Ou l’attitude de Pyeong Daeyeon, parfois particulièrement ferme avec Iwol, et lui seul.
Cheonghyeon passa rapidement en revue les événements passés. Il se rappela l’attitude tiède de Jeho quand Iwol avait subi une grave blessure à la tête, sa disparition discrète cette nuit-là après l’accident sur scène au lieu de chercher le responsable, et le visage qu’il affichait, debout sans réaction contre un mur, au lieu de prendre les membres en photo alors qu’ils étaient dans un lieu touristique célèbre.
Malheureusement, le moment où l’anxiété de Kiyeon avait rechuté avait achevé de convaincre Cheonghyeon. Son ami était du genre à déceler instinctivement toute anomalie chez un collègue.
Ayant observé son entourage d’assez près pour reconnaître son ami dans le comportement d’un autre membre, Cheonghyeon n’eut aucun mal à parvenir à une conclusion.
Iwol avait un grave problème psychologique. Bien plus grave que quiconque ne l’imaginait. Les faiblesses qu’il avait révélées jusqu’ici, ou celles qu’il avait lui-même reconnues ouvertement, n’en étaient probablement que les aspects les plus superficiels.
Le fait qu’Iwol, réputé pour son impeccable minutie, ait commencé à se fissurer quelque part — que des changements inquiétants soient apparus chez quelques personnes d’abord — signalait que le mécanisme censé dissimuler la bombe à l’intérieur avait cessé de fonctionner.
Il était impossible qu’un homme comme Iwol baisse simplement sa garde. Pas tant qu’il n’était pas acculé au point de ne plus pouvoir cacher correctement ses défauts ni son moi profond. Iwol semblait en être arrivé là.
« C’est vraiment grave. Un voyage pour se détendre ou le fait que tout le monde l’encourage ne suffiront pas à surmonter ça. Jusqu’ici, nous avons agi ainsi parce que nous pensions pouvoir l’aider en tant que collègues, mais si la situation est plus grave que nous ne le supposions, il faut prendre d’autres mesures. »
« … »
« Il ne tient qu’à un fil, comme s’il pouvait craquer à tout moment. Même si nous étions tous au courant et que nous préparions une solution, nous serions quand même inquiets. Alors pourquoi essaies-tu de porter tout seul les problèmes d’Iwol hyung ? »
Les paroles de Cheonghyeon étaient justes jusque dans les moindres détails. C’était le genre de conseil sans détour que seul pouvait donner quelqu’un qui avait été le plus proche d’un ami instable.
Jeho ne le contredit pas. Il se contenta de défendre Iwol.
« Je ne crois pas qu’il en soit capable, vu sa fierté. »
« Je sais que ce n’est pas facile pour toi non plus, hyung, mais ce n’est pas le moment de parler de fierté… »
« Réfléchis à la façon dont Iwol s’est comporté en hyung pendant tout ce temps. »
Iwol était du genre à prendre volontiers les devants pour ses dongsaengs. Pour le reste, il cédait et reconnaissait que ses dongsaengs avaient raison sur presque tout ; mais il ne transigeait jamais quand il s’agissait d’être un grand frère. On pouvait même dire que c’était presque le seul aspect du groupe où Iwol avait le sentiment d’avoir de la valeur.
« C’est pour ça que vous ne dites jamais à Iwol que vous n’avez pas besoin de l’aide de vos hyungs non plus. J’ai tort ? »
« … »
« Tu crois qu’un type comme lui se plaindrait volontiers de faire une dépression nerveuse ? »
C’était ici même, dans ce salon, qu’Iwol s’était un jour décidé à parler enfin de ce qui se passait en lui, avant de se cacher sous une couverture. Il avait eu honte devant ses dongsaengs.
Et quand on lui avait demandé s’ils pouvaient vraiment toucher à ce dernier lambeau de fierté qui lui restait, sous prétexte de le protéger, même Cheonghyeon n’avait pas su quoi répondre.
« Je vais lui parler comme il faut. »
Jeho avait donc fait une demande aux membres. Il garderait Iwol à l’œil autant que possible, leur avait-il dit ; en attendant, il leur demandait de ne pas le brusquer. Les membres avaient accepté, à contrecœur, non sans mal.
Et nous revoilà au présent.
Iwol avait disparu. Jeho n’avait pas tenu sa promesse. Cheonghyeon était là pour lui parler précisément de ça.
« Comment ça a pu arriver ? »
Le visage de Cheonghyeon se tordit sans pitié tandis qu’il lui faisait face.