Chapitre 111
Ch.111 Apôtre de la Déesse de la Guerre
Sion observa Lagan en silence. Un mélange complexe d’émotions bouillonnait en lui.
« Je dois en avoir le cœur net, n’est-ce pas ? »
Il détestait laisser des questions sans réponse. Il fallait les résoudre pour pouvoir se concentrer sur la suite.
Après tout, il appréciait Lagan en tant que personne, mais cela ne signifiait pas qu’il aimait le Culte de la Lumière.
Sion rompit le silence qui régnait dans la voiture.
« Commandant de l’ordre de l’Épée sacrée. »
« Qu’y a-t-il ? »
Lagan répondit les yeux clos, d’un ton nonchalant, comme s’il était avachi.
« Cette folle d’apôtre… Ce qu’elle a dit, c’est vrai ? »
« …… »
Lagan ne répondit pas tout de suite. Même lui semblait avoir du mal à se prononcer sur la question.
Le commandant de l’ordre de l’Épée sacrée ouvrit lentement les yeux. Son regard croisa celui de Sion.
« Cette folle a raconté bien des choses. »
« Vous savez de quoi je parle. De la chose la plus étrange qu’elle ait dite. »
« Kuuuuh… » gémit Lagan.
Il avait l’air fatigué. Il referma les yeux et se plongea dans ses pensées.
Un instant plus tard, il prit la parole pour répondre à Sion.
« Pour être honnête, je n’en sais pas grand-chose. La déesse qui s’affaiblirait ? Ça n’a aucun sens. »
« Vraiment ? »
Sion ne s’attendait pas à obtenir une réponse claire.
Pourtant, il ne croyait pas que Lagan n’en sache vraiment rien.
Sion lui-même avait des soupçons, et pas qu’un peu. Quant à Lagan, en tant que commandant de l’ordre de l’Épée sacrée…
« Mais… »
Lagan aussi semblait avoir remarqué quelque chose. Il reprit la parole.
« C’est étrange, tout de même. »
« Hum. »
Lagan rouvrit les yeux et regarda par la fenêtre.
« Nous sommes dans le Royaume sacré. Le Château de Caldenz est depuis longtemps sous son influence. Peu importe la puissance de l’Apôtre du Sang, il n’aurait pas dû pouvoir se cacher ici. »
« J’ai trouvé ça étrange, moi aussi. »
Lagan se replongea dans ses pensées. Le silence s’étira longuement.
On aurait dit qu’un rude combat faisait rage dans son esprit.
« La corruption de lord Vincento n’a pas de sens non plus. Sa lignée ne devrait pas permettre à des intentions maléfiques de prendre racine. »
Le Royaume sacré devait receler bien des secrets.
Ceux qui l’avaient fondé, tout comme ses membres, n’étaient pas des gens ordinaires.
« À l’entendre, le sang de ceux qui gardent les frontières du Royaume sacré est particulier. »
Ils avaient dû prendre d’innombrables précautions. Des bénédictions de la Déesse de la Lumière, inconnues de Sion, devaient s’épanouir partout comme des mauvaises herbes.
« Mais ces bénédictions sont probablement des malédictions déguisées. »
Quoi qu’il en soit, elles ne fonctionnaient pas correctement.
Sans connaître toute la vérité, ces incohérences ne s’expliquaient que si la « Déesse de la Lumière » s’était réellement affaiblie.
De telles choses ne pouvaient se produire si la Déesse de la Lumière, divinité suprême, se portait parfaitement bien.
« Alors, en effet… »
« Sion. »
« Oui ? »
« Devant moi, tu peux parler librement. Mais au quartier général du Royaume sacré, surveille tes paroles. Ces vieux barbons ne laisseront rien passer. »
« Je comprends. »
« Alors… tu me sous-estimes ? »
Sion secoua la tête.
« Vous êtes un aîné que je respecte profondément : pragmatique, ouvert d’esprit et toujours à l’écoute de ses cadets. »
La voix bourrue de Lagan s’adoucit aussitôt.
« Petit garnement. »
Le coin de la bouche de Lagan tressaillit légèrement. Sion avait trouvé son point faible.
« Un aîné qui veut être reconnu par ses cadets. »
S’il parvenait à satisfaire comme il se devait ce besoin de reconnaissance qu’Arwen n’avait pas su combler, il pourrait en tirer beaucoup.
Lagan se racla la gorge.
« Tu as raison. Trop de choses ne collent pas. Je ne peux pas balayer tout ça d’un revers de main en criant au blasphème. »
« Et quelle est la probabilité que ce soit vrai ? »
« La probabilité ? »
« Oui. Que ce que cette folle a dit soit réellement vrai… »
Ce n’était pas un sujet agréable à aborder.
Sion blasphémait avec autant d’insouciance qu’il respirait. Si les rôles avaient été inversés, Lagan aurait peut-être tiré son épée et lui aurait tranché la tête sans hésiter.
Mais Lagan était véritablement un adulte digne de respect. Il affrontait la gravité de la situation sans détour et ne se mettait pas en colère, même si les propos de Sion ressemblaient à un blasphème.
« Puisqu’il s’agit des paroles d’une adepte d’un Dieu maléfique, il faudrait les tenir pour fausses. Mais… »
Lagan ponctua sa phrase d’un petit « hum » avant de poursuivre.
« Sans cette explication, difficile de comprendre ce qui se passe. Je ne sais pas si elle s’est vraiment affaiblie, mais il y a clairement quelque chose qui cloche ou qui a été mal compris. »
Sion fut de nouveau étonné de voir Lagan l’admettre aussi ouvertement.
Il révélait une faiblesse de sa propre déesse. Seul quelqu’un d’un courage extraordinaire oserait dire pareille chose.
Mais Lagan avait une foi qui le soutenait, et c’était pour cela qu’il parlait ainsi.
Sa situation et ses origines n’avaient rien à voir avec celles de Sion.
Le Culte de la Guerre, fragile et tout juste en train de se développer, ne pouvait rivaliser avec le Culte de la Lumière en matière d’enracinement.
« Enfin, on le saura quand on interrogera l’apôtre. »
Lagan esquissa un sourire et ajouta qu’il ne voulait plus penser à des questions aussi compliquées.
« Vous avez dit que vous ne faisiez que suivre les ordres de l’apôtre, commandant ? »
« Ouais. Si elle me dit d’y aller, j’y vais. Si elle me dit de trancher, je tranche. Si elle me dit d’exterminer, j’extermine. Je ne suis qu’une marionnette, mais c’est plus facile comme ça. Regarde-moi ça, maintenant. Il faudrait que je règle ce problème ? Que j’y réfléchisse et que je trouve une solution ? »
Lagan grimaça et ferma les yeux bien fort.
« J’en suis incapable. »
« Je vois ça. » Sion s’abstint de prononcer ces mots à voix haute.
« Je vais dormir. »
« Entendu. »
« Tu devrais te reposer aussi. Reprends des forces et mets de l’ordre dans tes pensées. »
Sion demanda, l’air quelque peu contrarié :
« À quel point cette “épreuve” sera-t-elle pénible ? »
« Une épreuve ? Contente-toi d’ignorer ces vieux barbons quand ils commenceront à radoter. »
Lagan avait joint les mains derrière la tête.
« Le vrai problème, c’est de rencontrer l’apôtre. »
« Quoi ? L’apôtre ? »
« Ouais. »
Lagan laissa tomber cette remarque énigmatique :
« Les gens ordinaires perdent connaissance rien qu’en la rencontrant. D’habitude. »
« À vous entendre, elle est presque une déesse. »
« Tu comprendras quand tu la verras. Les rumeurs qui courent sur elle sont proches de la vérité. »
On disait que l’Apôtre de la Lumière était l’avatar d’Eru.
Tandis que Lagan s’endormait en ronflant et que la voiture poursuivait sa route vers le cœur du Royaume sacré, Sion ne parvenait pas à trouver le sommeil.
À quoi ressemblait l’Apôtre de la Lumière ?
« Non… »
Quel genre d’être était-elle ?
Une curiosité insatiable le tenait éveillé.
* * *
On aurait dit que les portes du ciel s’étaient ouvertes pour faire descendre le royaume céleste sur terre.
Le Royaume sacré. Son quartier général.
Des flèches d’argent perçaient le ciel à travers toute la ville, fendant le vent.
Huit tours, symboles de la Déesse de la Lumière et de la Table ronde.
En leur centre s’élevait une immense cathédrale d’un blanc éblouissant. Sur son portail, un halo lumineux brillait comme un œil céleste, posé sur le monde.
C’était un lieu sacré, comme si la déesse elle-même y résidait.
Les passants baignaient dans un Pouvoir divin d’une pureté sans pareille.
Grâce à l’escorte du commandant, Sion franchit les portes sans même passer de contrôle et descendit de la voiture.
Ce ne fut qu’alors que quelques personnes commencèrent à jeter des regards curieux au chevalier inconnu vêtu d’une cape noire.
Sion ne prêta aucune attention à leurs regards et continua d’observer la capitale sainte, les yeux écarquillés.
Même les pavés sous ses pieds étaient impeccables, sans la moindre poussière. Des moines devaient les nettoyer chaque jour.
Le silence régnait partout. Les pas des gardes, parfaitement synchronisés, formaient une seule note, tandis que le tintement lointain du clocher semblait purifier l’Énergie démoniaque.
Dès son arrivée, les énergies impures et la fatigue disparurent de son corps.
Vraiment, si un sanctuaire divin existait, il ne devait pas être très différent de cet endroit.
« Waouh… »
Lagan rit en voyant l’air émerveillé de Sion.
« Alors, ça te plaît ? Tu as l’impression que tu vas te pisser dessus ? »
« Oui, vraiment. C’est bien plus grandiose que je ne l’imaginais. Je comprends à quel point mon monde était étriqué. »
« Haha ! Tout le monde réagit comme ça la première fois. C’est normal. Ce lieu saint n’a pas été bâti par des humains : ce sont des célestes et des elfes qui l’ont façonné. »
Ces constructions avaient été bâties par les descendants d’Eru, qui avaient voulu louer leur créatrice par leur dévotion.
Avec tous ces édifices alignés les uns après les autres, il était naturel que l’air vibre d’une énergie sacrée.
Il avait ressenti quelque chose de similaire aux confins du Royaume sacré, près de la frontière, mais le centre se situait à un tout autre niveau.
Des bâtiments de pierre s’élevaient par paliers vers le ciel.
Des robes sacerdotales chatoyaient comme une lumière sans couleur.
Des vitraux de cristal captaient et reflétaient la lumière qui tombait des cieux.
Des milliers de personnes circulaient, mais pas un bruit ne s’élevait.
Le Royaume sacré n’autorisait aucun vacarme.
Ici, on n’entendait que le souffle de la déesse et les hymnes chantés en son honneur.
« Seigneur Lagan. »
Un fonctionnaire s’approcha avec précaution, venu de quelque part.
Il posa une main sur sa poitrine et s’inclina profondément, la voix empreinte de révérence.
« L’apôtre vous attend. »
À ces mots, Sion plissa légèrement les yeux.
« L’Apôtre de la Lumière. »
Il s’était imaginé cette femme tout au long du voyage.
Son apparence, sa présence, sa force…
Mais dès son arrivée au Royaume sacré, Sion comprit que toutes ses suppositions n’avaient aucun sens.
L’imagination ne pouvait aller au-delà de ce qu’on avait déjà vu.
Le Royaume sacré avait été construit selon des styles architecturaux, avec des matériaux et des structures que Sion n’avait jamais vus de toute sa vie.
L’Apôtre de la Lumière devait être une personne à la présence sans pareille.
Il cessa de se la représenter et attendit simplement de la rencontrer.
Pan.
Lagan posa une main sur l’épaule de Sion.
« Alors, bouseux du Culte de la Guerre, prêt à rencontrer notre apôtre ? »
« …Bien sûr. »
Sion esquissa un sourire gêné.
Il se sentait encore étourdi, comme s’il avait pénétré dans un autre monde.
« Mais quand pourrai-je rencontrer mon maître ? »
Il reprit toutefois rapidement ses esprits et posa d’abord la question qui comptait.
Lagan eut un petit rire.
« Après ta rencontre avec l’apôtre. Quand elle aura évalué ton caractère et jugé que tu ne représentes pas un danger. »
« …Pas vraiment un accueil chaleureux. »
Sion grommela. Il s’était attendu à cela.
« Comme je te l’ai dit, cet endroit n’accueille pas le Culte de la Guerre. En fait, il le rejette. »
« Je le savais, mais… »
Lagan tapota la main qu’il avait posée sur l’épaule de Sion.
« Continue simplement à faire ce que tu as fait jusqu’ici. Je répondrai de toi. »
« Merci. »
Sion lui adressa un petit sourire et suivit le fonctionnaire, qui s’était déjà mis en route.
* * *
Plus ils s’enfonçaient dans les couloirs de la cathédrale, plus les fresques qui ornaient les murs impressionnaient Sion.
Les saints d’autrefois, les chevaliers bénis par la déesse et ceux qui avaient apporté la lumière sur cette terre.
Tous inclinaient la tête, tandis qu’au centre, une silhouette fendait le ciel.
« …La Déesse de la Lumière. »
Sion fut submergé par une émotion indescriptible.
Au cœur de cette terre sainte, où pas même une ombre n’existait, il se sentit saisi par la présence de la divinité suprême.
Il le sentait jusque dans sa chair : c’était bien la terre sacrée de la Déesse de la Lumière.
« Ressaisis-toi. »
Ce lieu n’était pas favorable au Culte de la Guerre.
Grouu…
Une porte dorée, sans doute plus précieuse que toutes les richesses du Culte de la Guerre réunies, s’ouvrit lentement.
À travers la lourde ouverture qui s’élargissait peu à peu, un unique rayon de lumière pénétra et illumina le monde.
L’air à l’intérieur du couloir de la cathédrale, et au-delà, était manifestement différent.
Dehors, l’air était déjà saturé d’énergie divine, si bien que chaque inspiration ressemblait à une bouffée du souffle de la déesse.
À l’intérieur, l’air et l’énergie donnaient l’illusion d’être entré dans la cour même de la déesse.
Une sainteté indescriptible.
Un doux parfum vivifiant éclaircissait l’esprit.
« Avance et présente-toi. »
dit Lagan.
« Tout seul ? »
demanda Sion, déconcerté.
Lagan acquiesça, puis lui expliqua d’un ton ferme :
« L’apôtre reçoit toujours seule. Sans exception. »
Comme pour confirmer ses paroles, l’énergie divine qui émanait de l’intérieur attira la conscience de Sion.
« L’apôtre t’appelle. Vas-y, dépêche-toi. »
Lagan poussa Sion dans le dos. Celui-ci eut l’impression que ses pieds avançaient d’eux-mêmes tandis que la lumière l’engloutissait.
Parution : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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