Chapitre 831
« Yo~ ho~ Yo~ ho~ Sur les Abysses nous voguons~ » chantait le Passeur tout en dirigeant sa barque avec sa lance.
« Là où les marées noires bouillonnent et où soufflent les vents des morts~
« Paye le tribut ou perds ton âme~
« Le Passeur emporte tous ceux qui cherchent sa barque~ »
Durant ce voyage silencieux, Alice se surprit à tapoter du doigt en rythme avec la chanson.
« Les eaux murmurent des vies brisées~
« Des vœux trahis et du soleil couchant~
« Pourtant il rame avec une main ferme~
« Des rivages d'ombre vers le no man’s land~ Yo~ ho~ Yo~ ho~ Sur les Abysses nous voguons~ »
« C'est vous qui avez composé cette chanson ? » demanda Alice, curieuse, alors que le Passeur ne se retournait pas.
« Non, un barde de passage l'a écrite pour moi. Je l'ai emmené en voyage, la seule fois où j'ai fait une exception pour faire plusieurs arrêts en chemin. Tu vois, il était un peu perdu dans ce labyrinthe qu'on appelle la vie. » Le Passeur gloussa.
« Au début, il voulait se noyer dans les Eaux Abyssales, puis je suis apparu. Je lui ai annoncé mon prix et j'ai proclamé que je pouvais l'emmener partout où il le souhaitait dans les Abysses. Là où les Eaux des Abysses mènent, je peux guider, car je suis le Passeur de ces marées sombres.
« Et tu sais ce qu'il a répondu ? »
Alice secoua la tête.
« Surprenez-moi. J'ai vu une myriade de choses. Les plus hauts sommets et les plus basses profondeurs de l'humanité. Que me reste-t-il à voir, sinon mourir et découvrir ce qu'il y a dans l'au-delà ?
« Un sacré dramaturge, tu ne trouves pas ? » Le Passeur rit.
« Alors j'ai fait une exception. Les morts n'ont que faire de l'or, n'est-ce pas ? J'ai donc proposé de lui faire visiter les Abysses. De voir des paysages qu'il n'avait jamais vus, de témoigner du flux de la vie dans ces profondeurs. De poser ses yeux sur Terminus et d'en revenir indemne. » Il sourit.
Alice se redressa à la mention de Terminus. Un endroit qui aurait dû être scellé jusqu'à récemment. Pourtant... il pouvait y accéder ?
« Pour chaque arrêt que nous faisions, je lui prenais deux pièces. »
Le Passeur ferma les yeux, se remémorant ce voyage d'un mois qu'il avait fait avec le barde.
« Durant ce mois, nous avons dérivé devant des ruines antiques, des terres de trésors et les prisons des Anciens Seigneurs.
« Je lui ai montré un orchestre de sirènes chantant dans les profondeurs, des baleines volant dans le ciel, des îles inversées flottant sous les vagues. Je lui ai montré la mer cosmique scellée sous un voile, les bandes de soie lumineuse qui peignaient cette obscurité perpétuelle.
« Je l'ai emmené dans la cité d'or qui avait perdu son éclat, la folie des rois et la beauté de l'art qui transcende le temps.
« Nous avons navigué devant des monastères vides où croyants et moines sans foi psalmodient des prières du matin au soir. Des champs de verre qui emprisonnaient les âmes de ceux qui s'étaient trop aventurés.
« Je naviguais et il jouait ses mélodies. Puis, à la fin du mois, il m'a offert cette chanson. Ses yeux avaient trouvé un but et son esprit s'était éclairci. C'était un mois agréable. » Le Passeur gloussa.
« Bien que je ne m'attendais pas à entendre son nom longtemps après son départ, de la bouche d'un autre client. Il a reconnu la chanson que je fredonnais. Il s'est avéré que le barde s'était fait un nom dans une ville proche de l'océan. Ses chansons sur notre voyage dépeignaient les Abysses comme nul autre. » Il soupira.
« N'est-ce pas une bonne chose ? Vous avez l'air triste. » Alice fronça les sourcils.
« Ouais, car il a été tué. Tu vois, ses chansons lui ont attiré les faveurs de la fille du Seigneur. Elle était envoûtée par ses récits et est tombée amoureuse. Le Seigneur, voyant cela, l'a proclamé bête, une sirène, et a ordonné son exécution. » Le Passeur secoua la tête.
Alice se tut.
« Alors j'ai noyé la ville dans ces eaux pour qu'on n'en entende plus jamais parler. » Il ricana.
« Hein ?! C'était juste le Seigneur, alors pourquoi la ville avec ? » Alice écarquilla les yeux.
Pourquoi devait-il entraîner des innocents dans sa vengeance ?
« Pft, petite, tu es plus crédule que je ne le pensais. Tu crois que je peux encore m'amuser si j'efface une ville comme ça ? Les autres Seigneurs seraient à mes trousses, hahaha ! » Le Passeur rit aux éclats.
Après un moment pour se calmer, il sourit.
« J'ai tué le Seigneur de la manière la plus brutale qui soit. J'ai rempli ses poumons et son estomac d'Eau des Abysses. Je l'ai regardé muter, se transformer et mendier de l'aide.
« Il agitait les bras, éclaboussant son entourage d'Eau des Abysses. Les soldats qui ont essayé d'aider, ceux avec de faibles résistances et de faibles Sceaux, sont morts presque instantanément. Ceux qui avaient plus de puissance ont réussi à tenir bon, repoussant la corruption. Tu peux voir ça comme une épidémie. » Il haussa les épaules.
« Le Seigneur a refusé de mourir seul, alors il a entraîné les autres dans le chaos. Naturellement, je suis parti. Bien que la destruction de la ville ne soit techniquement pas de mon fait, je suppose que j'y ai joué un rôle. »
« Ça... Vous auriez pu les arrêter, non ? Les empêcher de propager les Eaux des Abysses. » Alice fronça les sourcils.
« Je le pouvais. Mais pourquoi devrais-je le faire ? » Le Passeur afficha un sourire sadique.
« Ils n'étaient que des spectateurs quand mon ami a été accusé. Ils ont si facilement cru au mensonge selon lequel il était une bête, inventant des histoires comme quoi il voulait les entraîner dans les Abysses. Alors maintenant que les Abysses sont venus à eux, pourquoi devrais-je les aider à les éviter ? Ma vengeance était satisfaite, ce qui suit m'importe peu !
« Ou est-ce que ça te dérange, petite ? » Il jeta un coup d'œil à Alice qui ferma les yeux.
Chacun avait ses propres circonstances.
Avec la famille Zenia, il y avait ceux qui savaient ce qui se passait et qui aidaient activement. Mais il y avait probablement aussi ceux qui étaient réticents.
Dans la situation où elle anéantirait la famille, comment ferait-elle la distinction entre les coupables et ceux qui ne sont que des victimes des circonstances ?
Si Alice devait être honnête...
Ceux qui étaient vraiment dérangés par ce que la famille Zenia faisait seraient déjà partis. Alors ceux qui restent deviendront les victimes de sa colère, même s'ils se sentaient coupables.
Quant à ceux qui ne connaissaient pas le vrai visage de la famille Zenia... Elle ne pourrait que s'excuser pour ce qu'elle allait faire !
« Non, ça ne me dérange pas. » Alice secoua la tête.
Le Passeur fut un peu surpris. Cette clarté dans ses yeux, elle était sérieuse.
Un sourire apparut sur ses lèvres alors qu'il laissa échapper un autre rire.
« En effet ! Ça ne dérange pas ! Nous avons chacun une vie, alors pourquoi ne pas vivre en restant fidèle à soi-même ? J'ai atteint le rang de Seigneur parce que je cherchais la liberté. Je ne plierai pas ma façon de vivre pour satisfaire quelqu'un d'autre. Alors cette ville qui disparaît de la carte ne pèse pas sur ma conscience. »
« Je pense que ça devrait peser un minimum. » Le sourire d'Alice se crispa.
« Non, ça ne pèse rien ! »
Secouant la tête, elle renonça à argumenter avec lui. Mais elle devait admettre que son récit sur la visite guidée du barde l'intéressait.
« Pensez-vous pouvoir me faire visiter comme vous l'avez fait avec le barde ? Je suis assez curieuse de savoir comment vous entrez même dans Terminus. » demanda Alice.
« J'ai bien peur de ne pas pouvoir faire ça. Un voyage par rencontre ! Pas de pauses entre les arrêts. »
« Vous n'avez pas fait une exception pour lui ? »
« C'est pour ça qu'on appelle ça une exception. Une chose unique. Répète l'exception et ça devient la norme. » Il secoua la tête.
« Même si cela signifie voyager un mois avec une jolie fille comme moi ? » Alice rejeta ses cheveux en arrière.
[Ok, calme-toi, narcissique.] Cayla leva les yeux au ciel.
« Heh. » Alyss se contenta de sourire en coin.
Pourtant, ce sourire en disait long.
Alice se sentit embarrassée, mais elle voulait aussi voir les paysages dont le Passeur parlait.
En entendant ses mots, le Passeur se retourna et fixa Alice.
« Désolé, mais tu es un peu petite pour mes goûts. » Il se gratta le menton.
*Puchi...
« Et tes atouts sont un peu... manquants. »
*Puchi !!!
« Alors non, je ne pense pas que tu puisses être classée comme une jolie fille selon mes critères. » Il rit, se retournant pour se concentrer sur la barre.
« Je vous signale que mes atouts sont dans la moyenne ! » protesta Alice.
Certes, elle était peut-être un peu petite, mais elle était assez fière de sa silhouette !
[Tu en es sûre ? Je dirais qu'ils sont plutôt en dessous de la moyenne, si quoi que ce soit.] Cayla croisa les bras, bombant le torse.
’. . .’
’Tu sais que c'est une insulte pour moi aussi, n'est-ce pas ?’ Le sourire d'Alyss se crispa.
’On a encore le temps de grandir ! Et puis, trop gros, ce serait gênant à gérer en combat !’ rétorqua Alice.
’Je suis assez sûre que notre période de croissance est terminée depuis un moment.’ marmonna Alyss alors qu'Alice s'effondrait sur le sol.
Elle resterait aussi petite pour toujours...
Elle ne demandait pas grand-chose ! Juste quelques centimètres de plus ! Faire 1m57, ça a ses inconvénients, comme l'allonge !
Mais hélas, une fille peut toujours rêver.
[Toute ta taille a disparu dans ton amour pour l'hydromel.] Cayla sourit.
’Si c'est le cas, tu ne penses pas qu'elle serait plus petite ?’ Alyss sourit en coin.
[Hm... Tu as raison...]
’C'est quoi ce délire aujourd'hui ? C'est la journée "harcelons Alice" ?!’ Alice avait envie de pleurer.
[Ce n'est pas tous les jours ? Tu es trop idiote pour ne pas être harcelée.]
Les mots de Cayla furent comme un coup de pied venu du ciel, et Alice abandonna.
Elle avait encore de l'espoir ! Sûrement que devenir un Seigneur ou peut-être même la Déesse des Abysses remodèlerait son corps !
Quand le moment viendra, elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour gagner quelques centimètres !
Quoi qu'il arrive !
Elle ne pouvait pas laisser Allura, qui était grande comme pas possible, avoir une fille aussi petite, après tout !
Sanglotant intérieurement tout en étant assise sur la barque du Passeur, ils atteignirent bientôt leur destination après environ deux jours de voyage.