Chapitre 1
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Asakusa
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◈ Guide de survie d’un guerrier errant ◈
Chapitre 1 : Une régression d’un instant
──────
Les ténèbres emplissaient son champ de vision. Chaque fois qu’il remontait le fil de ses souvenirs, tout commençait par un nom.
─ Hwi.
Il se rappelait son père l’appelant.
Hwi. Cheon Hwi.
Le Hwi final n’avait même pas de caractère hanja. Son père disait l’avoir simplement tiré du son d’un sifflement.
Son père était illettré. Il ne savait même pas écrire son propre nom ; naturellement, il ne pouvait pas non plus écrire celui de son fils.
Il l’avait nommé ainsi parce qu’il voulait qu’il parcoure le ciel aussi librement qu’un sifflement.
Le ciel ne ferait-il pas un nom de famille convenable pour des gens comme eux, qui vivaient sous la voûte céleste ? Tout en disant cela, il gravait le nom dans la terre.
Malgré tout, il avait réussi à écrire l’un des caractères du nom de son fils, aussi maladroitement que ce fût.
─ Regarde. C’est le caractère cheon du ciel. Enfin… je crois.
Le sourire innocent de son père.
Pourtant, le caractère cheon que son père s’était donné tant de mal à tracer était celui de « mille ». Son troisième trait partait bizarrement vers la gauche, comme s’il cherchait à ressembler au caractère du ciel. C’était à la fois pitoyable et mignon. À ses yeux, les deux caractères devaient se ressembler.
À tout prendre, Cheon Hwi trouvait que « mille » convenait mieux. Il suffisait d’un trait de plus pour transformer le caractère de « mille » en celui du ciel.
Comme il connaissait quelques caractères hanja, Cheon Hwi fit mine de ne rien savoir et ajouta :
« Père. Quel artiste martial de troisième ordre prend le caractère cheon du ciel pour nom de famille ? Autant demander à se faire moquer de soi, non ? »
─ Ce n’est pas grave, Hwi. Personne ne demande jamais leur nom à des artistes martiaux de troisième ordre comme nous.
─ Et puis, qu’y aurait-il de mal à ce qu’un homme sans nom de famille ni généalogie prenne le ciel pour nom ?
En outre, le caractère chinois de « sifflement » ne se prononçait pas hwi, mais so. Mais ce genre de détail importait peu à son père illettré.
Il se souvenait de la main qui grattait fièrement le sol, calleuse comme celle d’un porteur plutôt que d’un artiste martial.
En ancien homme moderne qui connaissait quelques caractères hanja, Cheon Hwi avait étalé son savoir.
« Et le caractère du ciel a besoin d’un trait de plus, ici. »
─ Oh ? Regarde-moi ce garçon. Comment sais-tu écrire ?
« J’ai appris quelques trucs dans ton dos. »
Cheon Hwi avait donné une réponse évasive. Le caractère du ciel était le tout premier du Classique des mille caractères, mais son père avait été ravi, comme si son fils allait finir premier aux examens impériaux.
Mais la joie ne changeait rien aux difficultés de la vie. Ceux qui proposaient du travail n’aimaient pas qu’un homme se prétende artiste martial de troisième ordre tout en portant un enfant sur son dos.
Même quand ils l’embauchaient, ils réduisaient souvent son salaire sous prétexte qu’un gamin lui collait aux basques.
Les choses s’améliorèrent un peu quand Cheon Hwi fut assez grand pour porter lui-même son paquetage.
Bien sûr, leur vie restait celle de porteurs, bien loin de celle des artistes martiaux.
Son père portait des charges bien plus souvent qu’il ne tirait l’épée à sa ceinture. Il n’en continuait pas moins à se considérer comme un artiste martial.
Même quand ils ne mangeaient que de la bouillie d’herbes pendant dix jours d’affilée, il ne vendait jamais son épée.
Cheon Hwi se rappelait un morceau rassis de provisions séchées, reçu en guise de salaire et enveloppé dans une feuille. Il se rappelait la main crevassée et couverte de crasse de son père qui le partageait en deux avant de lui en tendre une moitié.
Son père gardait l’autre moitié, puis, le soir, allumait un feu, préparait une bouillie et la partageait avec lui.
Tout cela en passant lui-même une demi-journée sans manger.
─ Tu es encore en pleine croissance. Mange.
Ces moments aidaient Cheon Hwi à garder la raison.
Au rythme sourd de son cœur, ils faisaient partie de ces souvenirs fugaces qui défilaient avant la mort.
Au milieu de ce cycle incessant où il mourait et revenait à la vie, son ancien moi, celui de l’époque moderne, lui revenait sans cesse à l’esprit.
S’il devait être réincarné dans un monde d’arts martiaux, n’aurait-il pas dû naître prodige des Neuf Sectes et de l’Unique Gang, plutôt que fils d’un vagabond de troisième ordre ?
N’aurait-il pas dû avoir un don inné pour les arts martiaux ?
Mais la vie que son père, vagabond de troisième ordre, lui avait offerte était trop précieuse pour qu’il lui en veuille de ne pas avoir eu tout cela.
C’était une vie bonus accordée à quelqu’un qui serait mort misérablement de toute façon. Il pouvait bien avoir faim ; vagabonder dans le monde martial avec son père n’était pas si mal.
Mais cette vie n’avait pas duré longtemps.
Même ces souvenirs d’agonie qui s’écoulaient au ralenti avaient fini par rejoindre la mort elle-même.
─ Mon fils. Les artistes martiaux du Fleuve du Dragon Noir, où nous allons, disent qu’ils s’aguerrissent à la lame en récupérant les cadavres de criminels pour les découper. Même si ce sont des criminels, comment peuvent-ils faire preuve d’une telle cruauté ?
─ Les artistes martiaux ne sont que des brutes qui ignorent la bienveillance et la justice, des bêtes auxquelles même Confucius renoncerait.
« Mais Père, toi aussi, tu es un artiste martial de troisième ordre, non ? »
─ Hum. Il y a différentes sortes d’artistes martiaux, Hwi. Moi, je suis un véritable artiste martial, avec de la chevalerie et du panache.
Son père avait l’air ravi d’avoir enfin décroché du travail.
Ils n’avaient qu’à livrer des marchandises jusqu’au milieu du cours inférieur du Fleuve du Dragon Noir. Ils escorteraient des marchands itinérants tout en portant leurs charges.
Ce n’était même pas le genre de travail qu’on confiait à une véritable agence d’escorte.
Juste une petite caravane de marchands, composée de quelques colporteurs.
En réalité, son père avait été engagé davantage comme porteur que comme garde d’escorte. Il insistait pourtant pour appeler ça une mission d’escorte.
Quoi qu’il en fût, son père, tout excité, ne tarissait pas de paroles.
Les rides se creusaient au coin de ses yeux tandis qu’il racontait avec joie qu’il avait même reçu en avance une boule de riz à l’orge pur.
On ne mourait pas aussi facilement qu’on pouvait le croire. Les durillons aux mains et aux pieds de son père en étaient la preuve.
Du moins, c’était ce que Cheon Hwi avait pensé avant de voir la taille de son père fendue en deux, les os à nu comme ceux d’un cochon sur un étal, tandis qu’il portait son paquetage.
« Putain, mes paroles ne signifient rien pour toi ? »
Le chef de la caravane avait décidé de ne pas remettre leurs objets de valeur aux bandits et comptait bien que les hommes engagés comme gardes méritent leur paie.
Cheon Hwi avait souvent vu son père manier son épée et s’entraîner, mais c’était la première fois qu’il le voyait se battre.
─ Les artistes martiaux de troisième ordre sont forts. La différence entre le début et la fin de ce niveau est incomparable.
Son père le lui avait dit un jour.
─ Pour qu’un artiste martial au début du troisième ordre batte quelqu’un qui en est à la fin, il faudrait qu’il fonce comme si demain n’existait pas. Et même comme ça, ce ne serait peut-être pas suffisant.
« Mais Père, les gens disent que les artistes martiaux de troisième ordre ne valent pas mieux que des voyous armés d’épées. »
Son père avait pris un air si sérieux, comme s’il parlait du niveau des maîtres du sommet, que la scène lui avait paru drôle, à l’époque.
Mais aujourd’hui, Cheon Hwi comprit que c’était vrai.
L’épée de son père, pourtant à peine au début du troisième ordre, était plus rapide et plus puissante que Cheon Hwi ne l’avait imaginé.
La lame tirée de la taille de son père goûta au sang pour la première fois depuis longtemps et trancha deux bandits en un instant.
Il fallut qu’un bandit ait l’épaule transpercée et qu’un autre s’effondre en se tenant les entrailles qui se répandaient pour que celui qui semblait être leur chef s’avance.
C’était un grand homme hirsute.
Ce n’était qu’un bandit vagabond sans nom, armé d’une hache et même pas d’une épée. Pourtant, cela suffit à fendre le corps de son père.
Comme son père l’avait dit, personne ne lui demanda son nom, et il mourut sans en avoir un.
Il n’y eut aucun échange de coups. D’un seul mouvement puissant, le tranchant de la hache s’enfonça à mi-hauteur dans la taille de son père.
Son père lâcha son épée. Comme un arbre frêle abattu à la hache, il bascula sur le côté.
Ainsi, tous perdirent la vie, son père compris.
Tous, sauf Cheon Hwi.
« Laissez le gamin ! D’abord, traînez les marchandises dans les broussailles ! Bougez ! »
« Prenez les corps ! Vite ! »
Craignant que d’autres témoins n’apparaissent, ils s’affairaient à inspecter et rassembler les biens de la caravane, à effacer les traces de sang et à cacher les corps et le chargement dans la forêt.
Ils ne prêtèrent guère attention à Cheon Hwi, affamé et maigre au point de sembler près de mourir de toute façon.
L’épée de son père gisait au sol.
Cheon Hwi tendit la main vers elle.
Du sang imbibait la poignée crasseuse. Cette chaleur lui était étrangère.
Pouvait-il la ramasser ?
S’il le faisait, il mourrait. Il le savait. Il mourrait à coup sûr.
Au moment où il pensa qu’il en avait assez vu des immensités sauvages du monde martial, assez pour quelqu’un qui avait passé sa vie dans une chambre d’hôpital avant de mourir, le corps fragile, la force afflua dans la main qui soulevait l’épée.
─ Mon fils. Tous ceux qu’on appelle artistes martiaux ne méritent pas ce nom simplement parce qu’ils appartiennent au monde martial ou ont atteint un niveau élevé.
─ Tu deviendras un bon artiste martial, Hwi.
Clang.
« Hé, qu’est-ce qu’il fout, ce morveux ? Hahaha ! »
« Chef, le gamin a une épée. »
« Petit. Pose cette épée. »
C’était une main qui ne savait manifestement pas tenir une épée.
Pourtant, ses yeux brillaient d’une lueur sauvage, comme ceux d’une bête.
Cheon Hwi dégaina l’épée et la pointa vers le meurtrier de son père.
Si la taille de son père avait été tranchée comme celle d’un arbre frêle,
Flac !
le cou de Cheon Hwi fut sectionné aussi nettement qu’une jeune pousse.
* * *
Tout devint noir.
[Activation du Retour en un quart d’heure.]
Chaque fois qu’il remontait le fil de ses souvenirs, tout commençait par un nom.
─ Hwi.
À l’instant où il releva de nouveau la tête en entendant cette voix, la scène infernale se déroula une fois de plus devant lui.
Le tranchant d’une hache s’enfonçait dans la taille de son père.
« …Une régression ? »
Cheon Hwi comprit instinctivement qu’il était revenu à l’instant précédant sa mort.
C’était une sinistre plaisanterie. Après sa réincarnation dans un monde d’arts martiaux, il s’était souvent plaint en silence de n’avoir reçu aucun avantage lié à sa transmigration. Pourtant, cette capacité ne s’était déclenchée qu’après sa mort.
Pas dix ans plus tôt.
Pas cinq ans plus tôt.
Pas même un an plus tôt.
Il n’était revenu qu’un gak avant sa mort, soit environ quinze minutes.
« Si seulement c’était arrivé un jour plus tôt… »
Cette fois, Cheon Hwi ramassa de nouveau l’épée et chargea l’homme à la hache.
Crac !
Le geste sec ressemblait à une mouche écrasée d’un coup de tapette. Il ne pensait pas pouvoir tuer l’homme.
Il s’était seulement demandé si, en précipitant sa mort, il pourrait revenir à un moment antérieur à celle de son père.
À sa troisième mort, il comprit.
Peu importait la vitesse à laquelle il mourait, il ne pouvait pas ramener son père. Il ne remontait pas plus loin à chaque mort : il revenait toujours au même instant précis.
La voix de son père se mêla à son désespoir.
─ Mon fils. Un homme du monde martial doit surmonter sa peur et agir selon ce qu’il croit juste. La distinction entre le bien et le mal n’a rien à voir là-dedans.
Clang.
Il ramassa l’épée tachée du sang de son père.
« Hé, qu’est-ce qu’il fout, ce morveux ? Hahaha ! »
« Chef, le gamin a une épée. »
« Petit. Pose cette épée. »
La main qui, jusqu’à la veille, ne savait pas tenir une épée trouva peu à peu la prise que son père lui avait enseignée.
L’Épée des Trois Puissances. Un style d’épée qu’on trouvait même dans les manuels d’arts martiaux bon marché vendus quelques pièces par les libraires du marché.
Et une technique de respiration trop rudimentaire pour être appelée méthode de cultivation interne, qu’il avait pratiquée assis en tailleur avec son père, en s’efforçant de réguler son souffle.
C’était tout ce que son père, à peine artiste martial de troisième ordre, pouvait transmettre à son fils.
─ Je suis désolé. C’est tout ce que je peux t’enseigner.
C’était la seule chose pour laquelle son père s’était jamais excusé.
Cheon Hwi n’avait même pas atteint le troisième ordre. Il n’avait jamais manié de véritable épée, seulement une épée de bois.
Serre les dents.
Mais il pensa que cela suffirait peut-être pour abattre le bandit devant lui.
Après tout, il lui suffisait de mourir encore et encore, cent fois s’il le fallait.
Et c’est ainsi que Cheon Hwi se mit à mourir.
Plus il mourait, plus la rage bouillonnait en lui.
À sa première mort, il comprit la trajectoire de la hache.
À la deuxième, il apprit à esquiver en reculant.
À la troisième, il apprit à allonger un peu la portée de son épée.
À la quatrième, bien qu’il eût le bras tranché, la pointe de son épée effleura le cou de l’homme. En mourant, Cheon Hwi comprit quelque chose.
Bien sûr, cet homme n’était pas un maître. Il était encore moins un artiste martial de fin de troisième ordre, comme son père l’avait décrit en plaisantant.
Ce n’était qu’un bandit brutal qui mettait toute sa force dans un unique coup de hache.
À sa cinquième tentative, Cheon Hwi ne perdit pas son bras et entailla le cou de l’homme.
Transperce !
Enfin, à sa sixième tentative, il esquiva le tranchant de la hache et enfonça profondément son épée dans le cou de l’homme.
« Argh ! »
La carotide sectionnée, du sang bouillonna entre les doigts crispés autour de son cou. Il avait depuis longtemps laissé tomber sa hache. Du sang frais coulait de sa bouche et ses yeux rougirent.
C’était un combat à l’épée contre un adversaire sans arts martiaux. Une esquive et une estocade précise avaient suffi.
Voilà tout ce que ce combat avait exigé.
Cela lui parut dérisoire. Il n’avait pas pu sauver son père parce qu’il n’avait même pas été capable de faire ça.
À la mort du chef, un autre bandit se rua sur lui en grognant.
Mais Cheon Hwi ne se sentit pas menacé.
Était-ce parce qu’il était mort tant de fois ? Il n’avait plus peur quand le bandit tendait sa lame vers lui. Il n’avait plus peur d’être blessé ou tué.
La douleur ne lui était pas devenue familière, mais savoir qu’il pourrait rouvrir les yeux après sa mort lui insuffla un courage qu’il n’avait jamais eu.
« Si vous n’arrivez pas à me tuer, tirez-vous. »
Dans un combat entre faibles, tout était une question d’élan.
Cheon Hwi leva son épée et s’avança sans hésiter, comme s’il les mettait au défi de le tuer. Le bandit qui s’approchait pour le tuer ravala sa peur et recula à la place.
« M-Merde ! Ce n’est pas un type ordinaire ! On se casse ! »
Le groupe qui traînait les corps dans la forêt pour les cacher s’enfuit aussitôt.
Ce ne fut qu’alors que Cheon Hwi laissa échapper un souffle rauque. Il regarda son père mort, puis le bandit tout près, qui avait péri lamentablement, les mains crispées sur son cou.
Il avait cru qu’ils étaient tous morts. Mais Cheon Hwi ayant foncé sur les bandits et les ayant neutralisés si vite, quelques marchands étaient encore en vie, le corps tremblant, à le fixer.
Il ne les entendit pas le remercier.
Seules lui parvenaient les voix des marchands survivants qui lui demandaient son nom.
Il n’y avait pas d’autre raison. C’était seulement parce que la voix de son père se mêlait aux leurs.
─ Ce n’est pas grave, Hwi. Personne ne demande jamais leur nom à des artistes martiaux de troisième ordre comme nous.
« …Votre nom… quel est-il ? »
Trempé de sang, Cheon Hwi souffla bruyamment et répondit brièvement. Sa voix ressemblait presque à un sifflement.
« Hwi. »
« … »
« Je m’appelle Cheon Hwi, avec le caractère cheon de “mille”. »
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