Chapitre 890
Dès le départ, la vie de Leon était toute tracée.
Dès son entrée dans la maison Evenus, il n’eut qu’une seule mission.
Devenir le Chevalier de Seth.
« Ne bouge pas.
Leon agrippa le bord de la chaise tandis qu’Aldric appliquait un linge humide sur son genou. Ses pieds ne touchaient pas tout à fait le sol et il tentait sans cesse de rabattre le tissu déchiré de son pantalon sur l’éraflure.
« … Je suis désolé.
Aldric écarta de nouveau le tissu.
« Où était Julien ?
« Dans la cour.
« Et tu l’as laissé là-bas ?
« Il m’a dit de rentrer. Il m’a aidé à me relever et…
La main d’Aldric s’immobilisa.
La voix de Leon s’éteignit tandis qu’il levait les yeux vers lui.
« Il t’a aidé ?
« … Oui.
Pendant plusieurs secondes, Aldric ne dit rien. Puis il reporta son attention sur la blessure et nettoya la terre restante sans alléger la pression, même lorsque Leon tressaillit.
« C’est à toi de veiller sur lui. Pas l’inverse.
Leon baissa la tête.
« Je suis juste tombé.
« Et s’il avait eu besoin de toi, qu’est-ce qui se serait passé ?
Ses doigts se crispèrent sur la chaise. Il ne savait pas quoi répondre. Aldric continua de lui nettoyer le genou sans attendre de réponse.
Dehors, Julien l’appela.
« Leon ! T’es où… espèce de bon à rien !
Leon se tourna vers la fenêtre, mais Aldric lui saisit le menton et lui fit reporter son attention sur lui.
« Écoute-moi bien.
Leon resta silencieux, le regard légèrement tremblant tandis qu’il croisait celui du chef de famille.
« Je t’ai fait venir ici pour une raison. Tu as une chambre, de quoi manger, et des gens veillent à ce que tu ne manques de rien. Tu comprends pourquoi ?
« … Pour devenir son Chevalier.
« Pour devenir son Chevalier, répéta Aldric. Tout ce que tu apprends ici te prépare à ça. Où que Julien aille, tu le suivras. Quels que soient ses besoins, tu y pourvoiras.
Il lâcha le menton de Leon et attrapa le bandage.
« Ta vie sera consacrée à prendre soin de la sienne. C’est ce qu’on attend de toi.
Leon suivit des yeux ses mains qui enroulaient le linge autour de son genou.
« Et si je ne suis pas assez fort ?
« Alors tu t’entraîneras plus dur.
« Mais…
« Tu ne feras pas de tes faiblesses son problème.
Leon referma la bouche.
Aldric fixa le bandage, puis releva les yeux vers lui.
« Je ne t’ai pas accueilli dans cette maison pour que Julien ait quelqu’un d’autre dont s’inquiéter. Ne me déçois pas.
« … Je ne vous décevrai pas.
« Qu’est-ce que tu vas faire ?
Leon déglutit, jeta un bref regard vers la fenêtre, puis reporta son attention sur Aldric.
« Je suivrai Julien. Je le protégerai.
« Et ?
« … Je ne le laisserai pas avoir à me protéger.
Aldric le dévisagea un instant avant de lâcher sa jambe.
Leon se redressa, en prenant soin de ne pas bouger le bandage. Cette fois, il était certain d’avoir donné la bonne réponse.
Aldric acquiesça une fois.
« … C’est comme ça que ça doit se passer.
La voix se superposa à la sienne tandis que la silhouette du chef de famille s’effaçait, remplacée par celle de Tharvek.
Leon resserra les doigts autour de la poignée de son épée.
Il n’y avait plus de chaise sous lui. Le sable pressait contre ses genoux et s’infiltrait sous le tissu déchiré de son pantalon, tandis que le poids qui écrasait ses épaules l’empêchait de respirer.
Tharvek se tenait juste devant lui.
« … Tu essaies encore ?
Leon observa la main qui s’approchait de son visage.
Il modifia sa prise et arracha l’épée du sol, en dirigeant le tranchant vers le poignet de Tharvek. Il ne pouvait pas se relever, mais il avait encore assez de place pour frapper.
La lame traversa le bras.
Des grains de sable s’éparpillèrent sur le visage de Leon, puis se rassemblèrent de nouveau près de son épée.
Il s’y était attendu.
Au lieu de tenter un autre coup, Leon retourna la lame et appuya son bras blessé contre le plat, le calant entre lui et la paume qui s’approchait.
BANG !
L’épée s’écrasa contre sa poitrine.
« Ugh !
La douleur se répandit sous ses côtes tandis qu’il se cambrait en arrière. L’espace d’un instant, le sable se desserra autour de ses jambes. Leon profita du mouvement pour dégager un pied avant d’être projeté à travers le sol.
Il atterrit sur le côté, en gardant son épaule blessée relevée tandis qu’il roulait.
L’épée ne lui avait pas échappé.
Leon ramena aussitôt un genou sous lui, mais le sable se remettait déjà à bouger. Il resserra son Domaine autour de son corps, concentrant les ténèbres sous ses pieds au lieu d’essayer de les étendre davantage.
Les grains ralentirent.
Il parvint à se relever avant qu’ils ne puissent se refermer sur sa cheville.
« Haa… Haa…
Son bras gauche pendait plus bas qu’avant et chaque inspiration tirait sur quelque chose sous ses côtes. Leon garda l’épée près du corps, les yeux rivés au sol, tandis que la silhouette de Tharvek se disloquait et se dispersait avec le sable.
« ⎯⎯ !
Le sable remua sur sa droite.
Leon se retourna avant même que le corps ait complètement pris forme et balaya de son épée l’espace où la main de Tharvek apparaissait.
CLANG !
Une teinte grise se répandit sur les doigts.
Le choc secoua le bras de Leon, mais il ne résista pas. Il laissa la lame dévier et s’avança vers l’autre épaule de Tharvek, tentant de sortir de sa portée avant que le sable ne se rassemble de nouveau sous ses pieds.
Pendant un instant, il crut y être parvenu.
Puis son pied arrière s’enfonça.
Leon reporta aussitôt son poids ailleurs, mais le retard avait suffi.
L’avant-bras de Tharvek le frappa en travers du flanc.
« Huèk !
Il trébucha, l’épée s’abaissant tandis qu’il tentait de retrouver son équilibre. Avant qu’il ne puisse la relever, une main lui saisit l’épaule et le plaqua au sol.
Son genou heurta le sable.
La douleur irradia à l’endroit même qu’Aldric lui avait autrefois bandé.
Tharvek se pencha un peu plus près.
« Tu t’es donné tout ce mal pour finir encore ici.
Leon tenta de tourner son épée vers lui.
La main sur son épaule se crispa, lui arrachant un gémissement. Puis Tharvek le repoussa.
Leon prit appui au sol. Sa paume glissa sur la poignée et il sentit sa peau se déchirer sous le cuir.
Pendant plusieurs secondes, il resta courbé.
La foule continuait d’acclamer.
Il l’entendait au-delà du bruit de sa propre respiration ; les cris redoublaient dès qu’il tentait de se redresser.
« Tue-le !
« Achève-le !
« Achève-le !
Tous souhaitaient sa mort.
« … Comme tu le vois, ici, personne ne tient à ce que tu survives. Ceux que tu t’acharnes à aider à survivre se fichent de toi.
La voix de Tharvek lui parvint de quelque part devant lui.
Leon fixa le sang qui s’amassait entre ses doigts.
Il le savait.
Il l’avait toujours su.
Mais ce n’était pas pour ça qu’il faisait tout ça.
Sa main bougea sur la poignée, à la recherche d’un endroit où la peau déchirée ne tirerait pas quand il refermerait les doigts.
Il laissa la douleur s’ancrer dans son esprit.
« Encore. »
Il essaya de soulever l’épée.
« En-core !
« Non.
Albert J. Konnedy posa l’épée de bois sur le banc à côté de lui. Leon suivit chacun de ses gestes, la poitrine se soulevant et s’abaissant à un rythme effréné, la sueur ruisselant et s’ajoutant à la flaque déjà formée.
« Je peux… continuer.
« Tourne la paume.
« Quoi ? T…
« Retourne-la.
Leon baissa la tête et obéit au Commandant des chevaliers.
À plusieurs endroits, la peau de sa paume s’était fendue, laissant des taches sombres sur le cuir enroulé autour de la poignée.
Albert fronça les sourcils.
« Depuis combien de temps est-ce comme ça, prince ?
« Ça ne gêne pas ma prise.
« Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Leon garda le silence.
Dans un léger soupir, Albert s’agenouilla et prit le linge propre posé à côté de la bassine d’eau. Son armure tinta dans le mouvement et le lion gravé sur sa poitrine accrocha brièvement la lumière de l’après-midi.
Leon tenta de retirer sa main.
« Je… peux le faire moi-même.
« Alors tu aurais dû t’en occuper plus tôt.
Le linge appuya contre sa paume, faisant tressaillir légèrement ses doigts.
Au-delà de la cour, des pas résonnèrent dans le passage couvert. Deux serviteurs ralentirent en les apercevant, inclinèrent la tête devant Leon, puis poursuivirent leur chemin.
Il n’y était toujours pas habitué.
Albert remarqua où il regardait, mais ne dit rien et nettoya le sang sur sa main.
« Tu as fait de sacrés progrès.
« … Pas assez.
« Pas assez pour quoi ?
Leon releva les yeux vers lui.
La question lui paraissait étrange. Albert le regardait s’entraîner presque tous les jours. Il savait tout le chemin qu’il lui restait à parcourir avant d’atteindre l’Assimilation de l’épée.
Mais le Commandant continua de le fixer, comme s’il attendait autre chose.
Finalement, Leon baissa les yeux.
« Je suis toujours à la traîne.
« Par rapport à quoi ? Tu es déjà bien en avance sur l’autre prince et sur tous les autres candidats. Je dirais même que seuls quelques élus peuvent te défier.
« ……
« C’est à cause de lui, pas vrai ?
Leon pinça les lèvres et finit par hocher la tête.
Il fut un temps où il arrivait à le suivre. Même quand Julien prenait de l’avance, l’écart ne lui semblait jamais si grand qu’il ne puisse espérer le rattraper.
Ces derniers temps, il n’était même plus certain que Julien le voie quand il se retournait.
« Je suis… censé être son Chevalier.
Albert se rapprocha de Leon et lui banda la paume.
« Et alors ?
« Il doit sans cesse me sauver.
Les mots lui échappèrent plus doucement qu’il ne l’aurait voulu.
Les mains d’Albert s’arrêtèrent un instant, puis reprirent leur tâche.
« Est-ce qu’il s’en est plaint ?
« Non.
« Alors, qu’est-ce qui te tracasse ?
Leon fixa le linge.
Pendant un moment, il eut du mal à l’expliquer. Julien ne lui avait jamais dit qu’il ne servait à rien. Il ne lui avait jamais demandé de justifier sa présence.
Et, d’une certaine façon, cela rendait les choses plus difficiles.
« … Je ne veux pas qu’il regrette de m’avoir gardé à ses côtés.
Albert leva les yeux.
La cour s’était faite plus calme tandis que les autres recrues rangeaient leurs armes. Leon entendait leurs voix près de l’entrée ; ils parlaient du repas du soir.
« Et s’il n’avait plus besoin d’un Chevalier ?
Leon fronça les sourcils.
« Je trouverais un autre moyen de l’aider.
« Et s’il n’avait pas non plus besoin de ça ?
« Ça n’arrivera pas.
« Pourquoi ?
« Il y aura toujours quelque chose que je pourrai faire.
Albert l’observa quelques secondes, puis baissa les yeux vers le bandage. Il l’ajusta soigneusement et vérifia si Leon pouvait toujours fermer les doigts.
« C’est peut-être vrai, mais, prince… je veux que tu te souviennes d’une chose. Tu n’es plus un chevalier.
« ……
« Tu es un prince.
Ces mots tonnèrent aux oreilles de Leon.
« Un prince qui guidera cet Empire vers l’avenir. La lumière qui brillera dans les ténèbres qui vont bientôt s’abattre sur cet Empire… L’espoir du peuple.
Leon retint son souffle et leva la tête pour regarder le Commandant.
« Même si tu n’as jamais voulu de ce rôle, tu es désormais responsable de chaque vie au sein de cet Empire. Tu ne peux pas te laisser enchaîner à une seule personne. Ce n’est pas ça, être un prince.
« Mais je n’ai jamais demandé à en être un…
« Alors, as-tu demandé à devenir son Chevalier ?
Leon entrouvrit les lèvres, mais aucun mot n’en sortit.
Ça…
Le Commandant prit l’épée d’entraînement et la rangea.
« … Le chemin de chacun dépend de ses propres choix, pas de ceux des autres. Ne l’oublie jamais. Repose ta main. Nous reprendrons demain.
Son ton ne laissait guère place à la discussion.
Leon se tourna vers les rangées de mannequins d’entraînement abîmés.
Il voyait déjà où ses précédents coups avaient échoué et quels mouvements il devait corriger.
C’était plus facile d’y penser.
Lorsqu’il quitta la cour, Leon s’immobilisa, l’épée basse, tandis que le silence l’enveloppait de toutes parts.
Juste…
Bou… boum ! Bou… boum !
À quoi se résume ma vie ?