Chapitre 1
## Scène 1 — La gare
La gare de Briard figurait parmi les plus importantes du royaume. Dès les premières heures de la matinée, les quais accueillaient un flot continu de voyageurs. Des familles se disaient au revoir, des employés rejoignaient leur lieu de travail et de nombreux étudiants, valise à la main, s'apprêtaient à quitter leur ville pour commencer une nouvelle vie.
L'immense verrière qui recouvrait la gare laissait entrer une lumière douce, tandis que les annonces diffusées par les haut-parleurs se mêlaient au grondement des trains. Des panneaux d'affichage numériques indiquaient les prochains départs, des agents guidaient les passagers et plusieurs boutiques accueillaient déjà leurs premiers clients.
« Marche plus vite ! »
Le cri fendit le brouhaha. À quelques mètres de moi, un homme d'une trentaine d'années venait d'empoigner un voyageur par le col de sa veste. Son visage dur et son regard méprisant ne laissaient aucun doute sur ses intentions.
L'autre repoussa brutalement sa main.
« De quel droit osez-vous me donner des ordres ? »
Un rictus se dessina sur les lèvres de l'inconnu. Il fit un pas en avant.
« Comment ? Ne me fais pas me répéter. Je n'ai pas de temps à perdre avec quelqu'un de ton espèce. »
« Alors passe ton chemin. »
La réponse fut immédiate. "Clac !!!''
La gifle résonna sous la verrière. Pendant une fraction de seconde, toute la scène sembla se figer autour de nous. L'homme porta une main à sa joue, les yeux écarquillés.
« Tu viens vraiment de me gifler ? »
« Et alors ? Tu t'attendais à quoi ? À des excuses ? »
Le voyageur serra les poings.
« Tu vas regretter ça... »
Autour d'eux, les gens ralentirent le pas. Quelques curieux sortirent déjà leur téléphone pour filmer la scène, tandis que d'autres cherchaient du regard un agent de sécurité.
« Ils vont se battre... »
« Quelqu'un devrait intervenir. »
« Ça suffit. »
La voix était calme et presque indifférente. Pourtant, les deux hommes s'immobilisèrent aussitôt. Le silence retomba sur une partie du quai. Les conversations s'éteignirent les unes après les autres, comme si la foule venait de prendre conscience de la présence de quelqu'un d'important.
Un homme avançait lentement entre les voyageurs. Grand, solidement bâti, il portait un long manteau noir parfaitement ajusté. Son visage ne trahissait aucune émotion. Les deux fauteurs de troubles baissèrent instinctivement les yeux.
« S... Sir Allen... Nous ne savions pas que vous étiez à Briard... »
L'homme les observa quelques secondes.
« Ai-je besoin de votre permission pour circuler dans cette ville ? »
« N... Non, Sir Allen ….. »
« Alors cessez de perturber les voyageurs. »
Sans attendre de réponse, il reprit sa marche et disparut parmi la foule. Les deux hommes restèrent figés quelques secondes, jusqu'à ce que l'inconnu leur tourne le dos. Puis, presque au même instant, ils s'élancèrent derrière lui.
« Monsieur ! Attendez, Monsieur ! »
Chacun cherchait à le rejoindre le premier, se bousculant sans la moindre retenue. L'arrogance qui les animait quelques instants plus tôt avait complètement disparu, remplacée par un empressement presque ridicule. L'homme ne ralentit même pas le pas. Il poursuivit sa route sans leur accorder le moindre regard.
Alors que je reprenais ma marche, une annonce retentit dans toute la gare.
« Les passagers du train numéro 297 à destination d'Oirt sont priés de rejoindre leur quai. Le départ est prévu dans cinq minutes. »
Je baissai les yeux vers le billet que je tenais entre mes doigts : Train 297.
Je pris une inspiration avant d'ajuster la sangle de mon sac. Le moment était venu. Je rejoignis le quai en suivant le flot de voyageurs. À mesure que j'approchais, le train prenait toute sa dimension. Sa carrosserie noire aux lignes élégantes s'étendait sur plusieurs dizaines de mètres, immobile, tandis que des employés terminaient les dernières vérifications avant le départ.
Des voyageurs montaient déjà à bord. D'autres prenaient encore le temps de saluer leurs proches.
« Tu nous appelles dès ton arrivée ! »
« Fais attention à toi ! »
« Travaille dur et rends-nous fiers ! »
Les voix se mélangeaient au sifflement des portes automatiques et aux annonces de la gare. Je glissai une main dans la poche de ma veste pour vérifier, une dernière fois, la présence de mon billet.
Toujours là.
Je soufflai discrètement avant de rejoindre la file d'embarquement. Arrivé devant la porte de la voiture trois, je tendis mon billet au contrôleur. Il le scanna rapidement sur son terminal, puis releva les yeux vers moi.
« Voiture trois. Place vingt-quatre. Bon voyage. »
« Merci. »
Je montai les quelques marches. À peine les portes franchies, le tumulte de la gare disparut derrière moi. L'intérieur du wagon respirait le calme. Les sièges, recouverts d'un tissu sombre, étaient disposés de part et d'autre d'une large allée. Des porte-bagages occupaient le haut des parois et de grands écrans diffusaient les informations du trajet.
Je suivis les numéros jusqu'à trouver ma place, près de la fenêtre. Je déposai ma valise dans le compartiment prévu à cet effet avant de m'installer. Le siège était plus confortable que je ne l'avais imaginé. À travers la vitre, la gare continuait de vivre. Des employés circulaient encore sur le quai, des familles échangeaient leurs derniers signes de la main et quelques retardataires couraient pour ne pas manquer le départ.
Je posai un coude contre l'accoudoir et observai la scène en silence. Dans quelques minutes, Briard disparaîtrait derrière moi. Je ne savais pas quand j'y remettrais les pieds. Un léger frisson parcourut le train. Les portes se refermèrent dans un chuintement presque imperceptible.
Quelques secondes plus tard, la locomotive s'ébranla. Le voyage vers Oirt venait de commencer.
Le train avait quitté Briard depuis une dizaine de minutes lorsque la porte automatique de la voiture s'ouvrit. Je levai distraitement les yeux.
Une jeune femme entra en tirant une valise noire derrière elle. Sans se presser, elle parcourut les rangées de sièges du regard, consultant de temps à autre le billet qu'elle tenait entre ses doigts. Son uniforme attira immédiatement mon attention : une veste obsidienne parfaitement ajustée, une chemise blanche soigneusement boutonnée et une jupe sombre. Sur sa poitrine était cousu l'écusson de l'Académie de Oirt.
Une future étudiante... comme moi.
Elle continua d'avancer jusqu'à s'arrêter devant le siège qui faisait face au mien. Elle compara le numéro inscrit au-dessus de la fenêtre avec celui indiqué sur son billet, puis releva la tête avec un léger sourire.
« On dirait que c'est ici. »
Je me levai aussitôt afin de lui laisser l'espace nécessaire. Elle me remercia d'un signe de tête avant de soulever sa valise avec une aisance surprenante et de la ranger dans le compartiment à bagages. Une fois installée, elle arrangea légèrement sa veste et s'appuya contre son siège.
## Scène 2 — Oirt
Pendant quelques instants, aucun de nous ne parla. Le grondement régulier du train remplissait le silence tandis que les paysages défilaient derrière les vitres et qu'Odessa, comme je l'apprendrais bientôt, s'immergeait dans un livre. Je regardais distraitement les plaines qui s'étendaient au loin lorsque je sentis son regard se poser sur moi.
Je tournai la tête et la vis sourire légèrement, comme si elle hésitait à engager la conversation. Finalement, elle referma son ouvrage et prit la parole.
« Bonjour. »
« Bonjour. »
Elle me tendit la main avec une assurance naturelle.
« Odessa Windrunner. Enchantée. »
Sa spontanéité me prit légèrement au dépourvu, mais je lui serrai la main à mon tour.
« Elrick Morgan Hayes. »
« Ravi de te rencontrer, Elrick. »
Sa poignée de main était ferme, sans chercher à impressionner. Elle reprit ensuite une position plus confortable avant de jeter un regard vers le dossier cartonné posé sur mes genoux.
« Je peux tenter une supposition ? »
« Vas-y. »
« Tu vas aussi à l'Académie de Oirt. »
Je baissai les yeux vers mon dossier. Le blason de l'Académie était clairement visible sur la couverture. Je laissai échapper un léger soupir.
« J'imagine que ce n'était pas très difficile à deviner. »
Un rire discret lui échappa.
« Disons que tu m'as donné un bon indice. »
« Dans ce cas... oui. Première année. »
« Moi aussi. »
Elle sembla satisfaite de cette réponse.
« Alors nous risquons de nous revoir souvent. »
Je hochai la tête.
« C'est bien possible. »
Elle croisa les bras, m'observa quelques secondes avec curiosité, puis demanda simplement :
« Alors... qui est Elrick Morgan Hayes ? »
Je pris quelques secondes avant de répondre.
« Ça dépend de ce que tu veux savoir. »
Odessa haussa légèrement les épaules.
« Le plus important. D'où tu viens, pourquoi tu veux intégrer l'Académie... ce genre de choses. »
Je m'adossai contre mon siège.
« Je viens d'un petit village près de Briard. Il ne s'y passe jamais grand-chose. J'ai terminé mes études il y a quelques semaines et, dès que j'ai reçu ma lettre d'admission, j'ai préparé mes affaires. »
« Tu as toujours voulu devenir Arcaniste ? »
Je réfléchis un instant.
« Pas vraiment. Disons que l'occasion s'est présentée... et que je n'avais aucune raison de la laisser passer. »
Elle me dévisagea quelques secondes, comme si elle cherchait à savoir si je plaisantais.
« C'est une réponse étonnante. Beaucoup rêvent d'entrer à l'Académie depuis qu'ils sont enfants. »
« Et toi ? »
Un sourire discret apparut au coin de ses lèvres.
« Dans mon cas, oui. Mon père est Arcaniste et ma mère enseigne l'histoire à Vareth. J'ai grandi entourée de livres et de récits sur les runes. »
« Tu dois déjà avoir une longueur d'avance. »
Elle secoua doucement la tête.
« Pas autant que tu l'imagines. Connaître la théorie ne fait pas de toi un bon Arcaniste. »
Le silence revint quelques instants. Le paysage défilait derrière les vitres à un rythme régulier. Odessa rompit finalement le silence.
« Tu connais les examens de première année ? »
« Pas vraiment. La lettre d'admission ne disait presque rien. »
« Tant mieux. Les rumeurs sont souvent pires que la réalité... même si certaines sont vraies. »
« Rassurant... »
Elle laissa échapper un léger rire.
« Tu verras bien demain. »
Je l'observai un instant. Depuis notre rencontre, elle parlait avec une étonnante facilité, comme si engager la conversation avec un inconnu était la chose la plus naturelle du monde. À l'inverse, je pesais chacun de mes mots. Elle finit par s'en rendre compte.
« Tu n'es pas très bavard, n'est-ce pas ? »
Je souris.
« On me le dit souvent. »
« Ce n'est pas un défaut. Ça veut simplement dire que je vais devoir faire la conversation à ta place pendant un moment. »
Cette fois, je laissai échapper un rire franc. Pour la première fois depuis mon départ de Briard, la tension qui m'accompagnait depuis le matin s'allégea un peu. Le voyage promettait d'être moins long que je ne l'avais imaginé.
Les heures s'écoulèrent plus vite que je ne l'aurais cru. Au fil du trajet, les paysages changèrent progressivement. Les vastes plaines laissèrent place à des zones plus urbanisées. Des routes à plusieurs voies longeaient désormais la voie ferrée, où circulaient un flot continu de voitures, de bus et de camions. À plusieurs reprises, le train traversa de petites villes avant de reprendre de la vitesse.
Une sonnerie discrète retentit dans le wagon. Quelques secondes plus tard, une voix s'éleva dans les haut-parleurs.
« Mesdames et messieurs, notre arrivée en gare d'Oirt est prévue dans quelques minutes. Nous vous invitons à préparer vos effets personnels. Nous vous remercions d'avoir voyagé avec la Compagnie Ferroviaire Royale. »
Autour de nous, plusieurs passagers quittèrent leur siège pour récupérer leurs bagages. Odessa referma son livre et le glissa dans son sac.
« Nous y sommes. »
Je tournai la tête vers la fenêtre.
Au loin, Oirt se dessinait déjà à l'horizon. À mesure que le train approchait, les immeubles se firent plus nombreux. Les avenues s'entrecroisaient entre des bâtiments modernes et d'anciennes constructions de pierre soigneusement entretenues. Ici et là, les toits d'ardoise de vieux manoirs dominaient encore certains quartiers, tandis que des tours de verre et de pierre reflétaient la lumière de l'après-midi.
Le contraste était étonnant. L'ancien et le moderne semblaient avoir trouvé un équilibre naturel.
« Je comprends pourquoi on l'appelle la capitale universitaire du royaume », murmurai-je.
Odessa acquiesça.
« Beaucoup viennent ici uniquement pour étudier. Entre les académies, les universités et les centres de recherche, la ville ne s'arrête jamais vraiment. »
Le train ralentit progressivement avant de franchir les derniers aiguillages. Quelques secondes plus tard, il entra sous l'immense verrière de la gare centrale d'Oirt. Le convoi s'immobilisa dans un léger à-coup et les portes s'ouvrirent presque aussitôt.
Un brouhaha monta immédiatement du quai. Je saisis ma valise et me levai. Odessa fit de même. Nous échangeâmes un regard, puis quittâmes le wagon sans un mot. En posant le pied sur le quai, je compris que Briard appartenait désormais au passé. Une nouvelle vie m'attendait à Oirt.
La gare centrale d'Oirt débordait d'activité. Des voyageurs se croisaient dans tous les sens, tandis que les panneaux numériques orientaient les arrivants vers les différentes sorties. Des cafés et des boutiques occupaient le hall principal, où les annonces des départs continuaient de résonner malgré l'agitation.
Je suivis Odessa à travers le flot de passants. À la sortie de la gare, une vaste esplanade s'ouvrit devant nous. Plusieurs voies de circulation entouraient la place et des véhicules se succédaient sans interruption. Plus loin, une station accueillait les navettes desservant les principaux établissements de la ville.
Odessa s'arrêta devant un panneau.
« Les navettes de l'Académie partent d'ici. »
Une file d'étudiants s'était déjà formée. Certains discutaient avec enthousiasme, d'autres observaient les lieux en silence, aussi impressionnés que moi.