Chapitre 180
Ch.180 Apôtre de la Déesse de la Guerre
« Alors, si je vous comprends bien, nous sommes censées nous épuiser et retarder notre propre extinction, pour finalement disparaître malgré tout ? »
Le regard de Menesia transperça le cœur de Sion.
« Dire : “Il n’y a aucun espoir, alors jetons-nous dans les flammes comme des papillons pour le chercher”… c’est comme nous dire, à nous les Déesses, de mourir. »
Plusieurs Déesses murmurèrent de nouveau. Menesia avait touché au cœur de leurs craintes.
« Oui, c’est exactement ce que cela signifie. Nous devons nous sacrifier pour empêcher l’anéantissement d’une manière ou d’une autre et réaliser le rêve d’un monde humain, n’est-ce pas ? »
« Typique de l’Apôtre de la Guerre. Ta solution, c’est vraiment juste de “combattre et mourir” ? »
« Imposer la logique humaine aux dieux, c’est de l’arrogance. Tu as acquis un peu de pouvoir, et maintenant tu crois pouvoir nous dominer, nous les Déesses, Apôtre ? »
Les railleries fusèrent d’un côté ; de l’autre, une indignation furieuse s’éleva. La tension crépitait dans l’air du temple, comme s’il allait se fendre d’un instant à l’autre.
Pourtant, Sion ne vacilla pas, pas même un peu. Il n’avait nullement l’intention de nier leurs paroles.
Car leurs inquiétudes étaient fondées.
Quelqu’un devait offrir sa vie en sacrifice.
« Oui. C’est exact. »
Sion répondit de sa voix grave et calme, si caractéristique. Les yeux des Déesses se plissèrent comme des lames.
Même celles qui avaient jusque-là été favorables à Sion changèrent d’avis. Ses paroles ressemblaient presque à une trahison.
« Toi… tu nous demandes, à nous les Déesses, de nous sacrifier ? »
« … ! »
« Petit insolent ! »
« Vous voyez ? Cela prouve qu’il ne faut pas témoigner de bonté aux humains. L’anéantissement était la bonne réponse depuis le début. »
Crac !
Une immense fissure déchira un pilier du temple. Inutile de demander qui en était responsable : il aurait été plus difficile de trouver une Déesse qui ne fût pas furieuse.
« Un blasphème… contre le Divin ! »
« Sion, même si tu es l’apôtre d’Achille… »
Le chaos éclata. Même Emily, qui n’avait jusque-là jamais dit de mal de Sion, s’en mêla.
Le parfum des fleurs sauvages fut momentanément noyé sous le tumulte.
« C’est… c’est la volonté d’Eru. »
La voix de Sion domina les protestations des Déesses déconcertées. Son seul ton suffit à capter l’attention de toutes.
« Ne raconte pas de telles absurdités, misérable humain. »
« Quelle preuve as-tu que tu n’inventes pas le message d’Eru ? »
« Exactement. C’est une question légitime. »
« Comment savoir si tu n’as pas déformé ou modifié ses paroles à ton avantage ? »
« … En effet. »
La méfiance grandit parmi les Déesses. Sion soupira intérieurement. Il ne serait pas facile de les convaincre.
Pourtant, plus la situation se compliquait, plus sa certitude se renforçait.
Eru le voulait vraiment.
Et…
« Elle avait clairement prévu que cela arriverait. »
L’avenir où le Dieu de la Destruction, né du Dieu Créateur et de Serine, cherchait à effacer le monde. Les divisions sans fin. Les fractures irréparables.
« Même sa remarque désinvolte, “Je te laisse t’en charger”… Ah… »
Du début à la fin, elle avait été une Déesse jusqu’au bout des ongles.
La Déesse de ces Déesses enfantines. Même sa façon de fuir en se déchargeant de ses responsabilités leur ressemblait.
Son indifférence était la même. Son « aide » arrivait toujours au pire moment. Au fond, elles étaient incapables d’empathie et de compassion pour les faibles.
« Mais… »
Il sentait clairement leur affection pour l’humanité. Aussi brute et maladroite fût-elle, les Déesses aimaient les humains de toute leur âme. À leurs yeux, les humains n’étaient pas différents de leurs propres enfants.
Après tout, Eru n’avait-elle pas donné l’exemple ultime en se sacrifiant la première ?
« Elle a été la première à renoncer à son autorité divine et à sa divinité de Déesse, puis elle a disparu. »
Elle existait certainement quelque part, mais cet endroit n’était plus relié au monde des humains.
C’était peut-être un paradis lointain, ou une autre partie des cieux.
Une chose était sûre : Eru avait tout abandonné et s’y était rendue.
« Eru n’a pas abandonné les Déesses. »
Sa compréhension s’éclaira enfin : la véritable intention, jusque-là dispersée en fragments, se rassembla en un seul point.
« Elle est partie la première. »
En consentant à un dernier sacrifice pour l’humanité et en prouvant son amour, elle avait mis un terme à tout cela.
Sion rouvrit les yeux, qu’il avait brièvement fermés. Au milieu du chaos et des accusations, son esprit n’avait jamais été aussi clair.
La réponse lui apparut comme une évidence.
La lumière était revenue dans le monde, mais celui-ci demeurait sombre et trouble. La véritable lumière venait tout juste de réapparaître, à cet instant même.
Ce que les Déesses allaient faire ensuite n’était pas un sacrifice.
« L’Ascension. »
« … ? »
À cette déclaration soudaine et inattendue de Sion, les Déesses se turent. Elles le fixèrent, dans l’attente de la prochaine absurdité qu’il allait proférer.
Leurs regards intenses étaient assez brûlants pour lui trouer les joues.
Sion déclara d’un ton plat, sans émotion :
« Permettez-moi de me corriger. Ce n’est pas un sacrifice, mais une ascension. »
Menesia, qui observait la scène les bras croisés, prit enfin la parole.
« J’ai vu un rayon de la Lumière de la Vérité effleurer ta tête, Sion, Apôtre de la Déesse de la Guerre. Explique-toi clairement. »
À ces mots de la Déesse de la Sagesse, les Déesses se calmèrent et l’écoutèrent attentivement.
Sion inspira profondément, puis promena son regard sur l’assemblée. Des yeux où se mêlaient espoir et peur le dévisagèrent.
Même ces Déesses imparfaites avaient besoin d’espoir, d’une lumière leur promettant que tout finirait par s’arranger.
« J’ai rencontré Dame Eru… quelque part, plus profondément qu’au fond de moi-même, et nous avons parlé. »
« Et alors ? »
La Déesse de l’Abondance, qui avait écouté en silence jusque-là, murmura doucement.
C’était le premier signe d’un véritable intérêt de sa part.
« Ce fut une conversation longue si l’on compte les instants, mais brève si l’on compte les mots. Sur le moment, j’ai cru qu’elle était insignifiante. Mais avec le recul, je pense qu’Eru me montrait qui elle était vraiment. »
Sion s’interrompit pour reprendre son souffle. Les regards des Déesses brûlaient toujours, mais une légère hésitation et une lueur d’espoir y vacillaient.
« Dame Eru… n’a pas choisi sa propre fin. Elle est passée à l’étape suivante. »
Sa voix était comme des myosotis, douce et claire. Après un bref silence, quelques Déesses ricanèrent.
« L’“étape suivante” ? Tu essaies de nous tromper avec ces jeux de mots vagues ? »
« La Déesse suprême a perdu sa divinité et est morte. En termes humains, sa vie a pris fin. Nous ne ressentons plus du tout la présence d’Eru. Et tu nous parles d’une “étape suivante” ? D’une ascension ? Quelle absurdité ! »
« Oui. Si son existence a disparu, comment pourrait-il y avoir des “étapes” ? »
Sion accepta toutes leurs accusations sans ciller. Puis il leur fit face.
« Dame Eru n’a pas choisi la mort. Elle existe certainement ailleurs. Le paysage était ordinaire, mais ce n’était aucun endroit que je connaissais. »
« Tu veux dire qu’elle nous y attend ? »
Menesia posa calmement la question en penchant la tête. Sion hocha la tête.
« Oui. Après avoir accompli son devoir dans les cieux comme dans le monde des humains, elle a enfin déposé tous ses fardeaux et trouvé la paix. »
L’atmosphère parmi les Déesses changea subtilement : la colère fit place à la confusion, puis à l’agitation.
Sion poursuivit :
« La divinité est un devoir et une responsabilité. Ce sont les chaînes qui vous entravent, la définition qui vous enferme. Mais vous aussi, les Déesses, vous souhaitez vivre librement, n’est-ce pas ? Vous préférez jouer plutôt que de gouverner de lourds concepts difficiles, non ? »
Sion avait observé la vie des Déesses, même brièvement.
Il ne pouvait pas prétendre tout comprendre, mais une chose était sûre : elles ressemblaient aux humains.
Puisque les humains étaient nés d’elles, il fallait inverser l’ordre de perspective. Les Déesses étaient semblables aux humains.
« Vous voulez être tranquilles. Vous voulez jouer. Vous voulez être libres. »
« Tu dis donc que nous devrions tout déposer et aller là où se trouve Eru, Sion ? »
« Oui. Parce que vous aussi, les Déesses, êtes imparfaites, au bout du compte. »
Les yeux des Déesses se glacèrent de nouveau.
À chacun de ses mots, Sion semblait blasphémer contre la divinité aussi naturellement qu’il respirait. Combien de temps encore devaient-elles le tolérer ? Leurs têtes bouillonnaient comme une marmite au-dessus du feu.
Alors…
« C’est tout à fait exact. »
Pour la première fois, une Déesse donna raison à Sion.
Quand les autres identifièrent celle qui avait parlé, elles furent stupéfaites : non seulement ce n’était pas Achille, mais c’était précisément cette personne.
« Goldina ? »
Ce fut Menesia qui prit la parole. Tous les regards, aux reflets chatoyants, se tournèrent vers la Déesse auréolée d’or.
Silencieuse, elle irradiait pourtant comme une couronne d’or : éblouissante, fascinante. Même Magoth ou Achille hésitaient à défier Goldina à la légère. Une aura d’antiquité inaccessible émanait de tout son être.
« L’ère des Déesses est terminée. C’est aussi simple que ça. Simple. »
« Quoi ? »
« Si c’est ce que souhaitait Eru, alors nous devrions la suivre. »
« On ne peut pas dire ça aussi facilement ! »
Menesia protesta, mais ses paroles n’eurent aucun effet sur Goldina.
« Tu crois vraiment que je dirais cela à la légère, dans une situation pareille, Menesia ? »
« Euh… »
« Tu continues de voir les choses de façon trop simpliste… »
« Non ! »
« Hmm. »
Menesia se rétracta. Goldina était la seule Déesse capable de rivaliser avec elle par sa rigueur logique ; en matière de rationalité pure, elle la surpassait souvent et la rappelait fréquemment à l’ordre.
« Cet apôtre a raison. Si Eru n’a pas entièrement disparu et qu’elle existe quelque part, alors il suffit de la rejoindre. Inutile de compliquer les choses. »
Comme si on l’avait frappée, Menesia demanda timidement :
« Comment ? »
Goldina jeta brièvement un regard à Achille avant de répondre.
« La Grande Guerre. Par le combat. »
« Quoi ? »
Au milieu de cette mer de visages perplexes, Goldina tourna les yeux vers Achille, attendant sa permission pour poursuivre et respectant scrupuleusement la hiérarchie. Sion admira intérieurement sa discipline.
Elle faisait véritablement honneur à la Déesse de l’Or : son jugement forçait le respect.
« Dame Achille, vous avez toujours insisté là-dessus : mourir sur le champ de bataille est la plus grande des gloires, la mort la plus sublime et le véritable chemin vers le paradis. »
La mâchoire d’Achille s’entrouvrit. Son visage semblait crier : « Je suis gênée ! »
« Hein ? C-c’était juste une phrase que j’ai dite comme ça… »
« Peut-être pas au pied de la lettre, mais tes convictions n’ont pas changé, n’est-ce pas ? »
« Euh… non. »
Sion esquissa un léger sourire.
« Ma Déesse a donc prétendu tout cela sans la moindre preuve… Elle aimait juste la guerre. »
Et les humains belliqueux avaient pris les paroles de la Déesse de la Guerre pour parole d’évangile, convaincus qu’Achille conduirait les guerriers dans son domaine.
Il n’existait pas de Déesse plus irresponsable.
« Mais est-ce vraiment possible… ? »
Sion se concentra intensément sur les paroles de Goldina. Elle parlait avec une conviction absolue :
« Je comprends, maintenant. C’était donc cela depuis le début. »
« Quoi donc ? »
Même Achille posa la question, intriguée.
« Je me suis toujours demandé : pourquoi Dame Achille, entre toutes ? Pourquoi Eru avait-elle confié la place de prochaine Déesse suprême à une Déesse aussi stupide et obsédée par les combats ? »
« Oh ? O-oh. »
Elle avait insulté Achille sans la moindre hésitation, mais personne, pas même Achille, ne prit la peine de la contredire. C’était une remarque tellement évidente.
« La clé, c’est l’ascension à travers la Grande Guerre. »
« Quoi ? »
« Quand Achille deviendra Déesse suprême et concrétisera cet idéal grâce à son pouvoir, une voie s’ouvrira vers le véritable paradis gouverné par la Déesse de la Guerre. »
Menesia fut la première à saisir ce que voulait dire Goldina.
« Je vois ! Puisqu’Eru avait le pouvoir de donner corps à ses visions… »
« De quoi parlez-vous ? Expliquez-moi pour que je comprenne ! »
Achille exigea des explications de Goldina et de Menesia.
Sion s’interposa :
« C’est simple, Dame Achille. »
« Hm ? Sion, explique. »
« Cette guerre est à la fois une fin et un commencement. À l’issue de l’apocalypse, la Déesse de la Guerre conduira tout le monde au Hall des Guerriers. »
Achille inspira brusquement. Sa poitrine se gonfla ; son cœur s’emballa. Ses yeux scintillèrent comme des étoiles dans le ciel nocturne.
« La guerre… et l’ascension. »
« Oui. Le devoir de Dame Achille est de guider vers les étoiles au-delà les Déesses qui connaîtront une mort sublime sur le champ de bataille. »
« C’est… mon… devoir ? »
« Oui. C’est pour cela que Dame Eru nous a tout confié, à vous et à moi. »
Menesia ajouta, la voix tremblante d’émerveillement :
« Exactement ! De nous toutes, Achille était la seule à rêver de ce monde au-delà ! »
Menesia leva le poing bien haut, geste inhabituel, mais personne n’y prêta attention.
Car la personne la plus exaltée était Achille elle-même.
« Eru a vu dans cet idéal — celui que tout le monde tournait en ridicule et méprisait, le jugeant insensé — son dernier espoir ! »