Chapitre 552
[Traducteur — Night]
[Relecteur — Gun]
Chapitre 552 : L’Esthétique du Cercle (3)
La Montagne des Cent Quarante-Cinq Épées.
Comparée à la Montagne des Cent Mille Épées du Président, elle n’avait pas grand-chose d’une « montagne » : c’était plutôt un « tas ».
Pourtant, avec plus d’une centaine de lames suspendues dans les airs, le spectacle était assez saisissant pour arrêter net la créature mécanique et l’Homme-lézard dans leur course-poursuite.
KWA-KWA-KWAAAT !
Cent quarante-cinq lames s’abattirent du ciel, étincelant comme des éclats de soleil d’acier. L’Homme-lézard s’arrêta le premier et recula instinctivement.
« Qu’est-ce que… ? »
Et alors…
KWAAT !
La machine, qui fuyait l’Homme-lézard, sentit une étrange perturbation et se retourna.
« Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Ses pupilles métalliques s’écarquillèrent tandis que d’innombrables armes tombaient des cieux.
Surprise, elle trébucha de côté et s’écrasa au sol dans un bruit sourd.
BOUM !
« Qu’est-ce qui se passe… C’est vraiment là que ça commence ? »
Prenant la Montagne des Épées pour un élément du système du donjon, la machine leva les yeux… puis se figea.
Une silhouette bizarre apparut devant elle.
« … ? »
Un dos voûté comme une bosse, des membres pliés selon des angles impossibles : ses bras et ses jambes semblaient accrochés n’importe comment.
« Attends… pourquoi ses jambes sont là-haut ? »
La machine resta bouche bée.
Elle crut que les bras et les jambes de la créature étaient tous fixés à son torse, jusqu’à ce que la silhouette se rue sur eux à une vitesse terrifiante.
KWHAAAAA— !
Elle fonçait droit sur eux.
« Ne tire pas ! »
Jeong Yeongwoo 07, dont la silhouette était déformée, cria en se précipitant vers eux.
Il disait à l’Homme-lézard de ne pas tirer sur la machine, mais celui-ci comprit de travers.
Shk—
« Pour qui tu te prends, à me dire de ne pas tirer ? »
Avec un sourire de méchant, l’Homme-lézard leva son arme.
« Au moins, tu as maintenant plus de membres. »
BANG !
Le pistolet laser fit feu sans hésiter.
Yeongwoo lâcha les membres sectionnés qu’il transportait et dégaina son épée : Bâtard.
SHWEEEENG !
Le rayon l’atteignit presque aussitôt…
… mais il le para.
PAZIK !
Des étincelles blanches jaillirent lorsque la lame de Bâtard heurta le laser.
Le rayon s’évanouit au contact.
L’Homme-lézard se figea.
« … ! »
Yeongwoo n’avait pas seulement bloqué le laser : il avait réagi à une vitesse folle.
« Espèce d’enfoiré… t’es qui, au juste ? »
Et les membres qu’il avait laissés tomber ?
N’importe qui aurait reconnu les pièces nécessaires à l’activation du portail de sortie du donjon.
Quelqu’un d’autre les avait déjà récupérées.
Clac.
L’Homme-lézard rengaina son arme et leva lentement les deux mains.
« H-hé… discutons un peu. Je ne tirerai plus, d’accord ? »
Yeongwoo abaissa légèrement son épée et s’avança.
Un pas. Puis un autre.
La machine et l’Homme-lézard le voyaient désormais clairement.
« Hein ? »
« C’est quoi, ce bordel… »
Dame Kanaph était accrochée à son dos, et il avait fixé à son corps une prothèse pour chacun de ses bras et de ses jambes.
Par terre gisaient un autre bras et une autre jambe.
« Ah ! »
La machine désigna soudain l’épaule gauche de Yeongwoo.
« Ce bras par terre… c’est le sien ! »
Ils comprirent : ce n’était pas un monstre avec les membres accrochés au mauvais endroit…
C’était un tout autre genre de monstre.
L’Homme-lézard promena un regard horrifié entre les membres au sol et Yeongwoo.
« C-ce sont tes bras… ? »
« Ouais. Il faut deux bras et deux jambes pour sortir d’ici, pas vrai ? Alors je me les suis coupés. »
Yeongwoo baissa les yeux vers son épaule, où la chair et l’os repoussaient déjà.
Il ramassa les membres sectionnés et se plaça entre les deux autres.
« Alors, qu’est-ce qui se passe ici ? Pourquoi vous essayiez de vous entretuer ? Rencontrer la première équipe dans un donjon, c’est un peu le destin, non ? »
La machine, recroquevillée, désigna aussitôt l’Homme-lézard.
« N-non, monsieur ! Je ne l’attaquais pas. C’est lui qui essayait de m’arracher les membres ! »
« “Monsieur”, hein ? Poli, pour une machine. »
Yeongwoo hocha la tête d’un air approbateur.
Voyant cela, l’Homme-lézard joignit vite les mains et esquissa un sourire gêné.
« Hé hé… qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’est la règle. Il faut des membres pour quitter ce donjon. »
« Et ça justifie de voler ceux de ton seul partenaire ? »
« Écoute, c’est une machine ! Lui couper quelques morceaux ne le tuera pas. »
« … »
Techniquement, il n’avait pas tort…
Quelqu’un devait perdre des membres pour ouvrir le portail.
Si on ne voulait pas sacrifier les siens, il fallait prendre ceux d’un autre.
« S’il était vivant, d’accord, j’hésiterais. Mais ce n’est pas le cas : c’est une machine. Il n’aura qu’à trouver des pièces de rechange plus tard. »
La machine, vexée, protesta :
« Des pièces de rechange ? Tu crois que les bras de remplacement tombent du ciel ? Tu sais combien de temps je dois travailler pour m’en payer un ? Si je perds un membre ici, je ne peux même plus faire ce boulot ! »
Autrement dit, perdre un membre ici signifiait aussi sa mort.
« Je m’en sors quand même mieux que toi ! Si je perds un bras, je vais me vider de mon sang et mourir ! »
« C’est parce que tu ne sais pas te battre ! Ce monsieur s’est coupé le bras et il va très bien ! »
La machine pointa Yeongwoo d’un doigt accusateur.
Yeongwoo soupira et décida de les faire taire.
KWHAAAAAA— !
À son geste, une nouvelle centaine d’épées dégringola des airs.
L’Homme-lézard et la machine se turent aussitôt.
« Vous parlez trop. De toute façon, ça n’a plus aucune importance. »
Il pointa son épée vers eux.
« Vous êtes mes otages. »
« Q-quoi ? »
« Pardon ? »
Tous deux clignèrent des yeux, incrédules.
Yeongwoo serra ses membres coupés contre lui et fit tournoyer Bâtard d’un geste nonchalant.
« Bon, maintenant, serrez-vous la main. Enfin… commencez par vous excuser. »
Il fit signe à l’Homme-lézard.
« Tu veux… que je m’excuse ? »
« De là où je suis, c’est toi le méchant. Alors excuse-toi, à moins que tu préfères perdre un membre. »
L’Homme-lézard comprit qu’il était sérieux.
Un homme qui s’était volontairement coupé les membres n’hésiterait pas à en trancher un à quelqu’un d’autre.
Shk.
Yeongwoo tourna son épée vers la machine.
« Et toi, accepte ses excuses. »
« Euh… je fais comment ? »
« Il va te tendre la main droite. Tends la tienne aussi. Ça s’appelle une poignée de main. »
[Traducteur — Night]
[Relecteur — Gun]
Il força le duo extraterrestre à se réconcilier à la manière des Terriens.
L’Homme-lézard, toujours soucieux de survivre, tendit le premier sa main droite.
La machine hésita, puis fit de même.
Leurs mains se rejoignirent.
« Voilà, c’est une poignée de main »,
dit Yeongwoo.
« Ça signifie que tu ne tiens pas d’arme. »
Puis il esquissa un léger sourire.
« Maintenant, donnez-moi vos armes. »
« … ? »
« Hein ? »
« J’ai bégayé ? Toutes vos armes. »
Il agita son épée d’un air impatient.
La machine cligna des yeux.
« J-je peux au moins lâcher sa main ? »
« … Bien sûr. »
Avec son autorisation, la machine rompit aussitôt la poignée de main.
Clac !
Il ouvrit un compartiment dans son bras droit et laissa tomber une immense lame au sol.
BOUM !
Il la cachait dans son avant-bras.
« C’est tout ? »
« O-oui, monsieur. C’est tout ce que j’ai. Je n’ai plus que mes poings. »
Il leva les mains en signe de défense.
Yeongwoo soupira.
« Pourquoi les pauvres viennent-ils dans les donjons ? »
L’Homme-lézard maugréa en posant son pistolet par terre.
« Parce qu’on est pauvres. Qui risquerait sa vie pour le plaisir ? »
« Quoi ? Vous êtes venus chercher de l’argent ? »
« C’est dingue, ouais. Mais si tu trouves un Catalogue du bestiaire ou un objet légendaire, tu deviens riche. Même un équipement épique rare peut te faire vivre pendant des mois. »
« Et si tu meurs ? »
« C’est pour ça qu’on choisit des donjons qu’on pense pouvoir traverser. Tu sais que le thème de celui-ci, c’était la “Concession”, non ? »
« Et pourtant, c’est toi qui t’es fait poignarder dans le dos. »
Yeongwoo se caressa le menton, songeur, mais l’Homme-lézard secoua la tête.
« Non. Je savais exactement de quoi il s’agissait. »
« Quoi ? »
« C’est pour ça que je suis entré le premier : pour le poignarder dans le dos. »
Ça avait d’ailleurs marché : il avait poursuivi la naïve machine jusqu’à l’arrivée de Yeongwoo.
« Sans cœur. »
« On vit tous comme ça. Ne joue pas les innocents, toi aussi, tu pues la méchanceté. »
L’Homme-lézard renifla l’air avec ses narines fendues, la langue frémissante.
Yeongwoo ne le nia pas.
« Je suis doué pour trahir, c’est vrai. Mais pas les petits poissons. »
D’abord, il ne voulait pas accumuler du Karma maléfique inutilement.
Avec le succès de Glace brûlante toujours actif et le Tribunal planétaire qui le surveillait déjà, il devait garder son équilibre entre le bien et le mal.
« Tu en as d’autres, non ? »
Il jeta un coup d’œil au pistolet laser au sol, puis à l’Homme-lézard.
En soupirant, la créature écarta une écaille de son torse et en sortit un poignard dissimulé.
« Je n’arrive pas à croire qu’on me détrousse dans un donjon. »
« Dis-toi que tu paies pour garder la vie sauve. C’est donné, non ? »
La machine balbutia :
« V-vous allez… nous épargner ? »
« Si vous vous tenez tranquilles, je n’ai pas besoin de vous tuer. Je me contenterai peut-être de vous prendre un bras ou une jambe. »
Il les observa attentivement tous les deux.
L’Homme-lézard avait déjà un bras artificiel.
La machine n’en avait aucun : pour elle, chaque membre était une pièce remplaçable.
Bon. J’ai assez de pièces pour ouvrir la sortie.
Mais ça ne suffisait pas.
Il avait seulement rempli le minimum requis.
Pour obtenir la récompense cachée, il lui fallait davantage.
Pas de mission explicite cette fois… Alors, qu’est-ce qui compte comme un dépassement des objectifs ?
Il fixa le compte à rebours qui flottait dans les airs.
Sur son dos, Dame Kanaph prit enfin la parole.
« Alors, toi aussi, tu peux t’inquiéter. »
« Je ne suis pas venu pour trois sous. »
« Alors, pour quoi ? »
« Chaque donjon a une récompense cachée. D’habitude, il faut aller au-delà de la mission… mais ici, il n’y a pas d’objectif clair. »
« Tu veux dire que tu ne sais pas quoi faire ? »
« Exactement. Tu débutes, mais moi, j’ai fait beaucoup de donjons… et cette fois, je n’en ai aucune idée. »
Elle pencha sa large tête.
« Vraiment ? Il n’y a pas de mission, ici ? »
« À moins de considérer “sortir avant la fin du temps imparti” comme une mission. »
Kanaph lui donna soudain une tape sur l’épaule.
« Peut-être que tu ne la vois pas parce que tu es trop avide. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Quand ces salauds m’ont jetée ici, j’ai vu ce qui était écrit sur le mur. »
« Qu’est-ce que tu as vu ? »
« “Concession.” »
« Ah. »
Le mot lui traversa l’esprit comme une étincelle.
Cette phrase dans le briefing du donjon…
« Si chacun consent à céder un peu, tout le monde peut survivre. »
« “Si chacun cède un peu… tout le monde peut vivre.” »
« Exactement. Ce n’est pas ça, le véritable objectif ? Que tout le monde sorte vivant ? »
« Mais la récompense cachée ne revient qu’à une seule personne. Si tout le monde survit, qui la reçoit ? »
Kanaph désigna le compte à rebours.
« Celui qui cède le plus, évidemment. »
« … ? »
« Celui qui laisse tous les autres sortir avant lui, puis qui sort en dernier. »
« Mais… il faut deux bras et deux jambes pour sortir. »
En prononçant ces mots, Yeongwoo comprit qu’il venait de répondre lui-même à sa question.
« … Ce n’est pas “céder un peu”, ça. C’est complètement dingue. »
« Tu ne devras pas seulement laisser passer ton tour : il faudra aussi céder tes membres. Comme tu l’as dit. C’est ça, dépasser les objectifs, non ? »
[Traducteur — Night]
[Relecteur — Gun]