Chapitre 9
Mais c'était quoi, ce délire ?
Depuis que j'étais arrivé au lycée — grâce à maaaa mèèèèère, qui m'avait déposé, mais bref, pas le sujet — le petit groupe des Avengers du dimanche m'avait pris pour cible. Enfin, surtout un certain balourd. Pardon, un certain Hulk. Non, ça marche pas non plus. Un certain Seong-su.
Et depuis qu'on était entrés ensemble dans l'établissement, alors que je m'attendais encore à me faire fusiller du regard, à entendre les mêmes moqueries qu'à mon arrivée, la surprise fut totale : tout le monde semblait plutôt vouloir me saluer. M'acclamer, presque. Me féliciter.
J'étais dans le couloir principal du lycée, bondé de monde, certains élèves se posant visiblement des questions à voix basse en me regardant passer, d'autres me dévisageant carrément, d'autres encore avec une lueur de fascination — voire d'envie — dans le regard. Alors là, stop, je vous arrête tout de suite : moi, j'y suis pour rien, si ces gens sont fascinés ou envieux. Ne me jugez pas.
Presque tout le monde avait mon nom à la bouche. Seong-su me présenta une bonne partie de sa bande — des gens à peu près aussi bizarres que lui, mais pas tous, à en juger par leurs réactions. Les autres "Avengers" et compagnie, en découvrant petit à petit que c'était bien moi, l'auteur du fameux baiser à madame Ji-woo, restaient carrément sidérés.
Jong-yul, le plus discret du groupe — celui aux cheveux châtain foncé — se mit même à me parler avec une sympathie inattendue. Sans oublier ce que ses copains m'avaient déjà balancé plus tôt : il voulut savoir comment j'avais fait, mes "tactiques de drague", si c'était vrai qu'elle n'avait pas bougé pendant que je l'embrassais, si ça avait vraiment duré dix minutes.
Je m'exclamai, gêné, tentant de nuancer — j'avais quand même fait une bêtise, pas franchement de quoi se vanter — mais les autres continuaient de m'acclamer comme si j'avais remporté une compétition. En temps normal, on se réjouirait d'un tel accueil, on serrerait les mains, on célébrerait la victoire. Moi, non. Ce n'était pas mon genre. Je me contentai de ne pas répondre, lâchant juste un sourire crispé, évitant son regard insistant.
Jong-yul, lui, ne lâchait pas l'affaire, cherchant vraiment à comprendre. Je n'arrivais pas à saisir comment des jeunes pouvaient être aussi... comme ça, capables de me poser ce genre de question aussi frontalement. Même lui, pourtant l'un des mecs les plus séduisants du lycée d'après ce que j'avais compris — une fille qu'il fréquentait avait fini par le larguer, sans doute pas assez "investi" à son goût — semblait fasciné par mon exploit malgré lui.
Les deux autres membres du groupe m'observaient, souriants ; un seul affichait un air compréhensif, presque bienveillant. Quant à Kwang-louis, je ne voyais que son dos, un peu plus loin devant.
Seong-su finit par me lâcher. Tout le monde se présenta, quelqu'un voulut mon numéro — que je ne donnai pas, prétextant ne pas encore avoir de téléphone — jusqu'à ce qu'une voix féminine, forte et tranchante, s'élève au-dessus du brouhaha :
— ÇA SUFFIT !
Le silence retomba progressivement, presque tout le monde tournant la tête vers la source de la voix.
— C'est quoi ce boucan ? lança la surveillante — mademoiselle Gok Eun-young, si mes souvenirs étaient bons — en balayant la foule du regard. VOUS FAITES QUOI ? VOUS VOUS RUEZ COMME ÇA ? JE VOUS RAPPELLE QU'ON EST DANS UN LYCÉE, PAS DANS UNE FOIRE !
Waouh. C'est vrai qu'elle sait crier, celle-là. J'avais failli ne pas l'entendre, tellement le vacarme couvrait tout.
— Toi, là, dit-elle, pointant du doigt un élève, une sucette plantée dans la bouche.
— Hein ? Moi ? Pourquoi moi, j'ai rien fait !
— Ne sois pas sur la défensive, je te prie. Dis-moi juste qui a commencé ce raffut.
— Ah, c'est juste ça ? fit-il, la sucette claquant contre ses dents.
— Ouiii, oui, c'est juste ça, répondit la surveillante, levant les yeux au ciel, l'air complètement désespérée.
— D'accord. Eh bien, c'est lui.
Hein ? Il est sérieux, lui ? Il pointa carrément un doigt vers moi, avec l'assurance d'un mec sûr de son fait, alors que c'était clairement pas moi qui avais démarré tout ce délire — c'était eux, avec leurs conneries.
La surveillante tourna son regard vers moi.
— Kwang-louis, c'est toi qui as fait ça ?
Ouf. Je soufflai de soulagement — en fait, elle ne me visait pas moi, mais Kwang-louis.
— J'aurais plutôt cru que ç'aurait été Jong-yul, ajouta-t-elle, étonnée.
— HEY ! réagit Jong-yul, visiblement vexé.
— Excusez-moi, dit-elle avec un petit sourire en coin, absolument pas désolée.
— Non, non, madame, c'est pas lui, c'est lui, insista celui qui m'accusait, continuant obstinément à me viser du doigt.
Je n'arrivais pas à y croire.
— Qui ça, Jin-young ? demanda la surveillante, apparemment aveugle à ce niveau-là.
Ouf.
— Non, Yoo-in. Le mec aux cheveux noir et bleu, à côté de Seong-su.
Elle balaya la foule du regard, puis finit par me trouver.
— Ahhh, d'accord, merci pour ta participation.
Non mais c'est quoi, cette réponse ? "Merci pour ta participation" ? On est pas dans un jeu télévisé. , j'avais complètement oublié qu'elle était comme ça, pensai-je, désespéré.
— De rien, madame, répondit-il, débordant de fierté — il ne lui manquait plus que des dents de lapin et une croûte au front pour compléter le tableau. Tiens, en fait, non, attendez — il avait carrément des dents de lapin, ce mec.
— C'est donc toi, Yoo-in, reprit la surveillante . J'aimerais bien comprendre le fin mot de ce bazar. Non, en fait, tu sais quoi, je vais pas m'embêter, je suis déjà pas du genre patiente à cause de mon mari, dit-elle, se lançant visiblement dans le récit de sa vie conjugale sans crier gare. Donc pour ça, je vais te donner trois heures de colle. Tout simplement.
Je la regardai, sidéré.
— QUUUOIIII ?
— Tu n'es pas excusé.
— Ah ha, très drôle. Normalement, c'est moi qui suis censé être drôle.
— Monsieur se permet de faire des commentaires. Très bien, je note.
Elle note quoi, là ?! J'essayai de jeter un œil sur son carnet, en vain.
— Allez, hop, je ne suis déjà pas d'humeur, alors je te rajoute... voyons voir... ah oui, tiens : une heure de colle en plus. Je pense qu'avec ça, ça te fera du bien.
Moi, j'avais rien à voir avec ça. J'allais lui expliquer, protester, dire que c'était les autres qui avaient tout déclenché — quand Kwang-louis me coupa net, prenant ma défense sans que je m'y attende. Il expliqua calmement à la surveillante ce qu'il fallait, et — surprise — ça marcha. Décidément, être beau gosse a parfois du bon.
— Bon, d'accord, je te crois, capitula finalement la surveillante.
— Hein, mais non, madame, je vous dis que c'est lui ! insista mon accusateur, obstiné.
Non mais sérieux, il me veut quoi, lui ? Il cherche vraiment à me faire tuer ?
— Bon, ça suffit, tout le monde se disperse, allez, allez, trancha la surveillante avec de grands gestes de bras. Hop, hop, hop !
— Euh, K-Kwang... merci, tentai-je.
Il me regarda un instant, son sourire ayant totalement disparu, avant de se détourner aussitôt et de reprendre sa route sans un mot de plus.
— Hey, Yoo-in, le chef t'a accepté ! s'exclama quelqu'un derrière moi.
— T'es sûr de ça, toi ? J'ai vraiment pas eu la même impression.
— Si, si, c'est vrai, insista Jong-yul. Le chef t'apprécie vraiment, à ce que je vois.
Ouais, à ce que "toi" tu vois. On n'a clairement pas les mêmes yeux, l'intello.
— Hmmm, d'accord, répondis-je timidement.
DRIIIIIING, DRIIIIING.
La sonnerie du lycée retentit, annonçant l'heure des cours.
— Bon, Yoo-in, on se voit plus tard.
— Il a raison, mon pote à la compote. T'es maintenant des nôtres.
— À plus.
— .......
Ok, je repasse toute la scène à la troisième personne.
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Wow. Il savait que la journée allait être longue. Mais pas à ce point-là.
Yoo-in se dit qu'il valait mieux, à l'avenir, éviter de croiser à nouveau le chemin de cette bande. Avant, ils ne lui adressaient quasiment jamais la parole — et voilà que du jour au lendemain, ils se prenaient pour ses potes. Vraiment incompréhensible. Le mieux, pour lui, c'était de tout faire pour leur échapper discrètement, éviter qu'ils le repèrent. Et en plus de ça, ils voulaient qu'on se revoie — ça, c'était le comble. Même s'il leur avait lancé un vague "ouais, à plus" au moment de partir, au fond de lui, c'était plutôt "oui, oui, on se reverra sûrement" au sens le plus vague et le plus lointain du terme. Les personnages d'anime se retrouvaient tout le temps embarqués dans ce genre de situation malgré eux — lui avait bien l'intention de ne pas en profiter.
À la sonnerie, tout le monde se dispersa, chacun filant vers sa salle de cours. Il fit de même, encore secoué par toute cette situation aussi bizarre qu'étrange, essayant tant bien que mal de se détendre.
En approchant de sa salle, il voyait déjà les élèves entrer les uns après les autres. Il pressa le pas, espérant être le dernier à entrer — une vieille habitude, depuis toujours. Raté : il arriva avant-dernier. Pas très grave, en soi.
Il regarda les élèves s'installer à leurs places respectives, certains posant leur sac sur la table, d'autres le laissant tomber par terre avant de s'asseoir. Il sentait quelques regards de mépris, quelques coups d'œil appuyés, d'autres qui se contentaient de l'observer, sachant très bien ce qu'il avait fait. Il baissa la tête, gêné — lui, un adulte responsable, dans le fond, pas eux. Il marcha rapidement vers son pupitre, pressé de s'y écrouler pour échapper à tous ces regards, déposa son sac sur la table, et s'assit vivement sur sa chaise.
— Aïe !
Il ne réalisa pas tout de suite ce qui venait de se passer. C'est quoi, ce bruit ? Il se retourna, sentant en même temps de petits coups tapotés dans son dos.
— Ex... excuse-moi, tu... tu me fais mal.
Il venait de s'asseoir sur quelqu'un. Les yeux écarquillés de gêne, il se leva d'un bond.
— Oh. Désolé, dit-il, s'apprêtant à se redresser complètement. C'est ma place, en temps normal, mais tu peux la garder si...
Il balaya la salle du regard, cherchant où était censé se trouver son vrai siège, perplexe. Peut-être que la classe avait changé, ou alors il s'était trompé de salle — impossible, pourtant, vu qu'il avait bien vu les élèves de sa classe entrer ici, et que tout, à l'intérieur, correspondait bien à ce qu'il connaissait.
— Non, non, c'est pas grave, ça peut arriver. Je vais bouger, répondit-elle précipitamment, rassemblant déjà ses affaires dans la panique.
Yoo-in, lui, se fichait complètement de récupérer cette place précise — il voulait juste lui dire de rester, que ça n'avait pas d'importance. Mais elle avait déjà commencé à ranger ses affaires, visiblement décidée à lui rendre ce qui lui revenait "de droit", et il n'eut pas le temps de placer un mot avant qu'elle ne soit lancée.
Son sac à lui était toujours posé sur la table. Elle le regarda, faisant un petit signe de la main vers celui-ci, cherchant visiblement à savoir si elle pouvait le déplacer. Il comprit, un peu tard, que c'était à lui de le faire — il retira aussitôt son sac de la table, le faisant passer de sa main droite à sa main gauche, attendant qu'elle finisse de rassembler ses affaires.
Autour d'eux, les regards commençaient à converger vers la scène. Yoo-in le remarqua aussitôt, et une seule pensée s'imposa : il faut que ça aille vite. Du coin de l'œil, il voyait bien que certains élèves de la classe l'observaient, alors qu'il voulait juste s'asseoir tranquillement, loin de leurs regards chargés de jugement. Il se dit alors qu'il valait mieux laisser tomber, renoncer à cette place, et en chercher une autre — même si ça restait "juste" des lycéens, ça devenait trop pour lui. Depuis sa transmigration, il avait beau se convaincre d'être un adulte dans le fond, ce corps de dix-sept ans continuait de lui imposer ses propres sensations : les peurs d'un ado, les doutes d'un ado, tout ce qui faisait que, sur ce point-là, il n'était plus vraiment lui-même.
Dans sa précipitation, elle fit tomber sa trousse. Un stylo roula jusqu'aux pieds de Yoo-in. Il se pencha pour le ramasser, au même moment qu'elle — leurs mains se frôlèrent une fraction de seconde sur le stylo.
Rien de plus. Un geste banal, presque un réflexe de politesse.
Mais Soo-ah — la nouvelle assise sur sa chaise, celle qui ne connaissait encore personne dans ce lycée, même si elle avait déjà mémorisé le nom de chaque élève de la classe — en manque cruel de repères sociaux, interpréta ce moment parfaitement anodin comme le début de quelque chose.
Il... il m'a souri. Et il a ramassé mon stylo. Peut-être que ce lycée n'est pas si terrible, finalement, songea-t-elle, une pensée un peu décalée, mais bien à son image — une fille rêveuse, du genre à se raconter des histoires un peu trop vite, pour pas grand-chose.
Elle ne savait absolument rien de la réputation fraîchement acquise de Yoo-in — le baiser forcé, l'exclusion, le scandale qui avait secoué toute la classe pendant son absence. Personne ne lui en avait parlé. Elle débarquait dans l'histoire au pire moment possible, sans le moindre contexte.
— Tu sais quoi, je vais plutôt chercher une autre place, dit Yoo-in.
— Mais non, attends, j'ai pris ta place, elle te revenait de droit, protesta-t-elle, s'arrêtant net avant de continuer à ranger ses affaires.
Il jeta un œil aux autres élèves, qui observaient la scène sans vraiment chercher à comprendre. Il clôtura la discussion, lui demandant de laisser tomber, et scruta la salle à la recherche d'une place libre. Il finit par repérer, dans un coin au fond, un espace où il restait juste assez de place pour caser une table et une chaise. Il s'y dirigea, posa son sac par terre, s'installa en tailleur à même le sol, récupéra son sac, et s'en couvrit le visage, histoire de disparaître un peu.
Soo-ah, qui cherchait elle aussi une place — timide comme elle l'était, elle avait du mal à en trouver une — le vit se diriger vers ce coin poussiéreux et s'asseoir directement au sol. Un pincement de tristesse la traversa, sans qu'elle comprenne vraiment pourquoi les autres élèves le regardaient de cette façon, ni pourquoi il paraissait si abattu.