Chapitre 166
Ch.166 Apôtre de la Déesse de la Guerre
« Ouah ! »
Arwen fondit en larmes, submergée par l’émotion. Elle serrait contre elle la Déesse de la Folie et de la Rage, devenue l’enfant la plus mignonne du monde, sans avoir la moindre intention de la lâcher.
« Kyaaa ! Elle est tellement, tellement mignonne ! »
« C’est insensé. Lâche-la tout de suite. »
Finalement, Kaia retira l’enfant semblable à un bébé des bras d’Arwen. La Déesse, retombée à mi-chemin dans la petite enfance, reposait dans la main de Kaia sans comprendre ce qui se passait.
« Ma Dame… est-ce vraiment une bonne idée ? »
demanda Sion en se grattant la joue.
Achille fronça elle aussi les sourcils et se gratta la tête. Même la Déesse de la Guerre n’y comprenait rien ; elle interrogea donc Menesia.
[Menesia. C’est bien ça ?]
[Hum. Eh bien. Je suppose qu’il faudrait demander à Tartania ?]
[La Déesse de la Sagesse l’ignore-t-elle ?]
Vexée dans son orgueil, Menesia lança un regard noir à Achille, puis examina l’état de l’enfant.
« Ouah ! »
[……La Folie et la Rage étaient à l’origine la Paix et le Silence. Elles sont proches de retrouver leur forme initiale.]
Achille émit une objection.
[Autrefois, elles n’avaient pas cette apparence d’enfant, si ?]
[Il aurait été difficile de leur rendre complètement leur forme par des moyens humains.]
« Ha ha. »
Sion rit d’un air gêné. D’une manière ou d’une autre, il avait transformé en bébés les Dieux maléfiques emportés par la folie et la rage.
L’être qui avait failli le précipiter dans l’abîme de la mort, un instant plus tôt, était à présent l’enfant le plus mignon du monde.
« Je n’arrive pas à y croire. »
L’émotion le submergea. Sion se frotta le bout du nez, qui le picotait.
« Dire qu’elles ne désiraient rien tant que la paix et le repos. »
Sion proposa sa propre interprétation.
« Peut-être que ces déesses sont devenues des enfants parce qu’elles aspiraient à vivre en paix ? »
Les paroles désinvoltes de Sion surprirent Achille et Menesia, qui échangèrent un regard.
[……Le point de vue des humains réserve souvent des surprises.]
[Mon apôtre, Sion, tu as aussi l’étoffe d’un poète.]
« Hein ? »
Menesia retint son petit rire moqueur et s’occupa de l’enfant.
[Je vais l’emmener avec mon apôtre et rentrer à Elim. Je n’ai plus la force de me battre.]
Achille acquiesça. Elle avait dépensé une quantité considérable de Pouvoir divin pour réprimer la Folie.
Les Déesses ne puisaient pas toutes leur puissance dans la guerre, comme Achille. Elles se fatiguaient et perdaient rapidement leurs forces. Achille était la seule Déesse à aimer se battre.
Sa vitesse de récupération après les combats était exceptionnelle. La fatigue accumulée dans le corps de Sion se dissipait elle aussi rapidement.
[Je te la confie, Menesia.]
[Toi aussi, sois prudente. Agnia… Méfie-toi de Serine.]
[Oui.]
Menesia disparut, emmenant Arwen inconsciente et la Déesse de la Paix devenue une enfant. Ils avaient échappé à une grave crise.
« À présent, il est temps de régler nos comptes avec le Culte du Feu. »
[Hum.]
Sion et Achille contemplèrent le lointain. Une présence toujours aussi intense persistait en un lieu précis.
Agnia avait sans doute perçu l’issue de leur combat. Pourtant, elle ne s’était pas enfuie et avait tenu bon, comme si cela témoignait d’une certaine confiance.
[Sion. La Déesse du Feu a peut-être beaucoup changé.]
« Ah bon ? »
[Elle a avalé le fragment du Saint Graal. Je sens aussi l’énergie d’Eru.]
« À quel point sera-t-elle puissante ? »
Achille répondit sans un mot.
[La puissance en elle-même n’est pas le problème. Je peux réprimer une force de ce niveau.]
Achille affichait une assurance proche de l’arrogance.
La guerre éclatait déjà aux quatre coins du monde.
Tous avaient l’Église de la Guerre dans leur ligne de mire et, dans ce chaos, les factions rivales déclenchaient des guerres de plus ou moins grande ampleur pour s’emparer des fragments.
L’Armée impériale se mobilisait elle aussi à une échelle sans précédent.
Naturellement, la renommée de la Déesse de la Guerre grandissait, et sa puissance suivait la même progression.
Pour égaler la toute-puissance d’Achille, le seul moyen de la réprimer était de s’emparer des fragments.
Mais, dans le même temps, la Déesse de la Guerre gagnait elle aussi en puissance : c’était un paradoxe, et un problème difficile à résoudre. En somme, ce combat était une course contre la montre pour savoir qui réunirait tous les fragments le plus vite.
« Alors, quel est le problème ? »
[Les imprévus.]
« Hein ? »
[Pour être précise, le plan que Serine est en train de fomenter.]
Sion se mit à avancer lentement et posa une question qui le taraudait depuis un moment.
« Quelle est au juste la nature de la Déesse de l’Eau, pour que tu te méfies autant d’elle ? »
Achille se remémora lentement le passé avant de lui expliquer.
[Dans le monde, la mer est plus vaste que les terres, et les rivières comme les sources sillonnent celles-ci. La pluie tombe aussi du ciel.]
« C’est vrai. »
[La vie ne peut exister sans eau. Quoi qu’il en soit, elle est une Déesse dont le domaine est vaste à bien des égards.]
Sion acquiesça sans hésiter. Elle semblait régir un concept aussi essentiel que la lumière.
[Alors, elle est devenue folle.]
« ……Hein ? »
[Elle a assumé une charge trop lourde sans posséder une puissance égale à celle d’Eru. C’était une enfant délicate et gentille.]
« Il y a quelque chose… »
[Eru a tardé à remarquer le changement de Serine et a séparé la Déesse de la Vie.]
Sion déglutit. Il pressentait qu’une histoire terrifiante allait suivre. Les pupilles d’Achille étaient vides, pareilles à des billes de verre.
[Mais Serine, déjà devenue folle et dont le moi était contaminé, a touché Gaiana, la Déesse de la Vie.]
« Qu’a-t-elle fait ? »
[Elle a insufflé un esprit sain à Gaiana et a pris pour elle toutes ses pensées négatives et déformées, ses émotions et ses barrières.]
« Hein ? »
L’histoire était vraiment étrange. Même en l’écoutant, Sion ne parvenait pas à saisir ce que cela signifiait. Pour l’instant, il décida d’écouter sans tirer de conclusions.
[Il était également dangereux qu’Eru la touche. Elle avait été remaniée afin qu’on ne puisse plus la maîtriser avec ses pouvoirs amplifiés.]
« Alors… »
[Le mieux était qu’Eru la réprime. La Déesse de la Vie faisait son travail, et Serine était gardée auprès d’elle, sous surveillance, pour l’empêcher de faire des folies.]
Mais Eru disparut, et Serine commença à révéler son vrai visage.
[Même Menesia ne peut savoir quels complots prépare et met à exécution Serine, libérée de ses chaînes. Même si elle absorbe tous les fragments et devient la divinité suprême, les pensées de Serine garderont des zones d’ombre impossibles à prévoir.]
Sion observa attentivement la réaction d’Achille.
« On dirait que tu la trouves plus dangereuse que Magoth. »
[D’un certain point de vue, oui.]
« Que devons-nous faire ? »
[Pour commencer, mieux vaut éviter le combat. Nous allons voir ce qu’elle compte faire et réagir en conséquence. Sion, ne bouge pas tant que je ne t’en donne pas l’ordre.]
Achille le prévint de nouveau, avec gravité. C’était la première fois que la Déesse de la Guerre, qui ne craignait même pas Magoth, montrait de la nervosité.
Sion se répéta lui aussi qu’il devait rester sur ses gardes.
« Même la déesse Achille se montre prudente. »
Il renonça à l’idée simpliste de régler le problème par un combat. Il semblait falloir trouver une autre solution.
[Si nécessaire, je retirerai aussitôt mon corps. Ne sois pas surpris si Bashu apparaît, mon apôtre.]
« Compris. »
***
Sion longea le bord de mer.
Après avoir traversé le temple des montagnes de la jungle, il atteignit la limite du territoire du Culte du Feu. La présence d’Agnia se faisait sentir au bout de la plage de sable.
Frouf… Frouf…
La brise marine ébouriffait les cheveux de Sion. Il plissa les yeux et fixa Agnia, assise sur la plage.
« Hum ? »
[Oh là là.]
Pourtant, la Déesse qui attendait Sion et Achille n’était pas la Déesse du Feu.
C’était une autre Déesse, dont la présence semblait ne faire qu’un avec la mer — non, avec la mer elle-même — et ondoyait depuis son âme.
Achille arrêta Sion.
[C’est Serine.]
« Comment… »
Frouf…
Une vague mouilla les chevilles de Sion. Il leva légèrement le pied.
[Je vais lui parler. Observe un instant.]
« Compris. »
Sion suivit lentement la Déesse. Aucun pas ne marquait le chemin qu’empruntait Achille. Seul son Pouvoir divin noir, qui se dispersait comme de la fumée, était visible.
Frouf…
Serine prit la parole en contemplant la mer.
[Tu es venue.]
[……Serine. Cela faisait longtemps.]
[Cela faisait longtemps aussi, Achille. Comment vas-tu ?]
Serine jouait du bout des doigts avec le sable humide en posant sa question.
[Comme tu le vois.]
Cette conversation était inutile. Achille en vint aussitôt au fait. Plus elle s’éterniserait, plus Serine risquait de l’entraîner dans le jeu qu’elle avait choisi.
[Où est Agnia ?]
[En moi.]
[?]
La réponse, trop naturelle et paisible, poussa Achille à poser de nouveau la question.
[Je n’ai pas l’intention de jouer sur les mots, Serine. Réponds correctement.]
[Pfft.]
Serine éclata une fois de rire. Elle se tint le ventre et enfouit son visage contre ses genoux.
Ah ah ah… !
[……?]
[Je te l’ai dit. En moi. Agnia et moi ne faisons plus qu’une.]
[!]
Crisss.
Une lueur sombre s’enroula autour de la main d’Achille. Sans qu’on sache comment, l’Épée de Guerre apparut dans sa main.
[Qu’est-ce que tu fais, là ?]
[Pourquoi ? Ça ne te dérange pas de tuer tes sœurs à ta guise, de les corrompre à ta guise et d’en faire tes possessions, mais moi, je n’en aurais pas le droit ?]
[Serine — !]
Frouaaash !
Une immense vague s’abattit. Elle traversa le corps d’Achille, mais suffit à étouffer son cri.
[Avaler les fragments tels quels est trop pénible. Alors, après qu’Agnia les a mangés, je l’ai absorbée.]
[Tu es folle.]
[Agnia et moi nous aimons. N’est-il pas naturel que nous souhaitions ne faire qu’une lorsque nous nous aimons ?]
[Je savais que tu étais folle, mais pas à ce point, Serine.]
Serine fixa Achille de ses yeux d’une beauté terrifiante. Une lueur opaline s’y répandit étrangement.
[Ce n’est pas moi qui suis folle, c’est Eru.]
[……]
[Achille. Si tu deviens ainsi la maîtresse des cieux et du monde des humains, tu répéteras une terrible histoire.]
[Tu ne peux pas en être certaine.]
[Si, je le vois. Je le savais depuis le début, et maintenant que j’ai avalé le Saint Graal, j’en suis certaine. Achille, tu précipiteras le monde dans une guerre sans fin.]
Crisss !
Fwoom !
Achille brandit son épée. Le souffle de sa lame passa derrière Serine et laboura largement la plage de sable.
Serine fixa l’Épée de Guerre sans même ciller.
[Tu acquerras le pouvoir d’Eru, tu deviendras de plus en plus arrogante, ivre de puissance. Tu trouveras le monde en paix ennuyeux et, au début, tu te mettras à prendre tes loisirs pour un jeu amusant.]
[C’est absurde.]
[Tu tueras tous les subalternes comme Menesia ou Emily, puis tu feras à nouveau s’affronter les Déesses, n’est-ce pas ?]
Ah… Hahahaha !
Serine éclata d’un rire désagréable. Même les vagues ne parvenaient pas à couvrir ce rire tonitruant.
Le visage impassible, Achille attendit que sa sœur folle ait fini de rire.
[Serine.]
[Achille. Je sais ce que tu veux dire. Tu penses que j’ai des idées dangereuses. Tu es toujours aussi arrogante et stupide.]
[C’est toi qui…]
[À ton avis, qui a drogué ton vin ? Qui a manigancé pour te rendre ivre de folie ? À l’époque, j’étais trop curieuse.]
Fwoosh !
La mer se fendit. Achille avait écarquillé les yeux et balayé l’air du bras. Une féroce intention meurtrière jaillit de l’Épée de Guerre.
[Toi. Alors…]
[Oui, c’était moi.]
La patience d’Achille commença à atteindre ses limites.
Le cœur de Sion, qui avait tout entendu, se mit lui aussi à battre à tout rompre. Devait-il intervenir ? Notre Déesse n’était pas douée pour les joutes verbales.
Toutes sortes de pensées lui traversèrent l’esprit.
Pourtant, Sion décida d’attendre. La Déesse qu’il servait n’était pas une idiote.
[J’ai mélangé le sang de Gederne à ton vin. Te voir sombrer dans la folie et massacrer les nôtres, c’était vraiment amusant. Tu ne trouves pas ?]
[Je savais que tu étais folle, mais tu as vraiment dépassé les bornes, Serine.]
[Je ne pouvais pas supporter la charge de régir toutes les choses du monde sans devenir folle.]
[Cela n’excuse pas tes atrocités.]
Tap, tap.
Serine se releva en secouant son derrière. Le sable n’en tombait pas réellement, mais le geste lui était familier.
[Je ne crois pas avoir commis de péché. Des lois célestes inutilement rigides, des règles fixées par Eru… Quelle ennuie.]
[Très bien. Alors tu dois mourir. Moi aussi, je crois en ma justice et je brandirai mon épée.]
Ricanement.
Serine rit.
[Pas aujourd’hui. Pas ici.]
[……?]
[Si tu me tues maintenant, ton adorable apôtre mourra.]
[Qu’est-ce que tu racontes ?]
Sion sentit aussitôt son cœur s’embraser et porta la main à sa poitrine.
« Ngh ? »
Serine parla d’un ton glacial.
[Tu as mangé les narcisses faits de mon corps, n’est-ce pas ? Cette énergie coule encore dans le corps de cet enfant.]
[C’est impossible.]
[Si. J’ai aussi déployé beaucoup d’efforts pour te tuer. Faire entrer le prêtre de la Mort dans le marécage pour attirer ton apôtre, c’était également mon plan.]
Sion transpirait froidement. Il comprit à quel point Serine était effrayante. Il ressentait un frisson d’une tout autre nature que celui provoqué par les Déesses ou les Dieux maléfiques qui se contentaient d’employer la violence.
[Si tu me laisses partir, je retirerai mon pouvoir du corps de ton apôtre. Je le jure par les Déesses.]
Achille rengaina l’Épée de Guerre.
C’était un signe d’acceptation.