Chapitre 893
— Ce qu'il reste de l'âme de votre Reine a été emporté ! lance Caera en foudroyant le duo du regard.
À ces mots, leurs yeux s'écarquillent.
Pendant l'absence de Caera, ils ont veillé à ce que rien ne vienne perturber leur Reine.
Et pourtant...
Son âme a été emportée ?!
Frida pâlit. Sigurd fronce les sourcils.
— Personne ne s'est approché. Nous n'avons rien senti non plus. Il serre les poings. Caera retient plusieurs jurons et les relâche.
À vrai dire, elle-même ne s'en est rendu compte qu'en examinant le corps de Verona. Avec ces deux-là qui refusaient de déranger leur Reine, le découvrir aurait été bien difficile.
Caera ronge son ongle et fait les cent pas.
— La bonne nouvelle, c'est que même si son âme a été emportée, le lien avec son corps reste intact. Ce n'est pas une rupture totale entre l'âme et le corps.
— C'est plutôt comme si on avait placé son âme ailleurs pour la garder en sécurité pendant que son corps continue de fonctionner, explique Caera.
La vraie question est... Où ?
Où son âme a-t-elle été emmenée, et qui l'a prise ?
— Laissez tomber. Aidez-moi à stabiliser son état pour l'instant. J'ai un moyen de renforcer son âme, mais le faire maintenant risquerait de fortifier l'anomalie. Nous allons préserver son corps et remonter le lien jusqu'à l'âme, ordonne Caera. Sigurd hoche la tête.
Il se tourne vers Frida, soupire et l'aide à se relever.
— Reprends-toi. Verona a besoin de nous, là tout de suite.
Frida ouvre la bouche, hésite, puis se contente de hocher la tête.
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Petite fille, piégée dans le Nord, je ne connais que l'hiver éternel qui hante ces terres.
Ce terrible hiver qui semble ne jamais devoir finir.
La neige emplit ma vue, le gris peint le ciel, la neige engloutit tout mon monde. Des couches et des couches de blanc s'étendent à perte de vue dans toutes les directions.
Nous ne vivons pas.
Plutôt... nous endurons les hivers rudes. Nous faisons ce que nous pouvons pour tenir un jour de plus.
— La tempête devrait bientôt se calmer.
— Demain, il fera plus chaud.
— Le vent est tombé, ça ira demain.
Les promesses de demain sont si douces. Pour les enfants du Nord, « Demain » est un paradis sans tempête.
En tant qu'enfants du Nord, notre première émotion, notre première leçon, est celle de la Faim.
Notre compagne de toujours, qui nous suit à chaque pas.
La Faim qui fait fléchir les genoux, la Faim qui rend fou.
La tempête qui ravage le Nord ayant détruit nos cultures, il y a peu de nourriture à partager. Nous devons faire ce que nous pouvons.
Mon père est Chasseur, ma mère est fermière.
Les fermes détruites, ma mère me garde à l'abri pendant que mon père se rue dehors pour trouver de quoi manger.
Les hommes du village forment des groupes de chasse. Ils traquent le peu de bêtes ou d'animaux qui survivent à ces hivers rigoureux. Certains, qui ont la bénédiction des Abysses, s'enfoncent plus loin dans le froid.
Certains reviennent, d'autres se perdent à jamais.
Mais nous tenons bon.
Pendant que mon père est à la chasse, ceux qui restent au village essaient de rationner la nourriture au mieux.
Nous mangeons tout ce qui nous tombe sous la main. Des arbres, des racines, des feuilles mortes grillées au feu de camp.
Quel âge ai-je quand je goûte à l'écorce d'arbre pour la première fois ?
Ma mère m'apprend à ne gratter que la couche interne de l'écorce.
La couche externe est trop dure. La manger me couperait les gencives, me déchirerait la gorge.
Nous passons des jours à arracher des lanières de bois trouvées à proximité et à les faire bouillir dans une marmite de neige. Une fois la neige fondue, il ne reste que de l'eau, et nous faisons de la soupe d'écorce.
Amère, coriace.
Je mâche... Je mâche et je remâche.
Parfois je vomis, je recrache l'eau que j'ai bue, mais je continue à manger.
Même aujourd'hui, je me souviens encore du goût de bois et de terre dans ma bouche.
Le visage de ma mère, forcée de me nourrir d'écorce.
Une fois les repas finis, je passe mon temps près du feu, à regarder la tempête ravager le monde extérieur.
Je vois des lueurs vacillantes dans les maisons d'en face. Des silhouettes de gens qui font de leur mieux pour survivre.
Parfois, la tempête se calme assez pour qu'on puisse sortir sans crainte.
Mais personne ne le fait.
Jouer ne ferait qu'accentuer la faim.
Les enfants se contentent de se regarder à travers les fenêtres.
Une fois, je vois une de nos voisines marcher dans la neige.
Une femme pas plus âgée que ma propre mère.
Elle avance péniblement dans la poudreuse avant de s'effondrer au sol.
Je la regarde lutter, puis elle finit par ne plus bouger.
La neige qui s'accumule sur elle...
Je ne sais pas combien de temps cela prend. Mais quand je cherche à nouveau la dame depuis ma fenêtre, je vois des traces de traînée menant à l'une des maisons.
Quelqu'un a dû l'emporter.
Comme nous continuons à utiliser le bois pour nous nourrir et nous chauffer, la forêt voisine ne cesse de reculer.
Les trajets rapides se transforment en longues heures.
On en arrive au point où aller à la forêt prend une demi-journée.
Et j'attends le retour de ma mère.
Je ne me souviens pas beaucoup de mon père. Les Chasses durent toujours le plus longtemps. Ils s'aventurent loin à la recherche de la moindre piste. Dès qu'ils trouvent une proie, ils reviennent au village pour partager la nourriture.
Mais la tempête persistant, même les bêtes se font rares.
Le visage de mon père à ce moment-là... je ne m'en souviens pas.
Après les arbres, nous mangeons des racines sauvages. Nous creusons le sol avec le peu d'outils que nous trouvons.
Nous faisons bouillir les racines pour faire croire à notre corps que c'est de la nourriture. Tout cela pour vivre un jour de plus.
Notre village est isolé. Impossible de trouver de l'espoir à l'extérieur. Pas avec cette tempête.
Quand nous ne trouvons plus de racines, nous commençons à manger tout ce qui nous tombe sous la main. Tout ce qui peut être bouilli et assez ramolli pour être avalé.
De vieilles chaussures, des ceintures, des lambeaux de vêtements.
C'est dégoûtant, ça me fait pleurer. Mais je continue à manger parce que j'ai peur de la mort.
Ma mère s'inquiète. Elle s'inquiète pour la nourriture alors qu'elle n'a que la peau sur les os. Ses joues creuses, ses yeux enfoncés.
Mon père n'est pas revenu depuis longtemps.
Plus de bois frais, plus d'écorce à manger. Plus de vêtements de rechange.
Nous faisons même attention à l'utilisation du feu. Nous ne l'allumons que lorsque le froid devient insupportable.
Juste un court instant.
Juste un moment.
Le confort est un luxe, s'y abandonner signifie mourir.
En attendant mon père, je sombre et me réveille sans cesse.
Enfin... « dormir » n'est pas le mot juste. Mon corps lâche. Je n'ai tout simplement plus la force d'ouvrir les yeux.
Ma mère me serre toujours contre elle pour que je me réveille au chaud.
Nous nous serrons l'une contre l'autre, partageant les couvertures et faisant bouillir ce qu'il reste pour nous nourrir. Même si nous avons besoin de ces vêtements pour nous protéger du froid, nous sommes forcées de les manger.
. . .
. . .
Je me réveille avec une odeur de viande.
Ma mère prépare de la soupe.
— Ton père est revenu hier soir avec de la viande. Il n'y en a pas beaucoup, alors il faut faire attention, d'accord ? Il est reparti en chercher d'autre pour nous.
Je ne me rappelle pas bien du sourire de ma mère. J'attends juste à côté, affamée.
Une fois le repas prêt, je le dévore de toutes mes forces, sans me soucier de la chaleur de la soupe.
Ma mère me caresse la tête en chantant. Sa voix est douce tandis qu'elle me regarde manger.
Le goût de la viande après tout ce temps... J'adore ça.
Ma mère range soigneusement tout ce que mon père a rapporté juste devant la porte de notre maison. Caché sous la neige pour que le froid le conserve.
Chaque fois que la faim m'obsède, chaque fois que je ne peux plus tenir, ma mère sort chercher de la viande.
Elle me chante des chansons, me promettant un avenir meilleur.
Le jour où ces tempêtes cesseront viendra bientôt.
Bientôt.
Puis... un jour... ma mère s'effondre.
Je me traîne à ses côtés et essaie de la relever.
Mais elle secoue la tête.
Plus d'histoires.
Plus de chansons.
Ses derniers mots pour moi...
— Écoute-moi... Quand tu auras faim et que tu ne pourras plus tenir... sers-toi de maman, d'accord ? Un peu à la fois... Seulement... Seulement quand tu ne pourras plus tenir... Un peu à la fois... Juste un peu... Quand tu ne pourras plus tenir...
Elle répète ces mots en boucle, et je vois.
Du sang gelé sur ses vêtements et... son corps.
Ce qu'il en reste.
Ses derniers mots...
Elle lève la main et prend ma joue dans sa paume.
Ses doigts frôlent mes cheveux.
— Je t'aime.
Ses larmes gèlent sur ses joues.
. . .
Je n'ai plus jamais entendu ma mère depuis.
Je fais ce qu'elle m'a dit.
Un peu à la fois...
Juste un peu...
Quand je ne peux plus tenir.
Me servir de maman.
Un peu à la fois...
Juste un peu...
Un peu...
Me servir de... maman.
Mon père revient.
Il est blessé, mais il a réussi à revenir avec trois autres hommes. Les autres chasseurs du village sont morts, mais lui a réussi à rentrer.
Je n'ai pas la force de l'accueillir.
Je me contente de le fixer sous ce qu'il reste de ma couverture. Le couteau ensanglanté posé à côté de moi.
Il s'effondre à genoux dans un rire, un pleur.
Il ne hurle pas, il ne crie pas. Il berce simplement ma mère.
Je me réveille le lendemain et suis le conseil de ma mère.
Je fais ce qu'elle m'a dit.
Un peu à la fois.
Juste un peu.
Et quand je ne peux plus tenir...
Je me sers de papa, qui dort pour toujours à côté de maman.